vendredi 22 mars 2013

Iran nucléaire : négociateurs, encore un effort!


original de l'article adressé au Monde et publié le 19 mars

La négociation qui s’est récemment déroulée à Almaty entre l’Iran et ses six interlocuteurs, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l'Allemagne, a débouché sur une heureuse surprise. L'offre des Six s'est améliorée. Nous avons notamment renoncé à demander la fermeture de l’usine souterraine d’enrichissement de Fordo. Pas de regrets : les Iraniens, s'ils avaient démantelé le site, auraient été en droit de le rayer de la liste des installations soumises aux inspections de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Dieu sait alors ce qu'ils auraient pu y faire! Nous avons aussi offert des allègements modestes de sanctions. Dans tout cela, l'Iran a bien voulu voir une avancée. Les parties se sont même accordées sur les dates de leurs prochaines rencontres. Autre bon signe, la première réunion à venir, prévue le 18 mars à Istanbul, se tiendra à niveau d'experts, ce qui offrira la possibilité de progresser dans la discrétion.

Mais, bien entendu, sur le fond, rien n'est fait. Chacun, sans jamais officiellement le reconnaître, sait bien le seul compromis possible : en bref, acceptation des activités d’enrichissement iraniennes, mais régulées, et plafonnées à 5% ; acceptation par l'Iran de contrôles internationaux renforcés et généralisés à l'ensemble de son territoire, de façon à couper toute voie d'accès à l'arme nucléaire ; au fur et à mesure de la mise en oeuvre de ce dispositif, levée des sanctions et finalement clôture du dossier au Conseil de sécurité. Mais de lourds obstacles nous séparent encore de ce point d'arrivée. Notamment l’incompréhension des ressorts du jeu iranien, mélange d'évitements et de blocages, qui irrite tant nos négociateurs.

Les Iraniens sont plus que fatigués des sanctions : les premières sanctions américaines ont déjà plus de trente ans ; les sanctions les plus récentes, auxquelles se sont joints les Européens, touchent à peu près à tout à travers le pétrole et les flux financiers, et font vraiment mal. Chacun a bien compris  à Téhéran, depuis déjà un certain temps, que la possession de la bombe créerait à l'Iran plus de problèmes qu’elle n’en résoudrait. Et le jeu intérieur s'est simplifié. L'incontrôlable Ahmadinejad étant désormais marginalisé et tout en fin d'un mandat non renouvelable, Ali Khamenei, guide de la révolution, est aux yeux de tous seul maître du dossier nucléaire. Mais de ce fait, il se retrouve en première ligne, et joue en cette affaire sa stature et son infaillibilité. Or celles-ci ont déjà été sérieusement écornées au cours des soulèvements de 2009. Il ne laissera ses négociateurs progresser que s'il perçoit clairement une dynamique de succès.

Il nous faudrait donc commencer à exposer, même avec toutes les conditions associées, ce que nous voulons comme point d'arrivée. Or les Occidentaux hésitent encore. Les Français, en particulier, répètent que l’Iran doit avant toutes choses se plier aux injonctions du Conseil de sécurité, donc commencer par suspendre ses activités d’enrichissement. Mais selon les termes mêmes du Conseil, ces exigences sont formulées pour faciliter « une solution diplomatique négociée ». Tant que nos demandes seront martelées sans dire à quoi ressemble cette solution, Khamenei refusera de s'y intéresser.

Non, disent les partisans de « la fermeté », il devra les accepter, car l’embargo instauré mettra bientôt l’économie iranienne à terre et, si le régime ne cède pas, soulèvera la société. Encore une illusion. Cette économie est en très mauvais état et continuera à s’enfoncer. Mais le malheur du grand nombre fait le bonheur des habiles qui, par leurs positions et relations au sein du régime, sont parvenus à se brancher sur l’eldorado du contournement des sanctions. Dans une économie parallèle, l'argent coule à flot, ce qui exacerbe encore les luttes de factions au sein de la classe dirigeante à l'approche de l'élection présidentielle. Entre-temps, la classe moyenne affaiblie, atomisée, se replie sur des stratégies de survie individuelles et familiales. S’il y avait des tentatives de révolte, le régime les materait sans état d’âme, puisqu’il s’agirait, un fois de plus, d’un « complot de l’étranger ».

Faut-il agiter la menace de l'emploi de la force comme le font les Américains ? Ce discours vaut peut-être en politique intérieure, pour satisfaire le Congrès, mais n’émeut en rien le régime iranien. Il ne voit pas l’Occident faire les frais d’une troisième guerre du Golfe et de l’occupation d’un pays de 75 millions d’habitants. Quant à des frappes ciblées sur des sites nucléaires, peu importe. L’Iran millénaire n’est pas pressé. Il reconstruira ailleurs, et plus profond, les installations détruites. Considérant que l'agression dont il aura été victime l'autorise à se retirer du Traité de non prolifération nucléaire, il fermera ces nouveaux sites aux inspecteurs de l’AIEA. Nous ne serons donc pas plus avancés.

Tout ceci compris, beaucoup de choses redeviennent possibles. Reagan, qui n’était pas un enfant de chœur, utilisait volontiers dans ses négociations sur le désarmement avec l’URSS la formule : « Trust, but verify ». « Trust » ne signifiait pas faire confiance, mais simplement offrir sa confiance, en échange de contrôles imparables et effectivement appliqués. Et cela avait marché. Avec l’Iran aussi, cet axiome est la clef du succès. Il est dans la tête du Président des Etats-Unis, qui l'avait évoqué dès 2009, lors de sa rencontre à Caen avec notre propre Président. Recevant tout récemment une délégation de la communauté juive américaine avant de se rendre en Israël, Barack Obama, interrogé sur la crise iranienne, a cité le traité sur la guerre de Sun Tzu : "construisez un pont d'or pour permettre à votre adversaire de battre en retraite".

Les Français, ces dernières années, se sont positionnés en fer de lance sur la question des pressions et des sanctions à l'égard de l'Iran, tant au Conseil de sécurité qu'au sein des instances européennes. Et, comme il se devait, nous en avons assumé sans murmurer les conséquences. Notre retrait  partiel du marché automobile iranien, auquel nous fournissions les éléments de plus de 500.000 véhicules par an, a fait perdre des milliers d'emplois à nos constructeurs et équipementiers. Total, Airbus, Alstom, Thales, Eurocopter, les banques françaises... se sont retirés d'Iran. Toute esquisse de coopération dans les domaines d'excellence que sont pour nous le nucléaire et le spatial est, à juste raison, devenue impensable. Nos échanges universitaires et de recherche se sont  à peu près taris, et nous avons fermé l’institut français de Téhéran, où des milliers d’Iraniens apprenaient notre langue. Personne ne peut donc nous reprocher de ne pas avoir amplement payé notre écot à la solidarité internationale face au jeu nucléaire iranien. Mais tout ceci aura un jour une fin. Il ne nous est pas interdit d'y contribuer. Ni de songer à nous protéger, le cas échéant, du risque toujours présent de "hors jeu".

dimanche 10 février 2013

L’avenir de l’Europe, sans grands hommes, et même sans vision


J’assistais récemment à une table ronde sur l’avenir de l’Union européenne, en présence, notamment, de Jacques Delors. Beaucoup attribuaient l’enlisement du projet européen à l’absence de vision, et à l’absence de grands hommes. Jacques Delors y rappelait son idée d’une « fédération d’États-nations ».

