dimanche 1 mai 2016

Les Français dans la négociation nucléaire avec l'Iran



La France a été, dès le début, étroitement impliquée dans la crise internationale déclenchée en 2002 par la découverte des développements inquiétants du programme nucléaire iranien. Elle a été associée à l’accord conclu le 14 juillet 2015 à Vienne, qui devrait, s’il est mis en œuvre comme prévu, en marquer la conclusion. Quel rôle a-t-elle joué entre ces deux moments cruciaux, au fil de treize longues années mêlant négociations, sanctions et pressions en tous genres ?


Avant la crise


Pour bien percevoir les enjeux de cette période, il convient de rappeler qu’auparavant, les Français avaient été mêlés de près aux débuts du programme iranien. Le Shah, dès les années 1950, se positionne en promoteur du nucléaire pour son pays, avec l’idée de réserver à court terme le maximum de sa production pétrolière pour l’exportation, et à long terme, de se prémunir contre l’épuisement inéluctable de ses réserves. Il se tourne spontanément vers les États-Unis pour le soutenir dans cette entreprise. Ceux-ci obtiennent de l’Iran qu’il adhère au Traité de non-prolifération nucléaire, ce qui l’amène à placer toutes ses installations nucléaires sous le contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Les États-Unis veulent en outre – déjà ! – brider le programme iranien en obtenant du Shah qu’il renonce aux technologies sensibles de l’enrichissement d’uranium et du retraitement de combustibles usés pour en extraire du plutonium : technologies dites « duales », car, outre leur intérêt civil attesté, elles ouvrent toutes deux la voie vers la bombe. Le Shah se tourne alors vers la France et l’Allemagne, moins regardantes sur ces sujets. En 1975, Siemens commence à construire deux réacteurs de puissance à Bouchehr. En janvier 1979, la France lance à son tour la construction de deux réacteurs à Darkhovin. Et surtout, dès 1974, la France ouvre à l’Iran une participation dans la société Eurodif, qui lui permettra, le moment venu, d’emporter 10% de la production de l’usine d’enrichissement du Tricastin, encore en projet. Pour faciliter cette réalisation, le Shah prête en outre au Commissariat à l’énergie atomique la somme d’un milliard de dollars. La France livre enfin à l’Iran un laboratoire de fabrication de combustible nucléaire, installé à Ispahan. Et elle forme des chercheurs, des ingénieurs, des techniciens iraniens dans ses universités et sur ses sites nucléaires.


Tout ceci s’effondre avec la révolution islamique, qui met fin aux grands programmes du Shah. Les Français tentent de récupérer leur mise, ce qui donne lieu à des contentieux orageux sur fond de guerre Irak-Iran, d’attentats et de prises d’otages. Et surtout, lorsque Khomeyni donne son feu vert à la relance du programme nucléaire iranien, les Français s’abstiennent d’y participer. Il est vrai que les Américains qui, dès le milieu des années 1980, soupçonnent l’Iran de travailler clandestinement à l’acquisition de la bombe, déploient dès lors d’intenses efforts diplomatiques pour décourager toute coopération avec les Iraniens dans le domaine nucléaire. Ils y réussissent assez bien. Seule la Russie les défie en acceptant de mener à terme le chantier de Bouchehr abandonné par les Allemands et bombardé à plusieurs reprises par l’aviation irakienne.


Début de crise, début de négociation


En 2002, coup de théâtre, le monde découvre, effaré, que l’Iran travaille à acquérir la maîtrise des deux technologies dont la prolifération inquiétait déjà les Américains dans les années 1970 : une usine d’enrichissement par centrifugation se construit dans les environs de la ville de Natanz, et près de celle d’Arak, c’est une usine d’eau lourde qui se prépare à entrer en production. Or l’eau lourde est un élément important du fonctionnement des réacteurs à uranium naturel, très fortement plutonigènes. Et les Iraniens ne dissimulent pas qu’ils se préparent à construire un réacteur de recherche de ce type. Certes, tout ceci finit par être déclaré à l’AIEA, qui envoie bientôt sur place ses équipes d’inspecteurs. L’Iran souligne d’ailleurs qu’aucune de ces activités n’est interdite par le Traité de prolifération nucléaire, mais chacun craint que ces technologies sensibles ne soient à un moment ou à un autre détournées vers des usages militaires. En outre, les inspecteurs de l’AIEA découvrent, au cours de leurs recherches, des expérimentations non déclarées, ce qui ajoute à la tension. Les Américains sont entre temps intervenus en Irak et, tout à leur victoire, ne sont guère portés à la conciliation. Ils veulent donc traîner l’Iran au Conseil de sécurité pour l’obliger à se soumettre.


