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dimanche 22 juillet 2018

UN DEMI-SIÈCLE DE RELATIONS ENTRE L’EUROPE ET L’IRAN : UNE HISTOIRE SANS FIN



résumé : dans les dernières années du Chah, la relation Europe-Iran n’a rien de saillant, sinon l’ambitieuse coopération nucléaire lancée avec l’Allemagne et la France. La dimension cataclysmique de la Révolution islamique marque un changement de paradigme. Une relation plus riche, mais aussi plus tourmentée commence à se nouer. Elle est notamment ponctuée par le positionnement européen dans la guerre Iran-Irak, puis par l’alternance de crises (fatwa contre Salman Rushdie, assassinat d’opposants kurdes à Berlin…) et d’accalmies. Mais à partir de 2002, c’est le dossier nucléaire qui va mobiliser toutes les énergies. L’Europe cherche d’abord, mais sans succès, une solution négociée. Elle s’oriente ensuite, en partenariat avec les États-Unis, vers une politique de pressions et de sanctions croissantes. Ce sont finalement les Etats-Unis qui trouveront, en 2015, la formule d’un accord. Mais l’arrivée de Donald Trump rebat les cartes. La relation Europe-Iran entre dans une nouvelle période d’incertitude.

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Sur les cinquante dernières années, la relation entre l’Iran et l’Europe (terme générique utilisé ici pour désigner la CEE, puis la Communauté européenne, enfin l’Union européenne, et parfois tout ou partie des États-membres) n’a rien d’un long fleuve tranquille. Elle a commencé modestement, en 1963, avec la conclusion d’un accord de commerce et de coopération qui facilitait l’entrée en Europe des produits traditionnels iraniens : pistaches, tapis, caviar (Tabatabaei, 2008). Les Européens sont certes alors présents en Iran, notamment sur le plan économique : par exemple Allemands et Français pour le développement du programme nucléaire ambitieux du Chah. Mais c’est seulement en 1992, bien après la Révolution islamique, donc, que le Traité de Maastricht met en place une politique extérieure et de sécurité commune. Jusque-là il n’existe qu’une « coopération politique » largement informelle, et débouchant, pour l’essentiel, sur des déclarations communes.

L’Europe et l’arrivée de la Révolution islamique

Dans les années 1970, les Européens accueillent, comme les États-Unis, de nombreux étudiants iraniens envoyés par leur famille ou par le Chah se former à l’étranger faute de capacités de formation suffisantes sur place. Un certain nombre d’entre eux s’imprégneront d’ailleurs des idées révolutionnaires de l’époque, et occuperont pour un temps limité des positions éminentes au sein de la nouvelle République islamique : tels Abdolhassan Bani Sadr, ministre des Affaires étrangères, puis Président de la République de février 1980 à juin 1981, avant de se réfugier en France, ou encore Sadegh Ghotbzadeh, brièvement ministre des Affaires étrangères, avant d’être exécuté en 1982 pour complot contre le régime. Tous deux avaient été proches de l’Ayatollah Khomeyni au cours de son séjour à Neauphle-le-Château, d’octobre 1978 à février 1979.

À compter de 1978, donc, les Européens voient monter avec sidération la révolution islamique puis, après le départ du Chah, la mise en place d’un régime d’un modèle non identifié. Ils accueillent, comme les États-Unis et le Canada, de nombreux réfugiés politiques. La France, en particulier, à la fureur du nouveau régime, accorde l’asile politique à de nombreux Moudjaheddine du Peuple, victimes, mais aussi acteurs, des affrontements souvent sanglants qui opposent les religieux aux militants progressistes ou d’extrême-gauche durant les premiers temps de la révolution. Les Européens vibrent à l’unisson des Américains lorsque l’ambassade des États-Unis à Téhéran est occupée en novembre 1979, et que 52 diplomates sont pris en otage. Français et Allemands, notamment, ne ménagent pas leur soutien à Saddam Hussein dans la guerre qui l’oppose à l’Iran de 1980 à 1988. En Iran, s’ancre alors dans les mémoires collectives le prêt par la France à l’Irak d’avions de combat Super-étendard, ou les ventes par l’Allemagne de précurseurs contribuant à la fabrication d’armes chimiques. Et la République islamique se venge sans attendre en pilotant un certain nombre d’attentats et de prises d’otages.

Une reprise des relations plutôt mouvementée

Avec le retour de la paix, les relations de l’Iran avec les Européens tendent à s’apaiser, malgré l’émotion suscitée par la fatwa émise en février 1989 par l’Ayatollah Khomeyni, encourageant l’exécution pour blasphème de l’écrivain britannique Salman Rushdie. Les Européens rappellent aussitôt leurs ambassadeurs. Mais la mort peu après de l’Ayatollah permet de passer l’éponge, les Ambassadeurs reviennent en juin. En 1988, la France avait repris ses relations diplomatiques interrompues un an plus tôt. Elle règle aussi en 1991 son contentieux financier avec l’Iran relatif aux contrats nucléaires de l’époque du Chah. Mais pas question pour les Européens de renouer des coopérations nucléaires avec l’Iran : des rumeurs commencent à courir sur les ambitions nucléaires militaires de Téhéran et les Américains veillent au grain. Seuls les Russes osent défier Washington en acceptant d’achever la construction du réacteur électronucléaire de Bouchehr, abandonnée par les Allemands, faute d’être payés, à l’orée de la Révolution islamique.

La véritable entrée en scène de l’Europe comme institution date de décembre 1992, avec la décision prise à Edimbourg par le Conseil européen d’ouvrir avec l’Iran un « dialogue critique ». L’assassinat, encore mystérieux, au mois de septembre précédent, de trois dirigeants séparatistes kurdes et de leur interprète dans un restaurant de Berlin, le Mykonos, n’a pas vraiment marqué les esprits des diplomates. En revanche l’Europe, qui a soutenu l’opération américaine de libération du Koweït, a apprécié la position de retrait, au fond plutôt coopérative, de l’Iran en cette affaire. Elle prend alors ses distances avec la ligne américaine, formalisée par l’administration Clinton, du dual containment (double endiguement) à l’égard des deux « États-voyous » Irak et Iran. L’Europe considère en effet qu’ils ne peuvent être l’un et l’autre traités sur le même plan. Mais le qualificatif de « critique » attaché au dialogue proposé, terme d’ailleurs peu apprécié des Iraniens, marque quand même la désapprobation européenne, exprimée dans les conclusions d’Edimbourg, du comportement de Téhéran en matière de droits de l’homme et de terrorisme, sans oublier l’affaire Rushdie.

Ce « dialogue critique » peine en fait à prendre de la substance. Il est interrompu à l’initiative de Téhéran lorsqu’un tribunal de Berlin, en avril 1997, met en cause dans son verdict sur les assassinats du Mykonos Ali Khamenei, Guide de la Révolution iranienne, et Ali Akbar Rafsandjani, Président de la République. Les ambassadeurs européens sont alors à nouveau rappelés dans leurs capitales. Ils ne reviennent qu’en décembre. Il est vrai qu’entre temps une vague populaire a porté à la Présidence de la République iranienne un candidat réformateur, ouvertement engagé à faire évoluer le régime : Mohammad Khatami. Les Européens donnent une deuxième chance à l’Iran en relançant alors leur dialogue, rebaptisé de façon plus amène « dialogue global ». Des réunions plus ou moins formelles se succèdent de six mois en six mois. Elles débouchent néanmoins sur peu de résultats concrets : un, quand même : en 2002, le pouvoir judiciaire iranien accepte, à force de pressions européennes, d’instaurer un moratoire sur les lapidations pour adultère. Cette décision sera à peu près respectée.

Les espoirs déçus de la Présidence Khatami

C’est aussi l’époque où le Président Khatami, qui a lancé l’idée du « dialogue des civilisations », multiplie les déplacements à l’étranger, notamment en Italie, en France, en Allemagne. Mais les visites dites « retour » ne viennent pas. Les dirigeants européens restent circonspects devant ces gestes d’ouverture, dont ils jugent qu’ils ne changent rien à la véritable nature du régime. En outre, les sanctions américaines sur d’importants domaines des échanges avec l’Iran demeurent : il est notamment impossible de livrer à ce pays des produits ou équipements contenant plus de 10% de part américaine, ce qui bloque la plupart des transferts de haute technologie. C’est ainsi qu’Airbus est empêché de vendre des avions à l’Iran, dont la flotte devient dangereusement vieillissante. Il est vrai d’autre part que Khatami ne parvient pas à concrétiser ses velléités de réforme. Le noyau conservateur du régime veille à bloquer toute initiative en ce sens. Faute de résultats, la politique d’ouverture du Président iranien perd peu à peu son crédit dans la population. Ceci facilitera l’élection à la Présidence de la République, en 2005, du démagogue Ahmadinejad.