J’avoue mon scepticisme sur ce concept, qui, à vouloir réunir deux notions antagonistes, me paraît rejoindre la longue liste des formules du genre « l’indépendance dans l’interdépendance » et « le progrès dans la stabilité ».

Quant à l’absence de grands hommes, elle me remet en mémoire le propos de Brecht : « Malheureux les pays qui ont besoin de héros ! ».

Reste l’absence de vision. Je ne crois pas qu’on en manque sur l’avenir de notre continent. Il y en aurait même plutôt à revendre.

En revanche le sentiment de panne que nous éprouvons, amplement justifié, me paraît résulter du fait que nous nous trouvons à la jonction de deux cycles, l’un pratiquement achevé, l’autre à peine amorcé.

Le premier cycle, c’est celui de la marchandise, et de son support, les flux financiers. Il nous a fallu cinquante ans pour créer un espace économique à peu près unifié, doté de sa monnaie, monnaie de référence même pour ceux qui ne peuvent encore ou ne veulent l’adopter. Et dans le même temps nous avons ouvert cet espace sur l’extérieur. Un peu trop même au goût de certains, qui supportent mal les courants d’air glacés de la mondialisation. Mais enfin, que le résultat plaise ou non, l’essentiel du travail, au prix des efforts de deux générations, a été fait.

Le cycle tout juste amorcé est celui des hommes (et des femmes), et là, c’est encore plus compliqué. Il inclut d’abord leur liberté d’aller et venir, qui est peut-être la première des libertés, avant même la liberté de pensée (elles vont, à vrai dire, ensemble). Á cet égard, la création de l’espace Schengen a été un immense progrès. Ce qui se fait pour la circulation des étudiants n’est pas mal non plus. Mais restent trois grands chantiers, qui sont à peine, voire pas du tout, entamés : l’espace unique du droit du travail, celui de la protection sociale, celui de la fiscalité. Là, nous sommes au pied du mur, et l’on voit bien que deux générations ne seront pas de trop pour toucher au but. Il y faudra, bien entendu, beaucoup d’étapes intermédiaires et, sans doute, quelques crises pour faire sauter les points de résistance.

Quant à l’Europe de la défense, qui peine tant à émerger, il faut admettre qu’elle ne progressera que le jour où les Européens auront le sentiment d’avoir un bien commun à protéger : pas tant leur prospérité, car sa défense n’est pas une affaire d’armes létales. Non, plutôt ce qui relève de leur identité. 

Et là, pour construire cette identité commune, il faudra certes toujours des discours, mais surtout la volonté de lui donner des expressions concrètes, ce qui nous ramène aux trois chantiers précités : droit du travail, protection sociale, fiscalité. Pour les mener à bien, pas besoin de grands hommes, ni même de grande vision. Des gens déterminés, de la suite dans les idées, c’est déjà bien assez.

mercredi 31 octobre 2012

Iran nucléaire : le temps d'en sortir?


(publié dans lemonde.fr du 31 octobre 2012)

Dix ans déjà que s’étire la crise nucléaire iranienne, depuis la découverte en 2002 du site d’enrichissement de Natanz. Dix ans ponctués d’annonces sur l’imminence de la bombe iranienne, ponctués aussi d’espoirs éphémères, à chaque vague de sanctions, de voir la république islamique mettre un genou à terre.

Cette politique a-t-elle au moins retenu l’Iran d’accéder à la bombe ? L’on sait à présent que les dirigeants iraniens ont arrêté fin 2003 leur programme militaire clandestin. Était-ce déjà l’effet des pressions internationales ou parce que la menace nucléaire de Saddam Hussein venait de disparaître, et que l’Iran espérait alors renouer avec l’Europe et l’Amérique ? Peu importe. l’Iran a depuis durci ses positions, peut-être relancé des études à finalité militaire, et surtout accumulé une dizaine de milliers de centrifugeuses ainsi que des stocks d’uranium légèrement ou moyennement enrichi pouvant alimenter la fabrication de quelques bombes. Il est, en théorie, à un, deux ou trois ans de la possession de l‘arme nucléaire. En ce sens, pressions, sanctions et guerre de l’ombre n’ont pas abouti. Malgré un blocus financier à peu près généralisé, le pays reste sourd aux injonctions du Conseil de sécurité, notamment sur la suspension de ses activités d’enrichissement. S’il fallait encore faire monter la pression, il n’y a plus guère que la force ouverte.

À force de se jauger mutuellement depuis dix ans, chacun connaît pourtant les contours du compromis qui éviterait le pire : acceptation par le monde extérieur des activités d’enrichissement de l’Iran – acquis inaliénable pour n’importe quel régime à Téhéran – mais à un niveau plafonné à 5 %, suffisant pour les usages industriels, et loin des hauts enrichissements d’intérêt militaire ; application des contrôles de l’AIEA sur l’ensemble du territoire iranien et non plus sur les seules installations déclarées ; engagements juridiques et techniques concernant les flux et le conditionnement de l’uranium sous tous ses aspects pour en rendre encore plus difficile le détournement ; renonciation à toute filière plutonigène qui ouvrirait une seconde voie d’accès à la bombe ; et de l’autre côté, levée progressive des sanctions, clôture du dossier par le Conseil de sécurité, reprise d’une coopération dans les applications clairement civiles du nucléaire. Sur tous les points à la charge de l’Iran, ses dirigeants ont déjà laissé entendre, à un moment ou à un autre, qu’ils pourraient les accepter.

Côté américain, le compromis paraît à portée de main, si Obama reste à la Maison blanche. Celui-ci avait d’emblée manifesté le souhait d’en finir avec cette crise. Il en a été empêché par des jeux de politique intérieure, par la pression du gouvernement israélien, et par le comportement du régime iranien. Mais, avec Hillary Clinton, il a déjà fait comprendre qu’il pourrait s’accommoder d’une capacité d’enrichissement bien encadrée, une fois la confiance établie sur la finalité pacifique du programme nucléaire iranien. C’est le point essentiel.