C’est alors que les Français se dressent sur leur chemin. Dominique de Villepin, ministre des affaires étrangères, est persuadé qu'une confrontation est prématurée, qu'il faut donner une chance à la négociation. Il s'assure du soutien de son président, Jacques Chirac, et fait taire, au moins pour un temps, les objections de ses collaborateurs, qui craignent d'ouvrir une nouvelle crise avec les États-Unis, déjà ulcérés de l'absence de la France dans la coalition contre Saddam Hussein. Il convainc ses homologues allemand et britannique de se rendre avec lui à Téhéran pour y rechercher une solution d'apaisement. C'est ainsi que s'ouvre en octobre 2003 un dialogue dont le fil, malgré de nombreuses péripéties et plusieurs variations de format, ne sera jamais rompu jusqu'à son débouché sur l'accord de juillet 2015.


La solitude de Jacques Chirac


Mais cette première phase de discussions s'achève en 2005 sur un échec. L'impulsion donnée par Dominique de Villepin s'étiole après son départ pour le ministère de l'Intérieur en mars 2004. Jacques Chirac reste mobilisé, mais son autorité tend à s'éroder au fur et à mesure qu'il s’approche de la fin de son deuxième et dernier mandat. Les hauts fonctionnaires qui tiennent le dossier au Quai d'Orsay reprennent la main et veillent à n'être entraînés vers rien qui puisse ébranler la solidarité transatlantique. Or les Américains, s'ils se sont résignés à voir les Européens parler aux Iraniens, font fermement savoir que cette négociation ne peut avoir qu'un seul but : convaincre Téhéran de renoncer au développement de toute technologie sensible. Cette exigence se trouve résumée par la formule "zéro centrifuge". Mais elle est précisément inacceptable pour les Iraniens, qui ont fait de leur programme d'enrichissement d'uranium une grande cause nationale. Ils sont prêts à le brider sur ses aspects les plus sensibles, à l'entourer de contrôles supplémentaires, mais en aucun cas à l'arrêter.


Sur cette période, Jacques Chirac a pu au moins convaincre Georges W. Bush d'éviter toute initiative destructrice, et même de faire quelques gestes en direction des Iraniens : offre de pièces détachées pour les vieux avions Boeing de la flotte iranienne placée sous embargo, levée de l'opposition américaine à l'entrée de l'Iran à l'Organisation mondiale du commerce. Mais cette embellie est sans lendemain. En Iran, le populiste Ahmadinejad a succédé à l'été 2005 à l'aimable Président réformateur Mohammad Khatami, et ses propos incendiaires font monter la tension de plusieurs crans. Le dossier iranien reprend sa marche vers le Conseil de sécurité, où il atterrit en février 2006. Au même moment, l'Iran, qui avait suspendu son programme d'enrichissement le temps de la négociation avec les Européens, relance ses centrifugeuses et produit ses premiers grammes d'uranium enrichi. Le Président Chirac s'efforce encore, dans l'ultime période de son mandat, de renouer les fils de la négociation en tentant d’éviter le vote de sanctions par le Conseil de sécurité, mais il est carrément à contre-courant, y compris de ses propres troupes. ElBaradei, alors directeur général de l'AIEA, évoque dans ses mémoires l'écart qu'il perçoit à cette époque entre les propos entendus à l'Élysée et au Quai d'Orsay. En décembre 2006, tombe la première résolution du Conseil de sécurité intimant à l'Iran de suspendre à nouveau ses activités sensibles et lui infligeant, dans cette attente, des sanctions prises en vertu des dispositions du chapitre VII de la Charte des Nations Unies relatives aux menaces contre la paix. Téhéran, dont les installations en cause sont restées sans interruption sous surveillance de l'AIEA sans qu’aucune infraction n’y ait été relevée, dénie tout fondement légal à cette résolution et refuse d'obtempérer.