Dans le cadre du « dialogue global » est néanmoins lancé en 2002 une négociation sur un accord de commerce et de coopération entre l’Europe et l’Iran[1]. Peut-être est-ce alors une façon pour l’Europe de marquer sa distance avec le discours sur l’état de l’Union prononcé en début d’année par George W. Bush, qui plaçait l’Iran, aux côtés de l’Irak et de la Corée du Nord, dans un « Axe du Mal ». Mais cette négociation patine très vite, tant les positions de départ sont éloignées. Et surtout, quelques semaines plus tard, éclate dans l’opinion internationale la surprise de la construction en Iran de deux installations nucléaires hautement sensibles, une usine d’enrichissement d’uranium et une usine de fabrication d’eau lourde, certes aussitôt présentées par l’Iran comme à finalité civile, mais largement interprétées comme préparant les voies d’une accession à la bombe atomique.

La montée de la crise nucléaire : les Européens à l’initiative

Dès lors la question nucléaire prend son envol pour dominer de façon presque exclusive la relation entre l’Europe et l’Iran. Le « dialogue global » et le projet d’accord de commerce et de coopération en sont les premières victimes. Plus question non plus, comme la Commission européenne en avait un moment caressé l’idée, d’ouvrir à Téhéran une délégation permanente officielle. Mais au départ, les prises de position européennes sur cette nouvelle affaire nucléaire ne se distinguent pas par un relief particulier. Il est vrai que les débuts de l’année 2003 sont occupées par l’intervention américaine en Irak, sur laquelle les Européens, on s’en souvient, se montrent très divisés. Dominique de Villepin, sans doute impatient de la faible réactivité de l’Europe en ce début de crise, et inquiet à l’idée de voir les Américains, sur la lancée de leur succès initial en Irak, s’en prendre militairement à l’Iran, s’empare du dossier, et convainc ses homologues britannique et allemand, Jack Straw et Joschka Fischer, d’abord d’écrire une lettre commune, début août, à leur homologue iranien pour l’inviter au dialogue, puis d’aller au contact des Iraniens pour arracher une solution négociée.

De façon plutôt surprenante, cette démarche risquée débouche sur un succès. Le déplacement collectif à Téhéran de trois ministres européens majeurs, geste entièrement inédit dans l’histoire des relations entre l’Iran et l’Europe, flatte les Iraniens. Une déclaration commune est adoptée le 21 octobre à Téhéran. Elle contient des concessions spectaculaires de la part de la République islamique : suspension du programme d’enrichissement iranien, signature par l’Iran du Protocole additionnel instaurant des contrôles renforcés de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) sur le programme nucléaire dans son ensemble, et mise en œuvre de ce Protocole sans même attendre sa ratification par le Parlement. Tout ceci dans l’attente de la mise au point d’une solution définitive, fondée sur des « assurances satisfaisantes » à fournir par l’Iran quant au caractère exclusivement pacifique de son programme nucléaire.

Rancœurs durables et mutations de la négociation

Mais les choses se gâtent ensuite assez vite. Les institutions européennes, et les autres Européens eux-mêmes, apprécient peu une initiative prise sans recueil de leur accord, ni même, semble-t-il, sans information préalable détaillée, alors que les trois ministres ayant fait le déplacement apparaissent aux yeux du monde comme ayant agi au nom de l’Europe. Le spectre d’un directoire tripartite auto-proclamé de la politique étrangère européenne agite les chancelleries. Les Trois s’efforcent de calmer la grogne de leurs collègues tout en les informant le moins possible pour ne pas alourdir le processus. Ils font quand même la concession d’introduire dans le jeu Javier Solana, Haut représentant pour la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Celui-ci apparaît dans l’accord passé avec l’Iran le 15 novembre 2004 dans le prolongement de la déclaration de 2003, comme soutien des trois pays négociateurs. Il se fait peu à peu accepter comme négociateur de proue dans les contacts avec les Iraniens, en venant à représenter non seulement l’Europe, mais aussi les trois autres membres permanents du Conseil de sécurité en sus de la France et de la Grande-Bretagne, à savoir la Chine, la Russie et les Etats-Unis. L’Europe, en effet, souhaite impliquer les Américains, pourtant fort réticents, dans la négociation, afin d’en accroître la crédibilité. Début 2005, le Président Chirac parvient même à convaincre le Président Bush de faire quelques gestes d’ouverture en direction des Iraniens : autorisation de livraison de pièces détachées pour leurs avions de ligne Boeing, levée du veto américain à l’adhésion de l’Iran à l’Organisation mondiale du commerce. Mais cette embellie sera de courte durée. L’adhésion à l’OMC ne se concrétisera pas.

Côté iranien, ceux-ci sont satisfaits de pouvoir s’adresser aux Américains, qu’ils considèrent comme les vrais patrons en cette affaire. Ils sont aussi heureux de voir arriver dans la négociation Chinois et Russes, espérant les avoir comme alliés. Ils seront plutôt déçus sur ce point : les deux pays, tout en aidant discrètement l’Iran, donneront la priorité la cohésion de groupe. Ainsi se met en place, par touches successives, le format de la négociation nucléaire avec l’Iran, dit P5+1 ou mieux encore E3/EU+3 [2], fonctionnant encore à ce jour, au-delà même de l’accord décisif enfin conclu à Vienne le 14 juillet 2015, sous l’impulsion, cette fois-ci, des États-Unis. Catherine Ashton, puis Federica Mogherini, qui succèdent l’une après l’autre à Javier Solana à la tête de la PESC, joueront ainsi le rôle de coordinateur et de porte-parole des interlocuteurs de l’Iran, sans toutefois jamais disposer d’une marge visible d’initiative. Les nations restent à la manœuvre.

Tout au long de la période, la primauté de trois États-membres sur les autres Européens demeure et continue de chagriner ces derniers. En 2006 par exemple, lors d’une réunion informelle des ministres européens des affaires étrangères en Finlande, les ministres néerlandais et italien laissent filtrer dans la presse leur irritation d’être écartés des secrets de la négociation, alors que se dessine au Conseil de sécurité des Nations Unies la possibilité d’imposer des sanctions à l’Iran. Parfois, lorsque les tensions sont fortes, les Américains sont invoqués pour emporter la décision, généralement dans le sens de la fermeté et de l’imposition de nouvelles sanctions. En ce jeu, Anglais et Français interviennent d’ailleurs sur un double registre : Européens certes, mais aussi membres permanents du Conseil de sécurité, ce qui leur donne un accès privilégié aux Américains, et leur permet de faire passer des messages dans les deux sens, beaucoup plus quand même dans le sens États-Unis-Europe (Pouponneau, 2013). Dans cette veine, en 2009, à l’orée du Sommet du G20 à Pittsburgh, le Président Barack Obama, le Président Nicolas Sarkozy et le Premier Ministre Gordon Brown apparaissent ensemble en une conférence de presse spectaculaire pour révéler au monde l’existence d’une usine souterraine d’enrichissement en Iran. C’est l’usine de Fordo, d’ailleurs encore vide de toute installation, qui entrera en activité, sous contrôle de l’AIEA, deux ans plus tard. Les Allemands pour leur part, resteront tout au long de la négociation beaucoup plus en retrait : façon de marquer leur réserve à l’égard de l’activisme des Américains, des Français et des Anglais.

La marche irrésistible vers le Conseil de sécurité

En réalité, dès le lendemain du déplacement des trois Européens à Téhéran en octobre 2003, l’essentiel est ailleurs. Les Iraniens n’imaginent pas de suspendre leurs activités d’enrichissement plus que quelques mois. Ils sont donc pressés d’aboutir, notamment par la définition d’un commun accord des « garanties objectives » qui restaureront la confiance du monde extérieur. Les Européens, en revanche, n’osent pas dire carrément aux Iraniens que la seule garantie sérieuse à leurs yeux— et surtout aux yeux des Américains qui les talonnent en coulisse — est l’arrêt complet du programme iranien d’enrichissement. Or un tel recul est impensable pour la partie iranienne, qui a fait de la maîtrise de l’enrichissement une grande cause nationale. Le malentendu s’installe, et les Européens font traîner la négociation en longueur, dans l’espoir, évidemment illusoire, qu’à la longue, les Iraniens se résigneront à abandonner leur programme. En outre, en raison des obstacles créés par les sanctions américaines, ils sont bien en peine de présenter à leurs interlocuteurs un programme de coopération économique et technologique crédible qui viendrait récompenser de possibles concessions iraniennes. Toutes ces ambiguïtés finissent par se dissiper au printemps 2005. Les Iraniens relancent progressivement leurs activités nucléaires suspendues, et les Européens, toujours aiguillonnés par les Américains, se rallient à l’idée de saisir le Conseil de sécurité des Nations Unies du dossier iranien, jusque-là traité à niveau mi-technique, mi-politique par l’Agence internationale de l’énergie atomique. C’est alors que Russes, Chinois et Américains rejoignent les Européens pour constituer le groupe E3/EU+3 afin d’entretenir le contact avec l’Iran en cohérence avec l’action menée au Conseil de sécurité.