Et côté iranien, la situation est maintenant favorable. Ahmadinejad, en fin de mandat, n’est plus une nuisance. Ali Khamenei, le Guide de la révolution, tient, plus que jamais, toutes les cartes en main. Il n’aurait pas à partager le succès d’une négociation. Depuis vingt-trois ans à son poste, il doit aussi songer à préparer une succession qui ne soit pas inextricable. Pour lui, et pour la génération qui arrive aux responsabilités, le modèle chinois, combinant contrôle politique et progrès économique, a tous les attraits. Les gardiens de la révolution, qui se sont vu confier des pans entiers de l’économie, sont conscients qu’il leur faut, pour faire prospérer leurs entreprises, sortir de l’autarcie. Le régime combine la fierté d’avoir su résister à trente ans d’hostilités, et l’envie de tourner la page si une occasion honorable lui est offerte.

Mais il y a encore une difficulté. Le compromis dessiné préserve en effet les moyens de l’Iran de lancer, s’il le décidait, la fabrication d’une arme nucléaire. Or cette perspective est inacceptable pour les dirigeants d’Israël. Comme acteurs incontournables de la région, il faut aussi les entendre. Ils voient que la préservation de l’État hébreu passe par le maintien d’un flux d’arrivants et par le choix renouvelé de sa population, d’une génération à l’autre, de demeurer sur cette terre durement conquise. Mais avec l’érosion de l’esprit pionnier, et si l’environnement se chargeait trop de menaces, l’inquiétude pourrait se répandre, et germer les tentations de s’en aller; le flux des arrivants pourrait se tarir. D’où, faute de la tranquillité d’une paix durable, la recherche d’une suprématie militaire sans partage. D’où le maintien d’un arsenal nucléaire. D’où la mobilisation contre tout voisin hostile qui pourrait s’approcher de l’arme atomique.

Tout se trouve ainsi lié et l’on comprend qu’un compromis avec l’Iran ne prendra racine que si ses parties prenantes s’investissent aussitôt dans la baisse des tensions régionales. Avec le départ d’Ahmadinejad, l’on peut espérer que l’Iran abandonnera, sinon ses positions de principe sur la légitimité de l’État hébreu, du moins la rhétorique haineuse qui les accompagnait. Naguère, après avoir dit leur refus de reconnaître Israël, les dirigeants iraniens ajoutaient mezza voce qu’ils ne s’opposeraient pas à la solution qu’accepteraient les Palestiniens. Ce serait un premier progrès de revenir à cette ligne. Encore faudrait-il que cette solution se dessine. La question de l’évolution du Hezbollah, aujourd’hui soutenu et armé par l’Iran, devrait être posée dès le débouché, quel qu’il soit, de la crise syrienne. En somme, le compromis possible sur le programme nucléaire iranien est à aborder, non comme une fin, mais comme un commencement.

mercredi 26 septembre 2012

Syrie, au milieu du gué


Dans les entreprises à hauts risques, comme la lutte menée par les insurgés syriens, appuyés par une  partie de la communauté internationale, pour renverser le régime d’Al Assad, l’on rencontre à un moment ou à un autre le sentiment d’être au milieu du gué : le courant est violent, le sol glisse sous vos pieds, l’ennemi vous mitraille de ses positions protégées, parviendra-t-on à atteindre l’autre rive ? A vrai dire, en ce genre de circonstance, il n’y a guère d’autre solution que de progresser. Mais l’observateur, en raison même de la sympathie qu’il éprouve pour ces combattants en situation difficile, en raison même de la position confortable d’où il s’exprime, en vient à se demander s’il a bien fait, s’il fait bien encore, d’encourager ceux qui sont en train de se sacrifier à prendre de tels risques – en mettant aussi en péril leur famille, leurs enfants, leurs quartier, leur village.

Un éditorialiste, dans le Figaro du 25 septembre, parlant de la Syrie, invite notre président « à cesser d’être « normal » pour remettre la France sur la carte du Monde ». Est-ce vraiment là le sujet ? Avant de se préoccuper de la place de la France, ne faut-il pas se préoccuper du conflit et de ses victimes ? Et voir s’il est possible, et comment, d’arrêter l’hémorragie ?

« Mais », va-t-on dire, « arrêter l’hémorragie maintenant, ce serait reconnaître à Assad sa victoire, ce serait conforter un régime cannibale, mis au ban des nations ». Peut-être, mais peut-être pas. Le retour au calme pourrait-il être aussi le prélude à un jeu politique plus ouvert, où se desserrerait l’emprise d’un clan sur le pays ? C’est ce à quoi a travaillé Kofi Annan, c’est ce à quoi travaille Lakhdar Brahimi. Il n’est pas sûr que l’on ait beaucoup fait, du côté occidental, pour les aider.

Face au dilemme : travailler à la paix, même imparfaite, même incertaine, ou pousser à l’exacerbation du conflit jusqu’à son épuisement, nous avons opté, Européens et Américains, pour la deuxième branche de l’alternative. Ayant choisi notre camp, nous avons évidemment condamné tous ceux –Chine, Russie, Iran- qui aidaient l’autre. Mais nous aidons aussi le nôtre.

Chacun donc, ouvertement ou clandestinement, directement ou indirectement, alimente la fournaise. À ce jeu, l’on peut craindre que chaque effort supplémentaire des uns soit compensé par un effort supplémentaire des autres. L’on a vu, en d’autres circonstances, comment ce type de comportement aboutissait à des issues où tous les combattants se retrouvaient à bout de forces, sans jamais pouvoir l’emporter l’un sur l’autre. Et si l’un quand même l’emportait, ce serait dans un tel champ de ruines qu’il n’y aurait plus de véritable vainqueur. Ce serait dans un tel chaos que tout retour à la normale se trouverait compromis pour des années. Ceci sans parler des évolutions incontrôlées qui pourraient embraser les pays voisins, déstabiliser la région, et punir des communautés entières n’y pouvant mais.

L’on a déjà vu les effets induits en Libye et jusqu’au Sahel par l’intervention à force ouverte de l’Occident en vue de faire chuter un régime honni, qui méritait en effet amplement de disparaître. Ces effets induits sont là pour durer. Notre non-intervention en Syrie pourrait-elle conduire à des résultats comparables ? Enfin, comme disait Talleyrand: «non-intervention, ce mot diplomatique et énigmatique signifiant la même chose qu’intervention ». Nous ne pourrons pas nous étonner, encore moins nous exonérer, de ce que sera la Syrie de demain. Il n’est pas interdit de commencer à réfléchir aux efforts, très concrets, auxquels nous pourrons être appelés pour la reconstruire. Pour répondre au souci de l’éditorialiste du Figaro, une bonne occasion s’offrirait  alors à la France de « tenir son rang ».

mardi 12 juin 2012

Un conseil de classe à Mayotte


Une jeune amie  professeur de lycée à Mayotte m'envoie le témoignage qui suit sur son premier conseil de classe (les noms et certains détails ont été, bien entendu, changés). J'éprouve le besoin de le partager avec vous.