L’arrivée de Nicolas Sarkozy


Aux États-Unis, les "faucons" ne voient à toute cette crise qu'une seule issue crédible, le "Regime Change". Ils raniment alors la perspective d'un bombardement des installations nucléaires, militaires et stratégiques iraniennes. Entre temps, Nicolas Sarkozy a succédé à Jacques Chirac. Il arrive avec la volonté affichée de renouer une relation cordiale avec l'Amérique. Invité par le Président américain dans sa villégiature du Maine lors de ses premières vacances d'été, il en revient suffisamment impressionné par les propos de son hôte pour évoquer quelques jours plus tard devant les ambassadeurs de France réunis à Paris la nécessité "d'échapper à une alternative catastrophique : la bombe iranienne ou le bombardement de l'Iran". Peu après, son premier ministre, François Fillon, visitant une unité de blindés, apparaît aux journaux télévisés adossé à un char pour dénoncer la menace nucléaire iranienne. Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères, n'est pas de reste. Tout en prônant une combinaison de négociation et de sanctions, il invite " à se préparer au pire, et le pire, c'est la guerre".


Dans cette ambiance, Nicolas Sarkozy, porté par son tempérament, cherche d'abord à forcer le destin. Il invite secrètement à Paris Ali Akbar Velayati, conseiller diplomatique du Guide suprême, et envoie également à Téhéran ses émissaires. Mais l'initiative tourne court. Le gouvernement d'Ahmadinejad fait savoir aux Français qu'il n'est pas lié par les propos de Velayati et les hauts fonctionnaires français qui se rendent en Iran n'y présentent aucune formule originale susceptible de débloquer la situation. Nicolas Sarkozy, sans doute déçu de n'avoir pu trouver un rôle à sa mesure, se positionne dès lors comme un "dur" dans la relation avec l'Iran. Les Français, persuadés que Téhéran poursuit sans désemparer ses visées nucléaires militaires, prennent régulièrement position, au Conseil de sécurité comme au sein de l'Union européenne, en faveur de sanctions renforcées. Ahmadinejad, bon connaisseur en matière de propos outranciers, se plaint des déclarations du Président français jugées agressives à l'égard de l'Iran.


C'est dans cette ambiance tendue que tombe, en novembre 2007, un rapport public du directeur de la communauté américaine du renseignement estimant "avec un haut niveau de confiance" que l'Iran a interrompu fin 2003 son programme clandestin de fabrication d'une arme nucléaire, et "avec un bon niveau de confiance" qu'il ne l'a pas depuis repris. Il s'agit, pour les services américains, de couper court à toute tentative de les instrumentaliser pour justifier une action de force, comme naguère dans l'affaire irakienne. Ce rapport soulève la fureur des "faucons" américains, mais aussi celle des Français, qui s'empressent de déclarer qu'ils n'ont ni les mêmes informations, ni les mêmes analyses. Mais le but est atteint : l'éventualité de frappes contre l'Iran se dissipe, et ne réapparaîtra plus jusqu'à la fin du mandat de George W. Bush.


Obama ou la volonté d’en sortir


L'arrivée d'Obama en janvier 2009 change la donne. Au cours de sa campagne, le futur Président avait déjà pris position pour une solution négociée avec l'Iran. Dès son arrivée à la Maison-Blanche, il émet des signaux de bonne volonté, tant publics que privés, en direction de la République islamique. Les Français s'en inquiètent, le font savoir, et s’affichent en partisans de la "fermeté", au point de s'attirer les compliments appuyés des opposants à la ligne du nouveau Président.