Montée des sanctions : États-Unis et Europe solidaires

Dès lors, de 2006 à 2010, six résolutions se succèdent au Conseil [3], intimant à l’Iran, avec une force croissante et la mise en place d’une batterie de sanctions, de restaurer la confiance de la communauté internationale : pour ceci, l’Iran doit se plier aux demandes de contrôle renforcé de l’AIEA, suspendre ses activités nucléaires les plus sensibles, enrichissement compris, et brider ses activités balistiques. Dans l’élaboration et la mise en œuvre de ces résolutions, Américains, Anglais et Français jouent un rôle moteur. Les sanctions adoptées par le Conseil restent néanmoins, sous l’influence de la Russie et de la Chine, circonscrites aux activités en cause, nucléaires et de défense.
Les Etats-Unis voient bien qu’elles seront insuffisantes pour faire céder l’Iran, et vont donc, à partir de 2010, multiplier les sanctions supplémentaires autonomes, débordant largement les domaines du nucléaire et de la défense. Leur dimension extraterritoriale, dite aussi « secondaire », impacte les relations économiques de l’Europe avec l’Iran. En d’autres temps, comme au début des années 1980, lorsque l’administration Reagan tentait d’empêcher les Européens de coopérer à la construction du gazoduc soviétique destiné à acheminer le gaz de Sibérie vers l’Europe, ou dans les années 1990, quand la loi d’Amato-Kennedy tentait d’interdire à toute compagnie pétrolière d’investir en Iran et en Libye, l’Europe avait résisté, avec un certain succès. Dans le second cas, elle avait saisi l’organe de règlement des différends de l’Organisation mondiale du commerce, et adopté un règlement visant à protéger les entreprises européennes des intrusions de la loi américaine [4]. Cette façon d’agir avait payé, Clinton avait cédé, Total, BP, Shell, Statoil avaient pu travailler en Iran.

Rien de tel dans les années 2010. L’Europe, faisant le choix de s’unir aux États-Unis pour faire céder Téhéran, adopte, comme ceux-ci, ses propres sanctions, qui finissent par toucher l’ensemble des activités économiques et financières essentielles de l’Iran, hors secteurs à caractère humanitaire (agroalimentaire et santé). Même si un certain nombre d’États renâclent  beaucoup de « petits », mais aussi, comme déjà vu, l’Allemagne , Anglais et Français imposent leur vision des choses, et l’Europe se distingue par son allant dans ce déploiement de sanctions. Ainsi, à la suite de la publication, le 11 novembre 2011, par l’AIEA, d’un rapport, longtemps attendu, dressant le bilan des activités nucléaires clandestines de l’Iran [5], le Royaume-Uni interdit à tous ses établissements financiers et de crédit de travailler avec l’Iran, y compris avec sa Banque centrale. Les Iraniens mettent alors à sac l’ambassade britannique à Téhéran. Au même moment le Président français, Nicolas Sarkozy, réclame une mobilisation internationale en vue d’un renforcement des sanctions. Il s’engage en ce sens auprès du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, puis écrit aux chefs d’État et de gouvernement d’Allemagne, du Canada, des États-Unis, du Japon, du Royaume-Uni, ainsi qu’au président du Conseil européen et au président de la Commission européenne, pour préconiser « des sanctions d’une ampleur sans précédent pour convaincre l’Iran qu’il doit négocier » [6]. Il propose en particulier le gel des avoirs à l’étranger de la Banque centrale d’Iran et l’interruption des achats de pétrole iranien. Début 2012, une décision, bientôt suivie d’un règlement du Conseil de l’Union européenne, répond cet appel [7]. En liaison avec les Américains, un embargo quasi général sur les échanges de l’Iran avec le monde extérieur se met en place. Tous les avoirs iraniens à l’étranger, secteurs public et privé confondus, sont gelés. Les exportations iraniennes de pétrole chutent de moitié.

La bonne volonté démontrée par l’Europe à l’égard des États-Unis ne retient pas l’administration américaine de poursuivre et punir les entreprises européennes contrevenant au dispositif de sanctions élaboré à Washington. Sans que Bruxelles ou les capitales des Etats-membres réagissent, sinon par des démarches diplomatiques sans effet, plusieurs grandes banques européennes (Deutsche Bank, HSBC, ING, Crédit Agricole, Standard Chartered, Barclays, Royal Bank of Scotland, Commerzbank…) sont ainsi frappées de très lourdes amendes. Le record revient à la banque BNP Paribas, qui accepte de payer en 2014 près de 9 milliards de dollars pour avoir contourné les sanctions américaines à l’égard de l’Iran, du Soudan et de Cuba, et surtout pour avoir longtemps tenté de jouer au plus fin avec les enquêteurs américains.

Et puis des entreprises européennes, dans des domaines divers, parfois très éloignés du cœur du litige, sont amenées à se retirer du marché iranien. C’est le cas des constructeurs et équipementiers automobiles français qui perdent en cette occasion plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires par an et plusieurs milliers d’emplois. Mais le gouvernement français choisit de ne pas réagir. Les compagnies pétrolières européennes mettent aussi en veilleuse toutes leurs activités en Iran. Les grandes compagnies d’assurance et de réassurance de la City mettent fin à d’importants contrats, notamment dans le domaine du transport maritime, ébranlant par là-même leur quasi-monopole mondial sur ce secteur. Et même les échanges culturels et universitaires entre l’Europe et l’Iran vont en s’étiolant.

Contacts officiels et contacts secrets

Certes, tout au long de cette période des rencontres se sont égrenées entre le groupe E3/EU+3 et les Iraniens, ou encore entre les représentants des deux parties : Haut représentant européen d’un côté, Secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale de l’autre. Plus d’une douzaine de réunions se tient ainsi jusqu’en mai 2013 entre Bruxelles, Vienne, Ankara, Lisbonne, Téhéran, Genève, Istanbul, Bagdad, Moscou, Almaty. Mais elles sont parfaitement stériles. Sur le fond, les interlocuteurs de l’Iran exigent toujours que Téhéran suspende ses activités d’enrichissement avant d’entrer dans le vif du sujet, et refusent de dévoiler leurs intentions quant à l’acceptabilité, ou non, d’un programme d’enrichissement iranien. Et les échanges sont plombés par la raideur et la lourdeur des interventions du chef de la délégation iranienne, Saeed Jalili [8], glorieux mutilé de la guerre Irak-Iran, mais tout le contraire d’un diplomate. Ils sont également plombés par la faible réactivité de la Haute-Représentante pour la PESC, Catherine Ashton [9], et sa mince autorité sur la délégation composite qu’elle est censée coordonner.

Mais dans la période même où se tiennent ces dernières réunions, et où l’Europe étend et durcit ses sanctions, le Président Obama relance dans le plus grand secret sa quête d’une solution négociée. Fin 2011, il mandate John Kerry, Président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat, qui remplacera en février 2013 Hillary Clinton à la tête du Secrétariat d’État, pour rencontrer le Sultan Qaboos, dirigeant d’Oman, afin de nouer un contact avec l’Iran. En juillet 2012, une équipe réduite de diplomates américains rencontre pour la première fois à Mascate des interlocuteurs iraniens. En mars 2013, les Américains laissent entendre à la partie iranienne qu’ils accepteraient l’existence d’un programme d’enrichissement iranien limité et étroitement contrôlé. Ils ne parlent plus d’une suspension des activités sensibles iraniennes comme préalable à toute négociation. C’est une ouverture décisive.

En juin, Hassan Rouhani, partisan lui aussi d’une solution négociée, est élu à la Présidence de la République islamique. Tout va pouvoir s’accélérer. Mais de ceci, rien n’a filtré. En septembre, un coup de fil historique est échangé entre les Présidents Obama et Rouhani. Mais c’est seulement début novembre, après l’ouverture à la mi-octobre à Genève d’une nouvelle session officielle de négociation entre l’Iran, représenté par une nouvelle équipe de diplomates issue des élections [10], et le groupe E3/EU+3, que les Européens, comme les Russes et les Chinois, découvrent avec stupeur l’existence et l’avancement des conversations conduites par les Américains. De fait, la délégation américaine met sur la table un projet d’accord déjà négocié avec les Iraniens, qui définit en détail les modalités et le calendrier de la négociation devant conduire à un règlement complet de la crise nucléaire. Ce document, intitulé Joint Plan of Action [11], prévoit notamment la mise en place sans attendre de gestes de bonne volonté des deux côtés : ralentissement du programme nucléaire iranien d’une part, atténuation des sanctions internationales d’autre part, notamment sur les exportations iraniennes de pétrole. Russes et Chinois n’y trouvent rien à redire, puisque les Iraniens en sont d’accord. Ni les Allemands, les Britanniques ou Mme Ashton, puisque les États-Unis en ont décidé ainsi. Seuls les Français objectent, vigoureusement, aux faiblesses qu’ils relèvent dans le texte. Le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, prenant de vitesse John Kerry, qui se dirige l’esprit tranquille vers Genève pour boucler l’affaire, déclare au sortir de son avion qu’il n’est pas question de se rallier à un « accord de dupes ». La formule, reprise par les médias du monde entier, fait scandale, la négociation s’enraye. Elle reprend une dizaine de jours plus tard, et aboutit à une correction du texte sur des points d’importance plutôt modeste. Mais l’épisode laisse des traces durables (Fabius, 2016).