- Bon, nous arrivons à Fatima, les notes sont en baisse, que se passe-t-il ?
  
- Sa grossesse a été pénible et elle m’a envoyé un SMS pour m’avertir de son état, son accouchement a été compliqué. Voilà, ce n’est pas évident ! Elle vit en plus une situation très difficile sur le plan matériel.

Maintenant il s’agit de Zahra, qui a raté un stage à cause de sa grossesse.

- En effet, répond un professeur, elle m’a reproché de ne pas avoir planifié son stage en  fonction de sa situation. J’ai dû me déplacer sur son lieu de stage pour parlementer avec la responsable du magasin. Elle est autorisée à s’asseoir compte tenu de son état et il n’y a pas beaucoup de clients.

Une autre a encore accouché, il y a trois jours. Mais elle est prête à venir passer ses examens. Ce n’est plus avec le carnet scolaire qu’il faut composer, mais avec celui de la maternité.

Tous ces gosses, que vont-ils devenir ? Pour qui, pourquoi sont-ils nés ? C’est vrai qu’il n’y a rien à faire à Mayotte. Je n’ai pas vu une seule balançoire, le cinéma est fermé, cela permet de se construire des films dans la tête avec de mauvais acteurs et un scénario qui ne s’effacera jamais. Vos enfants iront de ruelle en ruelle à moitié nus, s’agripperont au salouva de votre mère qui, après s’être laissé charmer par les joies d’une maternité qu’elle revit, vous redonnera votre jouet. Et puis vous vous rendrez à l’hôpital en urgence car votre enfant n’aura pas assez mangé, et vous déclarerez que, à propos, vous n’avez plus vos règles. Alors le médecin vous hurlera au visage : « Tu n’arrives pas à t’occuper de ton enfant et tu en as déjà un dans le tiroir, écoute, si ton gosse n’a pas pris trente grammes d’ici trois jours, je déclenche un signalement à la DDASS ». Le lendemain, vous arriverez l’air penaud et le médecin pèsera l’enfant. Il aura pris ces fameux trente grammes et vous repartirez tranquille mais vous, vous aurez pris plus de trois cent grammes avec votre nouveau locataire pour un bail de neuf mois.

Bon, nous arrivons à Aicha. C’est très bien. Elle est allée jusqu’au bout malgré sa grossesse.

Aicha, c’est mon élève. J’ai découvert un ventre rond, bien dur. Je l’ai trouvé magnifique ce ventre, et nous avons devisé toutes les deux en classe. Vous avez bien compris que nous ne sommes pas au lycée tout en y étant, je ne sais pas trop où je suis depuis que je suis arrivée ici. Le lycée ici est un lieu de vie, salon de coiffure, lieu de flirt et plus si affinités, lieu de bagarre à cause des rivalités entre les villages, ou encore si une élève découvre que son gigolo possède « deux bureaux ». Elle est  rentrée radieuse de son congé maternité, je me suis hasardée à lui poser quelques questions :

- Et le papa ?

- Il va bien.

- Il travaille ?

- Non.

- Il a quel âge ?

- Cinquante ans.

- Tu es heureuse ?

-Oui !

Je pense qu’il faudra bientôt ouvrir une crèche au lycée, cela créera des emplois !

Je me revois en arrivant dans mes classes, devant accepter une élève au delà des délais. Sur son carnet de correspondance, était inscrite la mention : « Veuillez accepter cette élève  en classe de seconde » S’en est suivi une discussion.

- Que s’est-il passé ?

- J’ai fugué.

- Toute seule ?

- Non, avec mon ami.

- Mais cela peut être dangereux, tu peux tomber enceinte !

- C’est fait Madame, le bébé est là et je suis revenue chez mes parents.

- Et le papa ?

- Il est parti.

- Il connaît le bébé ?

- Non.

- Fais-moi plaisir, tu ne mets plus les pieds dans ma classe avec ce décolleté.

Le cours n’a plus cours, c’est dans la cour que l’on fait la cour. Sans rêves, sans poésie, sans chansons, sans caresses. Il faut faire vite, très vite.

Et te voilà, toi qui viens de te débarrasser de ta fille en l’envoyant à la Réunion chez une quelconque tante, tu pourras aller danser, et effacer de ta mémoire celui qui t’a déclaré son amour pour te duper. Un seul mot, et tu as craqué.  

Et toi Mohamed, tu m’as montré la photo de ta fille. Les parents de ton ex bien-aimée ne veulent plus te voir. Mais expliquez-moi, comment les bébés poussent à Mayotte comme des champignons ? Pas le temps d’enfiler un préservatif, m’as-tu dit ? Le préservatif, on le distribue pourtant comme un cachet d’aspirine à l’infirmerie. Mais rien de mieux que « la chair contre la chair », alors on n’en mettra pas. Et la pilule ? On t’a raconté après le passage des infirmiers scolaires qu’elle rendait stérile et que cela te compliquerait ta vie conjugale.

Je t’ai revu lors d’une épreuve et tu m’as déclaré que tu avais menti : la fille de la photo était l’enfant d’un ami, qui lors de vacances, dans sa générosité suprême, avait donné un héritier à sa dulcinée, mais aux Comores.

Dans les couloirs, des jeunes filles m’ont salué bruyamment. Elles sont toujours en train de hurler. Nous avons parlé ensemble au sujet de ces bébés, véritable calamité dans ce lycée.

- Mais Madame, l’une d’elles a rétorqué, dans notre classe en seconde pro, trois ont eu un bébé. L’une a bien réussi, elle a même obtenu des encouragements.

Bingo ! Les pères ont pris leurs jambes à leur cou.

Je ne parlerai pas de celles qui on avorté cette année, ni de celles qui sont abusées sexuellement, ni encore de celles qui se prostituent avec des Blancs en quête de chair fraîche. Grâce à leurs primes, ils trouvent que les tarifs sont très abordables, il faut lutter contre la vie chère.

Le conseil est terminé. Face à mon regard interloqué, les professeurs me répondent : « Si tu voyais le nombre de grossesses en seconde professionnelle, c’est une véritable hécatombe ! » Ah oxymore, quand tu nous tiens !


dimanche 27 mai 2012

Une bonne soirée


Ma femme et moi avons regardé l'Eurovision hier soir. Il y avait aussi "les Maîtres chanteurs" sur Mezzo, mais "les Maîtres chanteurs" repassent tous les six mois, et nous avions envie de rejoindre les 99.999.998 téléspectateurs de l'émission.