A l'été 2009, les équipes d'Obama préparent un ballon d'essai. Les Iraniens viennent de faire connaître à l’AIEA leur besoin de renouveler le combustible d’un inoffensif réacteur de recherche installé à Téhéran. Les Américains envisagent de les aider à la condition que Téhéran accepte de se séparer de l'essentiel du stock d'uranium légèrement enrichi qu'il a déjà accumulé grâce à l'activité de ses centrifugeuses. En raison de leur propre législation, les États-Unis sont empêchés de fournir eux-mêmes ce combustible, mais la Russie et la France pourraient s'en charger. Ahmadinejad se montre aussitôt intéressé. Mais dans les discussions qui se nouent au mois d’octobre, les Français, peut-être vexés de n'avoir été informés du projet qu'en cours de route, se montrent si peu coopératifs que les Iraniens en arrivent à demander publiquement qu'ils quittent la table des négociations. Finalement, l'affaire ne se fera pas, en raison de l'opposition de Khamenei, guide de la révolution, et du cœur conservateur du régime, qui ne souhaitent pas qu'Ahmadinejad conforte sa popularité au moyen d’un accord avec l'Amérique.


Une autre affaire a éclaté peu avant. Depuis 2006 au moins, les services occidentaux surveillaient la construction non loin de Qom, sur un site montagneux géré par les Pasdaran, garde prétorienne du régime, d'une importante installation souterraine. Ils acquièrent peu à peu la conviction qu'elle est vouée à accueillir une unité d'enrichissement. A l'été 2009, les Français jugent le moment venu de révéler au monde l'existence de cette installation clandestine, même si elle est encore loin d'être prête à entrer en activité. Ils souhaitent donner à cette annonce le plus grand éclat possible, peut-être pour créer le maximum d'embarras à la République islamique à la veille, précisément, de la négociation qui doit s'engager sur la fourniture du combustible destiné au réacteur de Téhéran. Sarkozy propose de le faire à l'occasion de la réunion solennelle du Conseil de sécurité qui se tient le 24 septembre à New-York sur les questions de prolifération et de désarmement nucléaires à niveau des chefs d'État et de gouvernement. Obama, qui a pris l'initiative de cette réunion, ne le souhaite pas, considérant que l'affaire n'est pas à l'ordre du jour, et le Président français, à l'étonnement du monde entier, réagit en le critiquant en pleine séance, en termes à peine voilés, pour se laisser aller à des généralités plutôt que de s'attaquer aux menaces du présent. L'affaire se dénoue le lendemain à l'occasion de la réunion du G20 à Pittsburg. En une conférence de presse hautement théâtralisée, Barack Obama, Nicolas Sarkozy et le Premier ministre britannique George Brown annoncent ensemble l'existence de l'installation souterraine en question, sans insister toutefois sur le fait qu'elle ne contient encore aucune centrifugeuse. Ayant eu vent de tout cela, les Iraniens se sont empressés de déclarer l'installation à l'AIEA un ou deux jours avant la fameuse conférence de presse. Mais cette déclaration n'a pas reçu de publicité. La surprise et l'émotion soulevées par les révélations des trois dirigeants occidentaux sont donc immenses.


Français contre Iraniens


De crises en dialogues de sourds, la gestion du dossier nucléaire iranien s’alourdit de nouvelles sanctions, et les Français sont chaque fois en première ligne lorsqu’il s’agit de les mettre au point et de les faire voter. Ils n’hésitent pas à critiquer en coulisse les hésitations américaines et s’attachent à apparaître comme les premiers de la classe lorsqu’il s’agit de convaincre leurs propres entreprises d’appliquer les sanctions adoptées. Les échanges économiques, scientifiques, universitaires français avec l’Iran vont en s’étiolant, même dans des domaines n’ayant aucun rapport avec le nucléaire ou le militaire. L’arrestation en juillet 2009 puis la rétention pendant 10 mois à Téhéran d’une jeune enseignante française, Clotilde Reiss, sous prétexte d’espionnage, dégrade de plusieurs degrés supplémentaires la relation entre les deux pays. A l’été 2011, Nicolas Sarkozy prend encore une fois position en faveur d’une ligne dure à l’égard de l’Iran : « L’autre pays dont je veux parler, c’est l’Iran. Ses ambitions militaires, nucléaires et balistiques, constituent une menace croissante. Elles peuvent aussi conduire à une attaque préventive contre les sites iraniens, qui provoquerait une crise majeure. L’Iran refuse de négocier sérieusement et se livre à de nouvelles provocations. À ce défi, la communauté internationale peut apporter une réponse crédible si elle fait preuve d’unité, de fermeté et impose des sanctions plus dures encore. Nous aurions tort d’en sous-estimer les effets : ils sont de plus en plus perceptibles ». Ces propos entraînent une réponse du représentant iranien aux Nations Unies dénonçant des « déclarations provocatrices, gratuites et irresponsables contre l'Iran » et affirmant que son pays « n'hésitera pas à agir en état de légitime défense pour riposter à toute attaque contre la nation iranienne ». L’ambassadeur de France aux Nations Unies, Gérard Araud, se lance aussi dans le débat : « Nous avons tout essayé avec les iraniens. Tout a été proposé et aucune piste n’a été laissée au hasard. L’Iran ne veut pas négocier avec la communauté internationale. L’Iran ne veut pas aller de l’avant ».