Marche finale vers un accord

Hormis ce moment particulier, les Européens jouent un rôle discret dans la phase finale de la négociation qui s’étend de début 2014 à la conclusion, le 14 juillet 2015, de l’accord définitif baptisé Joint Comprehensive Plan of Action [12] (JCPOA).  John Kerry, appuyé sur une impressionnante équipe d’experts et de diplomates, et Mohammad Javad Zarif, entouré de collaborateurs aguerris, pilotent le processus et captent la lumière. Toutefois, Helga Schmid, Secrétaire générale adjointe, puis secrétaire générale du service européen d’action extérieure, qui tient depuis longtemps le dossier à Bruxelles, s’impose à tous par son expertise. Elle intervient avec autorité dans la supervision juridique, la mise en forme et en cohérence de tous les éléments fort complexes qui aboutissent à un accord de 110 pages, à vrai dire pleinement compréhensible pour les seuls-initiés (Windt, 2017). Les Français pour leur part, cherchent à limiter les concessions aux Iraniens, au nom de la nécessité d’atteindre un « accord robuste ». Il se flattent d’avoir inventé l’habile dispositif dit de snap-back [13], permettant de réimposer automatiquement et instantanément toutes les sanctions levées par le Conseil de sécurité, dès lors qu’un seul membre permanent du Conseil, suite à une infraction de l’Iran, mettrait son veto à la perpétuation de leur suspension (Fabius, 2016).

Courte embellie, retour en force des problèmes

Le JCPOA, dit aussi Accord de Vienne, une fois adopté en juillet 2015, et surtout entré en vigueur en janvier 2016, l’Europe reprend des couleurs. De nombreuses sanctions ont été abolies ou suspendues, l’heure est à la relance des relations économiques et commerciales avec l’Iran. Pour l’Europe, c’est là son cœur de métier. Les délégations de dirigeants des États-membres, comme de l’Union européenne elle-même, se succèdent à Téhéran. Elles sont accompagnées, suivies ou précédées d’importantes missions d’entrepreneurs et d’hommes d’affaires. Élément favorable : les Américains, eux, ont fait le choix de maintenir l’essentiel de leurs sanctions, en éliminant simplement leur dimension secondaire qui pénalisait, notamment, les Européens. Du coup, ils ne viennent pas concurrencer les entreprises européennes. Élément défavorable : l’administration américaine en charge de l’application des sanctions [14] maintient des contrôles tatillons et interprète a minima le JCPOA ; ainsi, les entreprises européennes demeurent punissables si, dans leurs relations avec l’Iran, elles ont recours, même de façon mineure ou épisodique, au système bancaire et financier américain, ou encore si elles associent un seul citoyen américain à leurs affaires avec Téhéran. Les grandes banques européennes, échaudées par les sanctions subies naguère, refusent de s’impliquer à nouveau en Iran. Ceci empêche, ou rend au mieux extraordinairement difficile, le montage financier de tout investissement significatif. Encore un élément dissuasif : le système bancaire et financier iranien est profondément sclérosé, et de plus gangrené par le laxisme de la période Ahmadinejad, comme par les pratiques hétérodoxes mises alors en place pour détourner l’effet des sanctions. Le gouvernement Rouhani s’efforce de le réformer, mais le processus est forcément lent et difficile. Dernier handicap : Européens et Américains ont maintenu leurs sanctions à l’égard du corps des Pasdaran et de toutes ses entreprises associées, ce qui interdit toute relation avec cette mouvance. Mais celle-ci pénètre tous les secteurs de la grande industrie, des travaux publics, et même de la finance. Elle est très difficile à éviter. La reprise des affaires entre Iran et Europe, même si elle est tout à fait significative, reste donc très en deçà des espérances initialement manifestées des deux côtés.

Début 2017, la donne se trouve à nouveau modifiée par l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, violemment hostile au JCPOA, « le pire accord jamais conclu par les États-Unis » selon ses propres termes. Initialement contraint de le respecter, Trump menace avec une insistance croissante d’en faire sortir son pays, si l’accord n’est pas profondément amendé : renforcement et surtout prolongement indéfini dans le temps des contraintes acceptées par l’Iran, imposition de contrôles et de limitations sur le programme balistique iranien. Mais l’Iran, qui respecte l’accord à la lettre, refuse de bouger. L’Europe, Bruxelles et capitales à l’unisson, manifeste alors très clairement et de façon répétée son attachement au JCPOA ; elle mène une campagne continue d’influence aux États-Unis, tant sur l’administration que sur le Congrès, pour dissuader son grand partenaire de s’extraire de l’accord. En juillet 2017, de façon fort symbolique, l’Union européenne et l’Iran concluent à Téhéran, dans le cadre de la mise en œuvre du JCPOA, un accord de coopération en matière de sûreté nucléaire, doté par Bruxelles de 5 millions d’euros. Federica Mogherini, Haute représentante pour la PESC, participe en première ligne au soutien européen à l’Accord de Vienne. Elle se rend ainsi en novembre 2017 à Washington pour démarcher les décideurs sur ce dossier. En janvier 2018 elle réunit autour d’elle à Bruxelles les ministres allemand, britannique et français des Affaires étrangères, ainsi que leur homologue iranien, Mohammad Javad Zarif, pour réaffirmer ensemble leur attachement au JCPOA. Et, bien entendu, elle continue, avec sa collaboratrice Helga Schmid, à jouer son rôle de coordinateur des six interlocuteurs de l’Iran au sein de la Commission mixte qui se réunit tous les trois mois, et aussi en tant que de besoin, pour veiller à la bonne application de l’accord.

Gérer Trump

L’Europe s’efforce également d’amadouer Donald Trump pour éviter le pire. Rex Tillerson, secrétaire d’État américain, au cours d’une tournée en Europe, fin janvier 2018, obtient de ses homologues allemand, britannique et français la création de groupes de travail chargés d’identifier les insuffisances du JCPOA et les sujets de contentieux avec l’Iran, ainsi que les façons de les résoudre. De fait, les dirigeants des trois pays européens les plus concernés expriment régulièrement leurs inquiétudes sur le comportement de l’Iran dans sa région, et sur le développement de son programme balistique. C’est le cas, notamment, du Président français Emmanuel Macron, qui a annoncé son intention de se rendre en Iran. Il reste néanmoins très ferme sur ces sujets, avec le souci manifeste de ne pas se couper des États-Unis, ou encore de l’Arabie saoudite. Mais l’Iran, avec la même opiniâtreté, répète qu’il est exclu de soumettre de telles questions à négociation, la seule question qui vaille étant d’appliquer le JCPOA tel qu’il est. Il insiste sur le fait qu’il attend de l’Europe une politique beaucoup plus ferme de résistance à Washington, et beaucoup plus active dans le sens du développement de la relation avec Téhéran. Fin février 2018, le risque de voir bientôt les États-Unis se retirer de l’accord reste entier : Trump a déclaré qu’il prendrait sa décision vers le 12 mai.

S’il choisit le retrait, la question suivante sera de savoir si l’accord peut survivre entre l’Iran et les cinq pays encore à bord, donc avec l’Europe. En principe, rien ne s’y oppose, dès lors que l’Iran en serait d’accord, comme il l’a parfois laissé entendre. Mais pour les Européens, il sera encore plus difficile qu’il y a seulement cinq ou dix ans de ne pas subir de plein fouet le retour des sanctions américaines. En effet, dans une économie de plus en plus mondialisée, plus n’est besoin pour les États-Unis de viser expressément les entreprises étrangères récalcitrantes : toute société d’importance a des intérêts sur le sol américain, et peut être punie en tant que société américaine. Pour une grande banque européenne, par exemple, être interdite de travailler aux États-Unis, c’est être frappée de mort civile. Et même une banque petite ou moyenne n’ayant pas d’intérêts aux États-Unis serait mise à l’index par ses consœurs européennes si elle contrevenait aux lois américaines. Le même raisonnement peut être fait pour les constructeurs aéronautiques et leurs fournisseurs, pour la plupart des constructeurs automobiles et leurs sous-traitants, pour les industriels du nucléaire civil, de l’électronique, de l’énergie, du transport ferroviaire, et de bien d’autres secteurs.