Tout était très bien, musique boum boum partout pareil, choréraphies genre concours de danse de parquet, le tout calibré comme à la sortie d'une patisserie industrielle. Les deux commentateurs français, un homme une femme, voulant marquer qu'ils étaient de corvée, ont pris ce ton supérieur et légèrement persifleur auquel se prête si bien notre belle langue. Ayant assisté à la répétition générale, ils recommandaient d'admirer la choucroute de la concurrente albanaise (en fait, plutôt un gros chignon bicolore), annonçaient que l'on allait voir la petite culotte de la chanteuse monténégrine (ou bosniaque, je ne me souviens plus très bien, et d'ailleurs je n'ai pas bien vu), et que le compétiteur suédois était en fait d'origine iranienne. Ils se sont aussi longuement esclaffés sur le groupe de grand-mères russes, en profitant pour envoyer beaucoup de bisous-bisous-bisous à leurs propres mamans.

Heureusement, le ton s'est recueilli lorsque l'on est arrivé à la concurrente française. Là, plus question de rigoler. Pas question de prévenir qu'on allait voir sa petite culotte. Non, l'on nous a expliqué que sa robe avait été spécialement dessinée par le grand Jean-Paul Gaultier, que toute l'équipe avait énormément travaillé (plus que les autres?), qu'elle avait de bonnes chances de gagner si les dés n'étaient pas pipés. Personnellement, j'ai trouvé son numéro pas mal, sauf qu'il ressemblait plutôt à un clip de vente de parfum, où l'on voit une créature de rêve passer d'un salon à l'autre avec de temps en temps un coup de ventilateur dans les voiles, pour symboliser la montée du désir. Finalement, elle a terminé 22ème sur 26, ce qui est plutôt humiliant pour un grand pays de culture comme le nôtre. Peut-être pour la punir de chanter en français? A vrai dire, je n'ai pas vraiment saisi dans quelle langue elle s'exprimait.

Ce qui était très bien aussi, c'étaient les images de l'Azerbaïdjan que l'on pouvait admirer dans les intervalles d'un numéro à l'autre. Les paysages de montagne sont sublimes, Bakou transformée par Bouygues est apparue comme une grande métropole moderne, tous les Azerbaïdjanais pètent de santé.

Et tous ceux qu'on a vus pendant le spectacle parlaient très bien l'anglais, ou plutôt l'américain avec un accent nasillard à souhait. Je dis moi aussi "américain" comme dans les polars où l'on voit maintenant écrit "traduit de l'américain". Quand j'était petit, on écrivait encore "traduit de l'anglais". Puis, il y a eu "traduit de l'anglais (américain)". Demain, pour un polar britannique, l'on lira peut-être "traduit de l'américain (anglais)". Enfin, espérons que pour un auteur canadien français, l'on n'osera jamais mettre "traduit du québécois". Sinon, gare à la levée de boucliers!

Les Azebaïdjanais sont donc mûrs pour entrer dans l'Union européenne. On pourrait même les installer à la place des Grecs, on aura enfin du caviar et du pétrole. Que demander de plus?

En somme, ma femme et moi n'avons rien regretté, c'était une très bonne soirée.

dimanche 15 avril 2012

"Neuf valises"

Il est difficile de trouver un nom à l'innommable. "Holocauste" se réfère à un rite expiatoire, "Shoah", en se répandant, a été partiellement instrumentalisé. L'on serait tenté de voler leur langage aux Nazis en écrivant "la Solution finale", de la même façon que l'on dit "la Nuit de Cristal" ou "la Nuit des longs couteaux". Mais la formule porte en soi trop de douleur et de scandale pour être utilisée autrement qu'entre guillemets. Parlons donc, factuellement, de l'extermination des Juifs d'Europe pendant la Deuxième guerre mondiale.

Grâce à mon ami René Roudaut, ancien ambassadeur de France à Budapest, je viens de découvrir un livre qui couronne à mes yeux les témoignages qui m'ont le plus marqué sur cette histoire et sur l'univers concentrationnaire. Il y a parmi eux le livre éponyme de David Rousset, paru en 1946, mais qui décrit pour l'essentiel ce qu'il a connu, à savoir Buchenwald, camp de travail forcé, entraînant souvent la mort, mais non camp voué aussi à l'extermination massive et systématique par les gaz. Il y a les mémoires de Rudolf Hoess, responsable de bloc à Dachau, puis adjoint au chef du camp de Sachsenhausen, enfin chef du camp d'Auschwitz-Birkenau, mémoires écrites au cours de sa détention avant sa condamnation à la pendaison par un tribunal polonais. Plongée dans le mystère du Mal : Hoess était destiné par ses parents à la prêtrise, son expérience de la Première guerre mondiale l'a conduit sur de tout autres chemins. Il y a, bien entendu, "Si c'est un homme" de Primo Levi. Il y a aussi les récits que j'ai entendus du Général Bertrand d'Astorg, mon ancien patron à Berlin, interné avec son père à Buchenwald, puis dans l'usine satellite souterraine de Dora, où se montaient les V2. D'Astorg a vu son père mourir dans ses bras. Il a vu aussi Wernher von Braun dans les couloirs de Dora, au milieu de la main-d'œuvre esclave. C'est pourquoi il a, bien plus tard, empêché que son nom soit donné à un aéroport de Berlin.

Il y a maintenant pour moi les "Neuf valises" de Béla Zsolt, intellectuel hongrois, journaliste, écrivain, militant politique progressiste, juif bien entendu. Il n'y parle pas de camps, sauf, brièvement, de Bergen-Belsen, à la fin de son récit interrompu par la maladie et son décès en 1949 à Budapest. Mais il a connu les antichambres de la mort : les bataillons de travail juifs envoyés sur le front de l'est, la prison politique à Budapest, le ghetto de Nagyvárad, aujourd'hui Oradea en Roumanie. Lui et sa femme en seront extraits in extremis grâce au groupe de Rezső Kasztner, entré en négociations avec les Nazis pour sauver la vie d'un maximum de Juifs. Kasztner sera assassiné plus tard en Israël par un extrémiste.

"Neuf Valises" est paru en feuilleton, entre 1946 et 1947, dans l'hebdomadaire politique fondé et dirigé par Zsolt. On ose à peine dire que ce livre est d'abord unique et fascinant par son humour. Par l'humour de Zsolt sur lui-même, car il ne s'épargne aucune introspection sur "la mollesse, l'indécision, la faiblesse patente, la générosité de façade" qui l'ont conduit là où il est. Il revient souvent sur les neuf valises bourrées par sa femme de vêtements et de colifichets dont celle-ci refuse absolument de se séparer lorsqu'ils se trouvent à Paris en 1939, ce qui les empêche de partir vers la Côte d'Azur ou vers l'Espagne, et les pousse à revenir à Budapest, seule destination acceptant les bagages accompagnés. C'était évidemment retourner dans la gueule du loup. Humour émanant de l'analyse acérée, combinant dérision et tendresse, de toute la gamme des comportements des victimes qui l'entourent. Humour enfin à l'égard de leurs bourreaux, où l'horreur se mêle au ridicule, sans oublier de signaler les éclairs d'entraide ou de compassion surgissant parfois au milieu cet enfer.