La fin de l’année 2011 apporte un nouveau rebondissement. Au mois de novembre, le directeur général de l'AIEA publie en annexe à son rapport trimestriel sur l'Iran au Conseil des gouverneurs un document préparé de longue date, et connu d'un certain nombre d'initiés, sur les activités nucléaires clandestines de l'Iran. Celles-ci, pour l’essentiel, concernent la période des années 1990 et l’AIEA confirme au passage l’analyse des services américains selon laquelle le programme iranien de fabrication de la bombe s’est interrompu fin 2003. Les Iraniens nient tout en bloc mais l’abondance des détails fournis et l’affirmation par l’AIEA que certaines activités utiles à l’obtention d’une bombe pourraient avoir repris ou avoir été poursuivies produisent une nouvelle poussée de fièvre. Nicolas Sarkozy prend alors la tête d’une mobilisation internationale en faveur d’un renforcement des sanctions. Il s’engage en ce sens auprès du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, puis écrit aux chefs d’État et de gouvernement d’Allemagne, du Canada, des États-Unis, du Japon, du Royaume-Uni, ainsi qu’au président du Conseil européen et au président de la Commission européenne, pour préconiser « des sanctions d’une ampleur sans précédent ». Il propose en particulier le gel des avoirs de la Banque centrale d’Iran et l’interruption des achats de pétrole iranien. Et de fait, début 2012, se mettent en place de nouvelles sanctions américaines et européennes aboutissant à un blocage à peu près général des échanges économiques et financiers avec l’Iran.


Hollande : le choix de la continuité


A noter qu’au même moment, François Hollande mène sa campagne électorale. Il ne s’y exprime guère sur les sujets de politique étrangère, mais fait une exception pour l’Iran. Avant même la lettre de Nicolas Sarkozy aux dirigeants du monde, il affirme en un communiqué : « Nous ne pouvons pas accepter que l’Iran poursuive sa marche vers l’arme nucléaire. C’est là une menace grave pour la région mais aussi pour l’Europe, et pour la communauté internationale toute entière. L'avenir du régime de non-prolifération est en cause. ». Et il revient peu après sur le sujet dans une tribune sur la force française de dissuasion publiée par un hebdomadaire parisien : « C’est parce que la France respecte pleinement ses obligations de puissance nucléaire qu’elle est fondée à combattre sans faiblesse et sans concession ceux qui, dans le monde, ont engagé des programmes dangereux pour sa stabilité. Je ne relâcherai donc en rien les efforts pour résoudre, avec nos partenaires, les crises de prolifération en Iran ou en Corée du Nord. ». À la veille du deuxième tour de l’élection qu’il s’apprête à emporter, il déclare encore au journaliste Jean-Marie Colombani : « Je n’ai pas critiqué la position ferme de Nicolas Sarkozy par rapport aux risques de prolifération nucléaire. Je le confirmerai avec la même force et la même volonté. Et je n’admettrai pas que l’Iran, qui a parfaitement le droit d’accéder au nucléaire civil, puisse utiliser cette technologie à des fins militaires. Les Iraniens doivent apporter toutes les informations qui leur sont demandées et en terminer avec les faux-semblants. Les sanctions doivent être renforcées autant qu’il sera nécessaire. Mais je crois encore possible la négociation pour atteindre le but recherché». Rien d’étonnant donc à ce que quelques mois plus tard, lors d’une visite à Paris, le Directeur général de l’AIEA, Yukiya Amano, sur la question d’un journaliste lui demandant : « l'approche de François Hollande sur l'Iran est-elle différente de celle de Sarkozy ? » réponde : « Dans le fond, je ne vois aucune différence ».