Le pire n’étant pas toujours sûr, il est encore possible que Trump recule à nouveau et se résigne à rester dans l’accord. Mais pour ne pas trop paraître se désavouer, il redoublera alors d’agressivité à l’égard de l’Iran. Ce dernier ne récoltera donc que de maigres résultats d’un accord dont il avait tant espéré. Et la situation pèsera forcément sur la relation entre l’Europe et l’Iran, comme d’ailleurs sur les évolutions politiques, économiques et sociales à l’œuvre en Iran. Au-delà de ce point, il impossible de rien prédire. L’Histoire ne s’arrête jamais.


Bibliographie

Ouvrages

Hourcade B. (2016) Géopolitique de l’Iran, les défis d’une renaissance éd. Armand Colin

Hellot-Bellier F. (2007) France-Iran, quatre cents ans de dialogue éd. Association pour l’avancement des études iraniennes

Articles

Fabius L. (2016) Inside the Iran Deal: a French Perspective, The Washington Quarterly, automne 2016

Pouponneau F. (2013), Les dynamiques propres de l'Union européenne dans le système international. La politique européenne envers le programme nucléaire iranien, Politique européenne 2013/3 (n° 41), p. 118-142. éd. L’Harmattan

Tabatabaei S.M. (2008) Quel dialogue entre l’Iran et l’Europe ? Revue Géostratégiques, mis en ligne le 29 mars 2016

Windt A. (2017) The participation of the EU in the negotiation and implementation of the Iran nuclear agreement EU Non-Proliferation Consortium, Peace Research Institute Frankfurt, Institute of World Economics of the Hungarian Academy of Science, juin 2017





[1] conclusions du Conseil européen du 17 juin 2002

[2] E3 pour l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, EU pour le Haut représentant pour la PESC, 3 pour la Chine, les États-Unis et la Russie.

[3] résolution 1696 (2006), résolution 1737 (2006), résolution 1747 (2007), résolution 1803 (2008), résolution 1835 (2008), résolution 1929 (2010)

[4] Règlement (CE) n° 2271/96 du Conseil du 22 novembre 1996 portant protection contre les effets de l'application extraterritoriale d'une législation adoptée par un pays tiers, ainsi que des actions fondées sur elle ou en découlant.

[5] annexe au rapport GOV/2011/65 du directeur général de l’AIEA, intitulée « Dimensions militaires possibles du programme nucléaire iranien »

[6] communiqué de la Présidence de la République en date du 21 novembre 2011, recueil des déclarations officielles de politique étrangère.

[7] Décision 2012/35/PESC du Conseil du 23 janvier 2012 modifiant la décision 2010/413/PESC concernant des mesures restrictives à l'encontre de l'Iran, et règlement (UE) No 267/2012 du Conseil du 23 mars 2012 concernant l'adoption de mesures restrictives à l'encontre de l'Iran et abrogeant le règlement (UE) no 961/2010.

[8] en charge de la négociation nucléaire de 2007 à mi-2013.

[9] en charge de la négociation nucléaire de 2009 à 2014.

[10] Mohammad Javad Zarif, nouveau ministre des affaires étrangères, notamment secondé par son vice-ministre, Majid Takht-Ravanchi ;

[11] Plan commun d’action

[12] Plan commun global d’action

[13] « clic sur bouton-pression »

[14] Office of Foreign Assets Control (OFAC) ou Bureau de contrôle des actifs étrangers

dimanche 1 mai 2016

Les Français dans la négociation nucléaire avec l'Iran



La France a été, dès le début, étroitement impliquée dans la crise internationale déclenchée en 2002 par la découverte des développements inquiétants du programme nucléaire iranien. Elle a été associée à l’accord conclu le 14 juillet 2015 à Vienne, qui devrait, s’il est mis en œuvre comme prévu, en marquer la conclusion. Quel rôle a-t-elle joué entre ces deux moments cruciaux, au fil de treize longues années mêlant négociations, sanctions et pressions en tous genres ?


Avant la crise


Pour bien percevoir les enjeux de cette période, il convient de rappeler qu’auparavant, les Français avaient été mêlés de près aux débuts du programme iranien. Le Shah, dès les années 1950, se positionne en promoteur du nucléaire pour son pays, avec l’idée de réserver à court terme le maximum de sa production pétrolière pour l’exportation, et à long terme, de se prémunir contre l’épuisement inéluctable de ses réserves. Il se tourne spontanément vers les États-Unis pour le soutenir dans cette entreprise. Ceux-ci obtiennent de l’Iran qu’il adhère au Traité de non-prolifération nucléaire, ce qui l’amène à placer toutes ses installations nucléaires sous le contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Les États-Unis veulent en outre – déjà ! – brider le programme iranien en obtenant du Shah qu’il renonce aux technologies sensibles de l’enrichissement d’uranium et du retraitement de combustibles usés pour en extraire du plutonium : technologies dites « duales », car, outre leur intérêt civil attesté, elles ouvrent toutes deux la voie vers la bombe. Le Shah se tourne alors vers la France et l’Allemagne, moins regardantes sur ces sujets. En 1975, Siemens commence à construire deux réacteurs de puissance à Bouchehr. En janvier 1979, la France lance à son tour la construction de deux réacteurs à Darkhovin. Et surtout, dès 1974, la France ouvre à l’Iran une participation dans la société Eurodif, qui lui permettra, le moment venu, d’emporter 10% de la production de l’usine d’enrichissement du Tricastin, encore en projet. Pour faciliter cette réalisation, le Shah prête en outre au Commissariat à l’énergie atomique la somme d’un milliard de dollars. La France livre enfin à l’Iran un laboratoire de fabrication de combustible nucléaire, installé à Ispahan. Et elle forme des chercheurs, des ingénieurs, des techniciens iraniens dans ses universités et sur ses sites nucléaires.


Tout ceci s’effondre avec la révolution islamique, qui met fin aux grands programmes du Shah. Les Français tentent de récupérer leur mise, ce qui donne lieu à des contentieux orageux sur fond de guerre Irak-Iran, d’attentats et de prises d’otages. Et surtout, lorsque Khomeyni donne son feu vert à la relance du programme nucléaire iranien, les Français s’abstiennent d’y participer. Il est vrai que les Américains qui, dès le milieu des années 1980, soupçonnent l’Iran de travailler clandestinement à l’acquisition de la bombe, déploient dès lors d’intenses efforts diplomatiques pour décourager toute coopération avec les Iraniens dans le domaine nucléaire. Ils y réussissent assez bien. Seule la Russie les défie en acceptant de mener à terme le chantier de Bouchehr abandonné par les Allemands et bombardé à plusieurs reprises par l’aviation irakienne.


Début de crise, début de négociation


En 2002, coup de théâtre, le monde découvre, effaré, que l’Iran travaille à acquérir la maîtrise des deux technologies dont la prolifération inquiétait déjà les Américains dans les années 1970 : une usine d’enrichissement par centrifugation se construit dans les environs de la ville de Natanz, et près de celle d’Arak, c’est une usine d’eau lourde qui se prépare à entrer en production. Or l’eau lourde est un élément important du fonctionnement des réacteurs à uranium naturel, très fortement plutonigènes. Et les Iraniens ne dissimulent pas qu’ils se préparent à construire un réacteur de recherche de ce type. Certes, tout ceci finit par être déclaré à l’AIEA, qui envoie bientôt sur place ses équipes d’inspecteurs. L’Iran souligne d’ailleurs qu’aucune de ces activités n’est interdite par le Traité de prolifération nucléaire, mais chacun craint que ces technologies sensibles ne soient à un moment ou à un autre détournées vers des usages militaires. En outre, les inspecteurs de l’AIEA découvrent, au cours de leurs recherches, des expérimentations non déclarées, ce qui ajoute à la tension. Les Américains sont entre temps intervenus en Irak et, tout à leur victoire, ne sont guère portés à la conciliation. Ils veulent donc traîner l’Iran au Conseil de sécurité pour l’obliger à se soumettre.


C’est alors que les Français se dressent sur leur chemin. Dominique de Villepin, ministre des affaires étrangères, est persuadé qu'une confrontation est prématurée, qu'il faut donner une chance à la négociation. Il s'assure du soutien de son président, Jacques Chirac, et fait taire, au moins pour un temps, les objections de ses collaborateurs, qui craignent d'ouvrir une nouvelle crise avec les États-Unis, déjà ulcérés de l'absence de la France dans la coalition contre Saddam Hussein. Il convainc ses homologues allemand et britannique de se rendre avec lui à Téhéran pour y rechercher une solution d'apaisement. C'est ainsi que s'ouvre en octobre 2003 un dialogue dont le fil, malgré de nombreuses péripéties et plusieurs variations de format, ne sera jamais rompu jusqu'à son débouché sur l'accord de juillet 2015.