Deux grands récits s'entremêlent dans le livre. Celui-ci commence à l'été 1944 dans le ghetto de Nagyvárad, où se préparent les premiers convois vers Auschwitz, mais où s'entendent aussi les bombardements alliés et les nouvelles confuses de l'approche de l'Armée rouge. Puis vient, sous forme d'un long monologue du narrateur pendant une nuit sans sommeil, le retour sur sa vie dans les bataillons de travail juifs formés par le régime Horthy. Ceux-ci, affectés aux tâches les plus meurtrières, comme le déminage, finissent emportés par la déroute de l'armée hongroise à Voronej, au cœur de l'hiver 1942-1943. Zsolt, alors frappé de typhus, parvient à s'en sortir, notamment grâce aux secours spontanés des paysans ukrainiens qu'il croise sur sa route. Puis le récit rejoint le ghetto de Nagyvárad, d'où le narrateur et sa femme sont extraits juste avant leur départ vers Auschwitz grâce à de faux papiers fournis par des amis du réseau Kasztner. Vient enfin la comique épopée du voyage en train vers Budapest, dans le désordre causé par les bombardements alliés, en compagnie d'un groupe hétéroclite de voyageurs. Après quelques pages sur le camp de Bergen-Belsen, où le couple se retrouve dans le cadre d'une opération d'évacuation vers la Suisse conduite par le même réseau Kasztner, le livre, à notre grand regret, s'achève.

Voilà, la traduction française des "Neuf valises" est parue au Seuil en 2010. lisez ce livre, vous y croiserez des hommes (et des femmes, bien sûr), rien que des hommes, des hommes qui restent toujours des hommes, victimes comme bourreaux. Car les bourreaux ne sont pas des monstres, ce qui serait trop facile, et comme une invite à les exonérer de leurs crimes. Et les victimes ne sont pas parfaites non plus, ce qui les rend encore plus proches de nous. Nous sommes vraiment au cœur de la lutte entre mal et bien en un moment où le mal triomphe. Heureusement, malgré toute sa puissance, pas de façon définitive.

mardi 14 février 2012

Frappes israéliennes sur l'Iran : et après?

L'on parierait volontiers sur le fait qu'Israël ne bombardera pas l'Iran. Mais les scénarios échappant à tout contrôle sont souvent ceux que leurs auteurs se flattaient au départ de contrôler. Plaçons-nous donc dans l'hypothèse d'un bombardement.

Il nous est expliqué qu'il devrait avoir lieu sans plus tarder, car l'usine d'enrichissement de Fordo, profondément enterrée, est désormais opérationnelle. Les inspecteurs de l'AIEA l'ont d'ailleurs confirmé. Elle peut donc produire assez d'uranium hautement enrichi pour une ou deux bombes par an. Mais à moins de disposer d'armes capables de percer 90 mètres de terre et de béton, ou encore d'utiliser des armes nucléaires tactiques, il semble déjà trop tard pour détruire le cœur du site. L'on touchera les accès, qui devront être dégagés. Quant aux centrifugeuses, engins fragiles, elles subiront des dommages sérieux, ne serait-ce que sous le souffle et autres effets secondaires des explosions. Il faudra au moins plusieurs mois pour relancer l'usine. Délai significatif, mais non déterminant.

les installations de Natanz et d'Ispahan, situées pour l'essentiel en surface, subiront, elles, des dommages beaucoup plus radicaux. Les Iraniens seront alors plutôt confortés dans leur choix d'avoir enfoui sous terre au moins l'une de leur installations. Rappelons qu'on les menace depuis des années de frappes sur tous leurs sites nucléaires, tout en leur demandant de les garder à ciel ouvert, comme autant de chèvres au piquet.

Enfin, il faut espérer que le réacteur de Bouchehr sera épargné. Il est en effet déjà actif, et ne pose pas de problème de prolifération particulier. Une frappe risquerait de générer, certes à une échelle plus réduite, des conséquences du type Fukushima au bord de la mer fermée et dotée de nombreux riverains qu'est le Golfe persique.

Quant à la riposte de l'Iran, que peut-on imaginer? On le voit mal conduire des opérations de guerre classique, ou même la fermeture durable du détroit d'Ormouz, avec la faible armée dont il dispose sur terre, sur mer et dans les airs. Il peut lancer de son sol quelques dizaines de missiles, équipés de têtes non nucléaires, sur Israël. Ce sera un acte douloureux de vengeance, mais sans conséquences stratégiques. Il peut demander au Hezbollah de tirer les centaines, voire les milliers de missiles à courte à moyenne portée dont il l'a équipé depuis de la fin de la dernière guerre du Liban. Mais de la guerre qui s'ouvrirait, le Hezbollah pourrait bien sortir écrasé.

Restent les opérations de terreur sur les théâtres extérieurs, Europe, Amériques, conduites soit par l'Iran lui-même, soit par ses amis. Notons qu'il n'y a plus eu d'actions de ce genre depuis une quinzaine d'années. A l'exception, certes, de la récente tentative d'assassinat de l'ambassadeur d'Arabie saoudite à Washington. Mais l'instruction de cette affaire rocambolesque ne semble guère progresser. Le principal accusé a finalement refusé de plaider coupable. Le sujet intéresse moins à niveau politique, maintenant que les premières déclarations ont produit leur effet, avec notamment le vote d'une résolution condamnant sans attendre l'Iran à l'Assemblée générale des Nations Unies.

Il est enfin une sorte de vengeance possible de l'Iran dont on a peu parlé. Ce serait la décision de sortir du Traité de non-prolifération (TNP). Après tout, l'on aurait assisté au bombardement d'installations nucléaires toutes placées sous contrôle de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), et dans lesquelles aucun détournement de matière fissile n'a été constaté. Et ceci par un pays non membre du TNP et non contrôlé par l'AIEA, si la frappe venait d'Israël, ou encore par un pays membre du TNP, mais autorisé, lui, à conserver à un arsenal nucléaire échappant à tout contrôle, si les États-Unis étaient impliqués. L'Iran pourrait alors à bon droit faire valoir l'article 10 du TNP autorisant un État-membre à s'en retirer si "des événements extraordinaires, en rapport avec l'objet du traité, ont compromis les intérêts suprêmes de son pays."