La solitude de Jacques Chirac


Mais cette première phase de discussions s'achève en 2005 sur un échec. L'impulsion donnée par Dominique de Villepin s'étiole après son départ pour le ministère de l'Intérieur en mars 2004. Jacques Chirac reste mobilisé, mais son autorité tend à s'éroder au fur et à mesure qu'il s’approche de la fin de son deuxième et dernier mandat. Les hauts fonctionnaires qui tiennent le dossier au Quai d'Orsay reprennent la main et veillent à n'être entraînés vers rien qui puisse ébranler la solidarité transatlantique. Or les Américains, s'ils se sont résignés à voir les Européens parler aux Iraniens, font fermement savoir que cette négociation ne peut avoir qu'un seul but : convaincre Téhéran de renoncer au développement de toute technologie sensible. Cette exigence se trouve résumée par la formule "zéro centrifuge". Mais elle est précisément inacceptable pour les Iraniens, qui ont fait de leur programme d'enrichissement d'uranium une grande cause nationale. Ils sont prêts à le brider sur ses aspects les plus sensibles, à l'entourer de contrôles supplémentaires, mais en aucun cas à l'arrêter.


Sur cette période, Jacques Chirac a pu au moins convaincre Georges W. Bush d'éviter toute initiative destructrice, et même de faire quelques gestes en direction des Iraniens : offre de pièces détachées pour les vieux avions Boeing de la flotte iranienne placée sous embargo, levée de l'opposition américaine à l'entrée de l'Iran à l'Organisation mondiale du commerce. Mais cette embellie est sans lendemain. En Iran, le populiste Ahmadinejad a succédé à l'été 2005 à l'aimable Président réformateur Mohammad Khatami, et ses propos incendiaires font monter la tension de plusieurs crans. Le dossier iranien reprend sa marche vers le Conseil de sécurité, où il atterrit en février 2006. Au même moment, l'Iran, qui avait suspendu son programme d'enrichissement le temps de la négociation avec les Européens, relance ses centrifugeuses et produit ses premiers grammes d'uranium enrichi. Le Président Chirac s'efforce encore, dans l'ultime période de son mandat, de renouer les fils de la négociation en tentant d’éviter le vote de sanctions par le Conseil de sécurité, mais il est carrément à contre-courant, y compris de ses propres troupes. ElBaradei, alors directeur général de l'AIEA, évoque dans ses mémoires l'écart qu'il perçoit à cette époque entre les propos entendus à l'Élysée et au Quai d'Orsay. En décembre 2006, tombe la première résolution du Conseil de sécurité intimant à l'Iran de suspendre à nouveau ses activités sensibles et lui infligeant, dans cette attente, des sanctions prises en vertu des dispositions du chapitre VII de la Charte des Nations Unies relatives aux menaces contre la paix. Téhéran, dont les installations en cause sont restées sans interruption sous surveillance de l'AIEA sans qu’aucune infraction n’y ait été relevée, dénie tout fondement légal à cette résolution et refuse d'obtempérer.


L’arrivée de Nicolas Sarkozy


Aux États-Unis, les "faucons" ne voient à toute cette crise qu'une seule issue crédible, le "Regime Change". Ils raniment alors la perspective d'un bombardement des installations nucléaires, militaires et stratégiques iraniennes. Entre temps, Nicolas Sarkozy a succédé à Jacques Chirac. Il arrive avec la volonté affichée de renouer une relation cordiale avec l'Amérique. Invité par le Président américain dans sa villégiature du Maine lors de ses premières vacances d'été, il en revient suffisamment impressionné par les propos de son hôte pour évoquer quelques jours plus tard devant les ambassadeurs de France réunis à Paris la nécessité "d'échapper à une alternative catastrophique : la bombe iranienne ou le bombardement de l'Iran". Peu après, son premier ministre, François Fillon, visitant une unité de blindés, apparaît aux journaux télévisés adossé à un char pour dénoncer la menace nucléaire iranienne. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères, n'est pas de reste. Tout en prônant une combinaison de négociation et de sanctions, il invite " à se préparer au pire, et le pire, c'est la guerre".


Dans cette ambiance, Nicolas Sarkozy, porté par son tempérament, cherche d'abord à forcer le destin. Il invite secrètement à Paris Ali Akbar Velayati, conseiller diplomatique du Guide suprême, et envoie également à Téhéran ses émissaires. Mais l'initiative tourne court. Le gouvernement d'Ahmadinejad fait savoir aux Français qu'il n'est pas lié par les propos de Velayati et les hauts fonctionnaires français qui se rendent en Iran n'y présentent aucune formule originale susceptible de débloquer la situation. Nicolas Sarkozy, sans doute déçu de n'avoir pu trouver un rôle à sa mesure, se positionne dès lors comme un "dur" dans la relation avec l'Iran. Les Français, persuadés que Téhéran poursuit sans désemparer ses visées nucléaires militaires, prennent régulièrement position, au Conseil de sécurité comme au sein de l'Union européenne, en faveur de sanctions renforcées. Ahmadinejad, bon connaisseur en matière de propos outranciers, se plaint des déclarations du Président français jugées agressives à l'égard de l'Iran.


C'est dans cette ambiance tendue que tombe, en novembre 2007, un rapport public du directeur de la communauté américaine du renseignement estimant "avec un haut niveau de confiance" que l'Iran a interrompu fin 2003 son programme clandestin de fabrication d'une arme nucléaire, et "avec un bon niveau de confiance" qu'il ne l'a pas depuis repris. Il s'agit, pour les services américains, de couper court à toute tentative de les instrumentaliser pour justifier une action de force, comme naguère dans l'affaire irakienne. Ce rapport soulève la fureur des "faucons" américains, mais aussi celle des Français, qui s'empressent de déclarer qu'ils n'ont ni les mêmes informations, ni les mêmes analyses. Mais le but est atteint : l'éventualité de frappes contre l'Iran se dissipe, et ne réapparaîtra plus jusqu'à la fin du mandat de George W. Bush.


Obama ou la volonté d’en sortir


L'arrivée d'Obama en janvier 2009 change la donne. Au cours de sa campagne, le futur Président avait déjà pris position pour une solution négociée avec l'Iran. Dès son arrivée à la Maison-Blanche, il émet des signaux de bonne volonté, tant publics que privés, en direction de la République islamique. Les Français s'en inquiètent, le font savoir, et s’affichent en partisans de la "fermeté", au point de s'attirer les compliments appuyés des opposants à la ligne du nouveau Président.


A l'été 2009, les équipes d'Obama préparent un ballon d'essai. Les Iraniens viennent de faire connaître à l’AIEA leur besoin de renouveler le combustible d’un inoffensif réacteur de recherche installé à Téhéran. Les Américains envisagent de les aider à la condition que Téhéran accepte de se séparer de l'essentiel du stock d'uranium légèrement enrichi qu'il a déjà accumulé grâce à l'activité de ses centrifugeuses. En raison de leur propre législation, les États-Unis sont empêchés de fournir eux-mêmes ce combustible, mais la Russie et la France pourraient s'en charger. Ahmadinejad se montre aussitôt intéressé. Mais dans les discussions qui se nouent au mois d’octobre, les Français, peut-être vexés de n'avoir été informés du projet qu'en cours de route, se montrent si peu coopératifs que les Iraniens en arrivent à demander publiquement qu'ils quittent la table des négociations. Finalement, l'affaire ne se fera pas, en raison de l'opposition de Khamenei, guide de la révolution, et du cœur conservateur du régime, qui ne souhaitent pas qu'Ahmadinejad conforte sa popularité au moyen d’un accord avec l'Amérique.


Une autre affaire a éclaté peu avant. Depuis 2006 au moins, les services occidentaux surveillaient la construction non loin de Qom, sur un site montagneux géré par les Pasdaran, garde prétorienne du régime, d'une importante installation souterraine. Ils acquièrent peu à peu la conviction qu'elle est vouée à accueillir une unité d'enrichissement. A l'été 2009, les Français jugent le moment venu de révéler au monde l'existence de cette installation clandestine, même si elle est encore loin d'être prête à entrer en activité. Ils souhaitent donner à cette annonce le plus grand éclat possible, peut-être pour créer le maximum d'embarras à la République islamique à la veille, précisément, de la négociation qui doit s'engager sur la fourniture du combustible destiné au réacteur de Téhéran. Sarkozy propose de le faire à l'occasion de la réunion solennelle du Conseil de sécurité qui se tient le 24 septembre à New-York sur les questions de prolifération et de désarmement nucléaires à niveau des chefs d'État et de gouvernement. Obama, qui a pris l'initiative de cette réunion, ne le souhaite pas, considérant que l'affaire n'est pas à l'ordre du jour, et le Président français, à l'étonnement du monde entier, réagit en le critiquant en pleine séance, en termes à peine voilés, pour se laisser aller à des généralités plutôt que de s'attaquer aux menaces du présent. L'affaire se dénoue le lendemain à l'occasion de la réunion du G20 à Pittsburg. En une conférence de presse hautement théâtralisée, Barack Obama, Nicolas Sarkozy et le Premier ministre britannique George Brown annoncent ensemble l'existence de l'installation souterraine en question, sans insister toutefois sur le fait qu'elle ne contient encore aucune centrifugeuse. Ayant eu vent de tout cela, les Iraniens se sont empressés de déclarer l'installation à l'AIEA un ou deux jours avant la fameuse conférence de presse. Mais cette déclaration n'a pas reçu de publicité. La surprise et l'émotion soulevées par les révélations des trois dirigeants occidentaux sont donc immenses.