Quelles seraient les conséquences juridiques d'un tel retrait? L'Iran ne serait pas délié de son devoir d'accueillir les inspections de l'AIEA sur ses installations nucléaires existantes, même détruites, car ses accords de garanties signés avec l'Agence sont indépendants de son appartenance, ou non, au TNP. Tout l'uranium traité dans ces installations, et dont l'AIEA tient une minutieuse comptabilité, resterait aussi indéfiniment sous contrôle de l'Agence, où qu'il se trouve sur le territoire iranien. En revanche, les installations que l'Iran déciderait de créer, et les matières fissiles nouvelles qu'il y introduirait, échapperaient, elles, à toute obligation de contrôle. Ces sites pourraient être enterrés, dispersés, ou encore aisément noyés dans le tissu urbain des villes. En l'absence d'inspections sur ces installations nouvelles, l'on perdrait une source précieuse d'information sur les activités nucléaires de l'Iran. Enfin, ce pays retrouverait juridiquement la liberté de fabriquer la bombe, comme le Pakistan, l'Inde, ou Israël.

Sur le plan politique, pourrait-on alors assister à une vague de retraits du TNP de la part de pays désireux de ne pas se retrouver impuissants face la menace iranienne, tels que l'Égypte, la Turquie, l'Arabie saoudite? C'est possible, sans être certain, car les États-Unis déploieraient tous leurs moyens pour convaincre ces pays de ne pas emprunter un tel chemin.

Poursuivons dans l'hypothèse d'un Iran sortant du TNP. Sauf à être définitivement écrasé ou à changer de régime, l'Iran, une fois débarrassé des contraintes du Traité, pourrait, après avoir pansé ses plaies, se doter d'une première bombe en deux ou trois années. Après l'avoir testée, il devrait ensuite travailler à la miniaturiser et la durcir pour pouvoir en doter ses missiles et donc disposer d'un arsenal crédible : encore au moins cinq à dix ans. Arriverait alors la grande question. L'Iran serait-il tenté de détruire Israël?

Comme le rappelait récemment dans "le Monde" Hossein Mousavian, diplomate iranien longtemps mêlé au dossier nucléaire, des frappes nucléaires sur Israël pourraient tuer autant de Palestiniens que de Juifs. Surtout si les missiles iraniens n'ont pas d'ici là nettement gagné en précision. Une terre que la République islamique considère comme sacrée se trouverait pour des siècles gravement polluée. Et bien entendu, la riposte inévitable d'Israël ou des États-Unis aurait des conséquences encore plus dramatiques sur l'Iran.

L'autre hypothèse plus vraisemblable est que, sous le parapluie nucléaire iranien, les ennemis d'Israël s'enhardissent, n'hésitent plus à le mettre en sérieuse difficulté. Mais l'Iran se trouverait alors l'otage de ses propres amis, qui pourraient, en multipliant les provocations contre l'État hébreu, l'entraîner dans une escalade nucléaire. Il n'est pas certain qu'il ait vraiment envie de s'engager sur cette pente, sachant fort bien, là encore, que pour au moins des décennies, les frappes qu'il pourrait subir seraient incomparablement plus meurtrières que celles qu'il pourrait infliger.

Restent les propos ignobles, et les menaces inacceptables des dirigeants iraniens à l'égard d'Israël. Tant que ceci persistera, Israël est en droit de s'inquiéter, et la communauté internationale de s'émouvoir. L'Iran ne peut se plaindre de récolter la tempête des vents qu'il continue de semer. Mais pour notre part, méfions-nous aussi des anachronismes. Le régime islamique iranien ne s'est jamais posé en porteur d'une civilisation supérieure, qui serait en droit d'asservir ou d'anéantir les peuples qui l'entourent. Il veut la disparition de l'entité politique qu'est l'État juif d'Israël, ce qui doit être condamné, au simple regard de la Charte des Nations Unies. Mais il n'appelle pas à la création de nouveaux Auschwitz. Les dirigeants iraniens ne sont ni Hitler, ni Goebbels. Ils sont Khamenei et Ahmadinejad, et c'est déjà bien assez.

mercredi 16 novembre 2011

Même avec l'Iran, le dialogue produit plus que les sanctions

(tribune parue dans le Monde du 16 novembre 2011)

Le conseil des gouverneurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), réuni à Vienne les 17 et 18 novembre, peut féliciter son directeur général pour son dernier rapport sur l'Iran. Cette minutieuse analyse de la masse d'informations recueillies par les inspecteurs de l'agence et par les services d'une dizaine d'États, sans oublier celles fournies par l'Iran lui-même, permet de passer de la basse à la haute définition dans la compréhension des efforts iraniens pour se doter de l'arme nucléaire.

Ce rapport met en lumière un point crucial : le programme clandestin d'acquisition de la bombe a bien été interrompu fin 2003 sur ordre venu du sommet de l'État. C'est ce que répètent depuis plusieurs années, contre vents et marées, les directeurs successifs de la communauté américaine du renseignement. Mais il est possible, dit aussi l'Agence, que certaines activités se soient prolongées jusqu'à ce jour. Et de fait, le principal responsable de ce programme clandestin réapparaît en 2006 à la tête d'un nouvel organisme de recherche dépendant du ministère de la défense puis à celle d'une université de technologie. Et des indices apportés par l'Agence, certaines recherches auraient en effet repris sur la mise au point d'un engin atomique.

L'histoire des efforts de la République islamique pour acquérir l'arme nucléaire émerge ainsi de façon de plus en plus claire. Le fait générateur, après l'interruption des programmes du Shah, a évidemment été la crainte de voir Saddam Hussein, alors en guerre contre l'Iran et soutenu par le monde entier, se doter de la Bombe. Puis vers la fin de la guerre, un arbitrage s'est sans doute opéré entre activités d'acquisition de combustible, de production d'électricité et de recherche scientifique, confiées aux civils, et celles confiées aux militaires, en l'espèce les Pasdaran ou gardiens de la révolution : ingénierie d'une tête nucléaire, développement d'un programme de missiles capables de l'emporter. Ce sont ces travaux d'ingénierie qui ont subi un coup d'arrêt, ou du moins un sérieux ralentissement, fin 2003.

Un premier constat à tirer de ce tableau, mais on le savait déjà, est que la bombe iranienne n'est pas pour demain. Et une fois testé un premier engin, il faudrait encore plusieurs années pour l'adapter aux contraintes d'un transport balistique. Il faut ensuite relever le rôle moteur des Pasdaran dans la dimension proprement militaire du programme. Mais leur puissance au cœur de l'État et l'hermétisme de leur fonctionnement rendent très difficile aux responsables civils de leur faire avouer, comme le demande si fort la communauté internationale, tout ce qui s'est fait de répréhensible dans les trente dernières années. Cet aspect de choses est fort regrettable mais ne peut être ignoré si l'on veut progresser.

Autre leçon : le coup d'arrêt de 2003, je peux en témoigner, est le fruit de la négociation menée à cette époque par la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne, à l'initiative de Dominique de Villepin, pour recadrer le programme nucléaire iranien. La relance en 2006 d'activités de recherche liées à la production d'un engin nucléaire coïncide en revanche avec la décision des Occidentaux de traîner l'Iran devant le Conseil de sécurité. C'est alors que les Iraniens, après en avoir averti la communauté internationale, reprennent leurs activités d'enrichissement de l'uranium, suspendues depuis plus de deux ans. Pendant ces deux mêmes années, l'Iran avait aussi ouvert l'ensemble de son territoire aux contrôles de l'IAEA, et accepté des inspections inopinées. Le dialogue n'a donc pas été sans résultat. Il en a en tous cas beaucoup plus obtenu que la politique de pressions et de sanctions qui a suivi. Depuis 2006 en effet, malgré six résolutions du Conseil de sécurité, le programme d'enrichissement iranien et celui de la construction d'un réacteur de recherche d'un format fortement plutonigène progressent sans entraves, même s'ils demeurent étroitement surveillés par l'AIEA.

L'on s'étonne donc de voir le gouvernement français réagir au rapport de l'AIEA en promettant à l'Iran, s'il continue de résister, "des sanctions sans précédent". Là encore, je peux témoigner de l'illusion récurrente qui a fait qu'à chaque vague de sanctions l'on se disait que cette fois-ci était la bonne, que le régime allait enfin plier et peut-être même casser. Mais le régime s'appuie au contraire sur l'hostilité du monde extérieur pour étayer une légitimité gravement ébranlée en interne. Et ceux qui vivent de ce régime ont appris à tirer du système de sanctions d'importants bénéfices. Tout ceci au détriment d'une population doublement écrasée, sur les plans politique et économique.

Les sanctions économiques et financières envisagées, loin d'être une alternative aux frappes dont d'autres agitent par ailleurs la menace, y conduisent par paliers. Les embargos, en s'étendant et en se durcissant, se rapprochent des blocus. Or les blocus, en droit international, sont déjà des actes de guerre. Et ceci sans parler de la guerre de l'ombre, certes conduite par d'autres, qui fait déjà ses victimes. Décidément, l'entêtement de la diplomatie française à poursuivre dans une voie aux conséquences incalculables et à y entraîner ses partenaires évoque la formule de Mark Twain : "pour qui n'a qu'un marteau, tout prend la forme de clous".

vendredi 30 septembre 2011

Le devoir de protéger ou la triste histoire d'un fusil à un coup

Dans l'espace, les grands astres dévient par leur masse la trajectoire de la lumière. Sur terre, les États plient les règles du droit international à raison de leur puissance. L'affaire libyenne vient à nouveau de le démontrer.

Autour des années 2000, émerge non sans mal aux Nations Unies le principe du "devoir de protéger". Deux circonstances y ont contribué. D'abord les opérations militaro-humanitaires "Provide Comfort", menées sur mandat du Conseil de sécurité dans la foulée de la guerre du Golfe de 1991. Il s'agissait de secourir les Kurdes d'Irak soulevés contre Saddam Hussein. L'on assiste alors à la montée en puissance du "droit d'ingérence", notamment défendu par les Français. Mais il soulève trop de réticences de la part d'États jaloux de leur souveraineté.

L'autre circonstance, de type inverse, est le malaise généré par l'inertie de l'ONU et de la quasi-totalité des États face au génocide rwandais de 1994. La réflexion est à nouveau ouverte sur la question de l'ingérence. Sur la base des travaux d'une commission indépendante, le Sommet mondial de l'ONU réuni en 2005 insère dans sa déclaration finale la notion du devoir incombant en dernier ressort à la communauté internationale de protéger les populations victimes de leurs propres dirigeants.

C'est sur cette base qu'est votée le 17 mars dernier au Conseil de sécurité la résolution 1973 relative à la Libye, qui autorise "toutes mesures nécessaires", sauf occupation étrangère d'aucune sorte, "pour la protection des populations et des zones civiles menacées d'attaque".

Premier glissement par rapport à ce texte, la déclaration du Sommet de Paris, deux jours plus tard, où l'on peut lire :"Nous assurons le peuple libyen de notre détermination à être à ses côtés pour l’aider à réaliser ses aspirations et à bâtir son avenir et ses institutions dans un cadre démocratique." Rien là que d'honorable, mais l'on va déjà au-delà du simple devoir de protéger. Et au cours du sommet, notre président de la République, plaçant l'intervention imminente sous l'égide de "la conscience universelle", martèle: "Nous intervenons pour permettre au peuple libyen de choisir lui-même son destin."

Le 21 mars, Alain Juppé indique pourtant lors d'une réunion à Bruxelles : " cette résolution nous demande de protéger les populations civiles contre les exactions du régime Kadhafi. C’est ce que nous faisons. Elle ne nous demande pas de mettre en place un autre régime."

Un nouveau glissement intervient néanmoins avec la déclaration commune de Nicolas Sarkozy et de David Cameron, le 28 mars : " Il n’y a de solution durable que politique… Ainsi que le souligne la résolution de la Ligue arabe, le régime actuel a perdu toute légitimité. Kadhafi doit donc partir immédiatement." Et les deux dirigeants invitent à lancer "un processus de transition représentatif, une réforme constitutionnelle et l’organisation d’élections libres et régulières."

A partir de là, tout s'enchaîne. Les forces aériennes de l'OTAN pèsent de tout leur poids dans ce qui tourne à la guerre civile. L'on tutoie la ligne jaune de l'engagement au sol en faisant intervenir des drones et des hélicoptères, en dépêchant sur place des conseillers militaires, en livrant des armes. Des détails qui émergent sur la prise de Tripoli, l'on voit notre président se poser en chef de guerre en approuvant un plan d'opérations fondé sur une étroite coordination entre insurgés et frappes de l'OTAN.

Depuis 1991, l'on s'est donc enhardi. La coalition de la guerre du Golfe avait pour mandat du Conseil de sécurité de sortir les armées de Saddam du Koweït. Dès cette mission accomplie, la question s'était posée de l'opportunité d'aller à Bagdad renverser le dictateur. Mais George Bush, respectueux du droit, s'y était opposé.

Faut-il le regretter? Moins chanceuses que les Kurdes, les populations irakiennes du Sud ont été alors massacrées. Et le peuple irakien a encore connu douze ans d'oppression, aggravée par un lourd régime de sanctions internationales. Il a dû subir la guerre de 2003 et ses séquelles.

Alors, de Bush père ou de Sarkozy, qui a eu le bon réflexe? Il faudra attendre pour trancher de voir comment tourne la Libye, comment se comportent ses nouvelles institutions, comment s'en sort sa population.

Mais il y a déjà une grande victime de l'opération libyenne. C'est le devoir de protéger. A peine intégré dans le droit international, il s'est trouvé instrumentalisé, et donc discrédité. Nous aurons du mal à obtenir à nouveau du Conseil de sécurité, sur une telle base, l'autorisation d'intervenir militairement pour protéger des populations menacées, même si cette intervention est moralement très justifiée.

(article paru dans lemonde.fr du 29 septembre)