Français contre Iraniens


De crises en dialogues de sourds, la gestion du dossier nucléaire iranien s’alourdit de nouvelles sanctions, et les Français sont chaque fois en première ligne lorsqu’il s’agit de les mettre au point et de les faire voter. Ils n’hésitent pas à critiquer en coulisse les hésitations américaines et s’attachent à apparaître comme les premiers de la classe lorsqu’il s’agit de convaincre leurs propres entreprises d’appliquer les sanctions adoptées. Les échanges économiques, scientifiques, universitaires français avec l’Iran vont en s’étiolant, même dans des domaines n’ayant aucun rapport avec le nucléaire ou le militaire. L’arrestation en juillet 2009 puis la rétention pendant 10 mois à Téhéran d’une jeune enseignante française, Clotilde Reiss, sous prétexte d’espionnage, dégrade de plusieurs degrés supplémentaires la relation entre les deux pays. A l’été 2011, Nicolas Sarkozy prend encore une fois position en faveur d’une ligne dure à l’égard de l’Iran : « L’autre pays dont je veux parler, c’est l’Iran. Ses ambitions militaires, nucléaires et balistiques, constituent une menace croissante. Elles peuvent aussi conduire à une attaque préventive contre les sites iraniens, qui provoquerait une crise majeure. L’Iran refuse de négocier sérieusement et se livre à de nouvelles provocations. À ce défi, la communauté internationale peut apporter une réponse crédible si elle fait preuve d’unité, de fermeté et impose des sanctions plus dures encore. Nous aurions tort d’en sous-estimer les effets : ils sont de plus en plus perceptibles ». Ces propos entraînent une réponse du représentant iranien aux Nations Unies dénonçant des « déclarations provocatrices, gratuites et irresponsables contre l'Iran » et affirmant que son pays « n'hésitera pas à agir en état de légitime défense pour riposter à toute attaque contre la nation iranienne ». L’ambassadeur de France aux Nations Unies, Gérard Araud, se lance aussi dans le débat : « Nous avons tout essayé avec les iraniens. Tout a été proposé et aucune piste n’a été laissée au hasard. L’Iran ne veut pas négocier avec la communauté internationale. L’Iran ne veut pas aller de l’avant ».


La fin de l’année 2011 apporte un nouveau rebondissement. Au mois de novembre, le directeur général de l'AIEA publie en annexe à son rapport trimestriel sur l'Iran au Conseil des gouverneurs un document préparé de longue date, et connu d'un certain nombre d'initiés, sur les activités nucléaires clandestines de l'Iran. Celles-ci, pour l’essentiel, concernent la période des années 1990 et l’AIEA confirme au passage l’analyse des services américains selon laquelle le programme iranien de fabrication de la bombe s’est interrompu fin 2003. Les Iraniens nient tout en bloc mais l’abondance des détails fournis et l’affirmation par l’AIEA que certaines activités utiles à l’obtention d’une bombe pourraient avoir repris ou avoir été poursuivies produisent une nouvelle poussée de fièvre. Nicolas Sarkozy prend alors la tête d’une mobilisation internationale en faveur d’un renforcement des sanctions. Il s’engage en ce sens auprès du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, puis écrit aux chefs d’État et de gouvernement d’Allemagne, du Canada, des États-Unis, du Japon, du Royaume-Uni, ainsi qu’au président du Conseil européen et au président de la Commission européenne, pour préconiser « des sanctions d’une ampleur sans précédent ». Il propose en particulier le gel des avoirs de la Banque centrale d’Iran et l’interruption des achats de pétrole iranien. Et de fait, début 2012, se mettent en place de nouvelles sanctions américaines et européennes aboutissant à un blocage à peu près général des échanges économiques et financiers avec l’Iran.


Hollande : le choix de la continuité


A noter qu’au même moment, François Hollande mène sa campagne électorale. Il ne s’y exprime guère sur les sujets de politique étrangère, mais fait une exception pour l’Iran. Avant même la lettre de Nicolas Sarkozy aux dirigeants du monde, il affirme en un communiqué : « Nous ne pouvons pas accepter que l’Iran poursuive sa marche vers l’arme nucléaire. C’est là une menace grave pour la région mais aussi pour l’Europe, et pour la communauté internationale toute entière. L'avenir du régime de non-prolifération est en cause. ». Et il revient peu après sur le sujet dans une tribune sur la force française de dissuasion publiée par un hebdomadaire parisien : « C’est parce que la France respecte pleinement ses obligations de puissance nucléaire qu’elle est fondée à combattre sans faiblesse et sans concession ceux qui, dans le monde, ont engagé des programmes dangereux pour sa stabilité. Je ne relâcherai donc en rien les efforts pour résoudre, avec nos partenaires, les crises de prolifération en Iran ou en Corée du Nord. ». À la veille du deuxième tour de l’élection qu’il s’apprête à emporter, il déclare encore au journaliste Jean-Marie Colombani : « Je n’ai pas critiqué la position ferme de Nicolas Sarkozy par rapport aux risques de prolifération nucléaire. Je le confirmerai avec la même force et la même volonté. Et je n’admettrai pas que l’Iran, qui a parfaitement le droit d’accéder au nucléaire civil, puisse utiliser cette technologie à des fins militaires. Les Iraniens doivent apporter toutes les informations qui leur sont demandées et en terminer avec les faux-semblants. Les sanctions doivent être renforcées autant qu’il sera nécessaire. Mais je crois encore possible la négociation pour atteindre le but recherché». Rien d’étonnant donc à ce que quelques mois plus tard, lors d’une visite à Paris, le Directeur général de l’AIEA, Yukiya Amano, sur la question d’un journaliste lui demandant : « l'approche de François Hollande sur l'Iran est-elle différente de celle de Sarkozy ? » réponde : « Dans le fond, je ne vois aucune différence ».


Quelques jours à peine après son élection, François Hollande, présent aux États-Unis pour les sommets successifs du G8 et de l’OTAN, a l’occasion de marquer sa fermeté à l’égard de l’Iran. La radiotélévision iranienne produit en effet la surprise en annonçant le limogeage par le nouveau Président de la République française de Jacques Audibert, Directeur des affaires politiques au Quai d’Orsay, principal négociateur français sur le dossier nucléaire. Les Iraniens, qui le considéraient comme un interlocuteur difficile, ont pris leurs désirs pour des réalités. François Hollande apporte aussitôt un clair démenti à la nouvelle : « oui, il y a une manœuvre et une manipulation…M. Jacques Audibert qui est d'ailleurs présent ici est notre négociateur... je lui fais toute confiance pour avoir la fermeté indispensable dans cette négociation ». Cette confiance sera plus tard confirmée, lorsque Jacques Audibert accèdera en juillet 2014 à la fonction de conseiller diplomatique du Président de la République.


Et puis, le Président trouve un ministre des affaires étrangères spontanément au diapason de sa perception du dossier nucléaire iranien en la personne de Laurent Fabius. Celui-ci promet régulièrement de « durcir les sanctions tant que l’Iran refusera de négocier sérieusement ».Il s’inquiète même que « des éléments nucléaires se retrouvent dans des mains qui ne sont pas des mains iraniennes ». Il déplore que « la position nucléaire de l’Iran reste intangible » en précisant qu’« elle s’inscrit dans le contexte plus général de l'opposition croissante entre les Chiites et les Sunnites ». Il martèle en de nombreuses circonstances : « nous sommes pour la double approche, d’un côté les sanctions, de l’autre la négociation», en accompagnant souvent la formule d’une autre encore plus lapidaire : « oui au nucléaire civil, non à la bombe ». Et il ne cesse de réclamer un accord nucléaire « robuste », façon de marquer sa crainte que les États-Unis, dans leur volonté d’aboutir, ne se satisfassent d’un accord imparfait.


Les Français marginalisés


Mais pendant ce temps-là, les choses bougent sans les Français. Dès juillet 2012, grâce à l’entremise du Sultan d’Oman, des contacts secrets se nouent entre Iraniens et Américains. Ils prennent de la substance après l’élection en juin 2013 à la présidence de la République d’Hassan Rouhani, qui s’est fermement positionné durant sa campagne en faveur d’une solution négociée de la crise nucléaire. Entre temps, au début de l’année, John Kerry, lui aussi désireux de sortir de cette longue crise, a remplacé à la tête du Secrétariat d’État américain Hillary Clinton, beaucoup plus réservée à l’égard de l’Iran. Il fait à un moment ou un autre passer le message que les États-Unis sont prêts à évoluer en reconnaissant au moins de fait la légitimité du programme nucléaire iranien et en renonçant à demander la suspension de ses activités d’enrichissement, exigence qui bloquait depuis sept ans toute possibilité de parvenir à un accord. A partir de là, tout s’accélère, notamment à l’occasion de la venue à New-York du nouveau président iranien pour participer à l’Assemblée générale des Nations Unies. Rouhani ne rencontre pas Obama, ce qui serait prématuré, mais échange avec lui quelques propos en un coup de téléphone aussitôt qualifié d’historique. François Hollande est en revanche le premier dirigeant occidental qu’il rencontre, mais la conversation ne débouche sur aucune avancée quant aux questions de fond.


A la mi-octobre, la négociation nucléaire reprend à Genève entre l’Iran et le groupe dit P5+1, réunissant les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne et Russie, plus l’Allemagne. De fait, les États-Unis ont déjà fait en coulisse l’essentiel du travail et présentent à leurs partenaires, début novembre, un premier projet d’accord définissant tous les paramètres de la négociation devant conduire à un règlement complet et définitif de la question nucléaire. Le document contient des mesures de confiance réciproques : desserrement du régime de sanctions, ralentissement du programme iranien, ainsi que les grandes lignes du but à atteindre. Les négociateurs français, conduits par Jacques Audibert, découvrent le texte et alertent leur ministre sur les failles qu’ils y repèrent. John Kerry, pour sa part, se dirige vers Genève pour y formaliser l’accord qu’il considère comme acquis, mais Laurent Fabius le prend de vitesse et, débarquant avant lui, déclare tout de go qu’il n’est pas question pour les Français de se rallier à « un accord de dupes ». Ce propos à l’emporte-pièce fait aussitôt le tour du monde. Il sème la fureur chez les Américains, la consternation chez les autres négociateurs… et la jubilation aux États-Unis comme au Moyen-Orient chez tous les opposants à la politique d’Obama. À Genève, le texte est remis à l’ouvrage, mais les Iraniens, considérant la première version comme acquise, refusent de bouger. Il faut se séparer sans conclure.


La négociation reprend un peu plus tard, une fois l’émotion retombée. Il apparaît que les points soulevés par les Français sont en fait d’une importance relative et ne modifient pas l’équilibre du projet. Un accord est finalement atteint le 24 novembre, mais l’incident créé par le ministre français des affaires étrangères laisse des traces tout au long de la négociation finale qui va s’étendre sur à peu près 18 mois pour aboutir le 14 juillet 2015 à l’accord dit Joint Comprehensive Plan of Action (Plan global et commun d’action). Les Américains, en particulier, se font plus attentifs à informer leurs partenaires des progrès de leurs discussions avec les Iraniens. Aucun nouvel accroc au sein du groupe P5+1 ne marque cette ultime période, même si les Français lâchent de temps en temps des commentaires plutôt acides destinés à bien marquer leur vigilance. Leur réputation de Bad Cops de la négociation est désormais établie, notamment auprès des Monarchies de la Péninsule arabique qui s’inquiètent de tout ce qui pourrait venir renforcer la main des Iraniens. François Hollande y est fêté comme un héros, façon de faire comprendre à Obama qu’il devrait mieux tenir compte des positions de ses amis. Hollande est ainsi le premier dirigeant occidental à être invité à un sommet du Conseil de coopération du Golfe, en mai 2015, à Riyad.


Fin juillet, alors que l’administration américaine, Obama et Kerry en tête, déploie tous ses efforts pour convaincre son opinion, et en particulier le Congrès, de l’excellence de l’accord qu’elle vient d’obtenir, un coup de projecteur tombe encore sur les Français. Et plus précisément sur le conseiller du Président, Jacques Audibert, qui lors d’un entretien avec deux parlementaires américains de passage à Paris, laisse entendre que si l’accord n’entrait pas en vigueur, ce ne serait pas la fin du monde : après une ou deux années de querelles, les Iraniens reviendraient à la table de négociation et pourraient s’y présenter encore mieux disposés. Cette analyse va directement à l’encontre de l’argumentation des dirigeants américains, qui répètent que l’accord atteint est le meilleur des accords possibles et que sa non-application créerait une crise aux conséquences incalculables. L’affaire n’aura pas de suite, mais conforte encore les partisans de l’accord, aux États-Unis et ailleurs, dans l’idée que les Français, décidément, n’ont jamais été de chauds partisans d’un compromis permettant à l’Iran de sortir la tête haute de la crise nucléaire. Dans le même sens, il est à noter que début 2015, les meilleurs experts stratégiques français gravitant autour du Quai d’Orsay exprimaient ouvertement leur scepticisme sur la possibilité de parvenir à un accord avec l’Iran dans le courant de l’année. Et l’accord une fois conclu, leurs prises de position en sa faveur sont rares et plus que modérées.


Bilan et perspectives


Comment évaluer, en conclusion, le rôle des Français en cette affaire ? Il se divise clairement en deux époques, dont la césure coïncide avec la succession à la Présidence de la République de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Dans la première, les Français lancent la négociation et cherchent activement une sortie de crise, mais l’administration de George W.Bush veille à empêcher tout progrès. Le groupe de hauts fonctionnaires, fins praticiens des questions stratégiques et des négociations multilatérales, qui a tenu le dossier tout au long de la période, a plutôt été bridé par le pouvoir politique durant cette première époque. Dans la seconde, il a pu au contraire faire valoir sans entraves sa vision des choses. Les Français sont alors apparus en défenseurs minutieux, parfois revêches, des intérêts de la lutte contre la prolifération. Pour un pays qui avait été l’un des derniers à rejoindre le Traité de non-prolifération, en 1992, soit 24 ans après son ouverture à la signature, c’était une belle façon de démontrer son adhésion désormais sans faille à l’un des principaux piliers de la sécurité internationale. Mais en s’attachant aux règles et aux principes, plutôt qu’à leur traduction dans une situation donnée, ce qui est après tout l’une des fonctions de la diplomatie, les Français ont fini par s’interdire de jouer en cette affaire un rôle qui était à portée de la France, celui du facilitateur œuvrant à rapprocher les parties. Dès lors, ils n’ont plus pu peser sur le cours d’une négociation prise en main par l’administration de Barack Obama avec une autorité croissante et la volonté pragmatique d’aboutir. Devenus inutiles, donc marginalisés, il leur est resté au final pour seule récompense la satisfaction un peu morose d’avoir été face au monde les vestales du temple de la non-prolifération.


Quelle conséquence de cette attitude sur la relation franco-iranienne et sur la position des Français dans la zone du Golfe persique ? Du côté iranien, si, comme on peut l’espérer, l’accord du 14 juillet dernier est appliqué sans crise majeure par toutes les parties, il est vraisemblable que l’on ne tiendra pas rigueur aux Français de leur comportement durant la dernière période des négociations. Cette page est à présent tournée, l’important pour l’Iran est d’obtenir avec la levée des sanctions la relance de son économie et son ouverture sur le monde. Pour les Iraniens, la France a clairement un rôle à jouer dans cette nouvelle phase. À cet égard, la visite réussie de Laurent Fabius à Téhéran dès la fin juillet, l’invitation du Président Rouhani à Paris, l’empressement manifesté par les entreprises françaises pour renouer avec l’Iran et l’accueil positif qui leur a été réservé sont de bon augure. Il convient de rappeler ici qu’en 1988, à la fin de la guerre Irak-Iran, alors que les relations entre Téhéran et Paris étaient infiniment plus dégradées que dans la période récente, la volonté commune de passer l’éponge avait permis de relancer sans difficulté les relations entre les deux pays.


Enfin, pour peu que l’on y prenne garde, la restauration de la relation franco-iranienne ne devrait pas entraîner de détérioration de la relation avec les royaumes de la Péninsule arabique. Quoi que l’on puisse penser du comportement de l’Arabie saoudite, accessoirement du Qatar et des Émirats arabes unis, dans les crises irakienne, yéménite et surtout syrienne, ces pays restent incontournables pour rétablir la paix dans la région. Rien ne s’y construira de positif et de durable sans un minimum de détente et de coopération entre eux et l’Iran. Il y a là un rôle à jouer pour la France, un rôle conforme à sa vocation, celui du pays qui parle avec tout le monde, toujours à la recherche de solutions.

(paru dans le N° 96 de la revue Confluences Méditerranée, hiver 2015-2016)