Quelques jours à peine après son élection, François Hollande, présent aux États-Unis pour les sommets successifs du G8 et de l’OTAN, a l’occasion de marquer sa fermeté à l’égard de l’Iran. La radiotélévision iranienne produit en effet la surprise en annonçant le limogeage par le nouveau Président de la République française de Jacques Audibert, Directeur des affaires politiques au Quai d’Orsay, principal négociateur français sur le dossier nucléaire. Les Iraniens, qui le considéraient comme un interlocuteur difficile, ont pris leurs désirs pour des réalités. François Hollande apporte aussitôt un clair démenti à la nouvelle : « oui, il y a une manœuvre et une manipulation…M. Jacques Audibert qui est d'ailleurs présent ici est notre négociateur... je lui fais toute confiance pour avoir la fermeté indispensable dans cette négociation ». Cette confiance sera plus tard confirmée, lorsque Jacques Audibert accèdera en juillet 2014 à la fonction de conseiller diplomatique du Président de la République.


Et puis, le Président trouve un ministre des affaires étrangères spontanément au diapason de sa perception du dossier nucléaire iranien en la personne de Laurent Fabius. Celui-ci promet régulièrement de « durcir les sanctions tant que l’Iran refusera de négocier sérieusement ».Il s’inquiète même que « des éléments nucléaires se retrouvent dans des mains qui ne sont pas des mains iraniennes ». Il déplore que « la position nucléaire de l’Iran reste intangible » en précisant qu’« elle s’inscrit dans le contexte plus général de l'opposition croissante entre les Chiites et les Sunnites ». Il martèle en de nombreuses circonstances : « nous sommes pour la double approche, d’un côté les sanctions, de l’autre la négociation», en accompagnant souvent la formule d’une autre encore plus lapidaire : « oui au nucléaire civil, non à la bombe ». Et il ne cesse de réclamer un accord nucléaire « robuste », façon de marquer sa crainte que les États-Unis, dans leur volonté d’aboutir, ne se satisfassent d’un accord imparfait.


Les Français marginalisés


Mais pendant ce temps-là, les choses bougent sans les Français. Dès juillet 2012, grâce à l’entremise du Sultan d’Oman, des contacts secrets se nouent entre Iraniens et Américains. Ils prennent de la substance après l’élection en juin 2013 à la présidence de la République d’Hassan Rouhani, qui s’est fermement positionné durant sa campagne en faveur d’une solution négociée de la crise nucléaire. Entre temps, au début de l’année, John Kerry, lui aussi désireux de sortir de cette longue crise, a remplacé à la tête du Secrétariat d’État américain Hillary Clinton, beaucoup plus réservée à l’égard de l’Iran. Il fait à un moment ou un autre passer le message que les États-Unis sont prêts à évoluer en reconnaissant au moins de fait la légitimité du programme nucléaire iranien et en renonçant à demander la suspension de ses activités d’enrichissement, exigence qui bloquait depuis sept ans toute possibilité de parvenir à un accord. A partir de là, tout s’accélère, notamment à l’occasion de la venue à New-York du nouveau président iranien pour participer à l’Assemblée générale des Nations Unies. Rouhani ne rencontre pas Obama, ce qui serait prématuré, mais échange avec lui quelques propos en un coup de téléphone aussitôt qualifié d’historique. François Hollande est en revanche le premier dirigeant occidental qu’il rencontre, mais la conversation ne débouche sur aucune avancée quant aux questions de fond.


A la mi-octobre, la négociation nucléaire reprend à Genève entre l’Iran et le groupe dit P5+1, réunissant les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne et Russie, plus l’Allemagne. De fait, les États-Unis ont déjà fait en coulisse l’essentiel du travail et présentent à leurs partenaires, début novembre, un premier projet d’accord définissant tous les paramètres de la négociation devant conduire à un règlement complet et définitif de la question nucléaire. Le document contient des mesures de confiance réciproques : desserrement du régime de sanctions, ralentissement du programme iranien, ainsi que les grandes lignes du but à atteindre. Les négociateurs français, conduits par Jacques Audibert, découvrent le texte et alertent leur ministre sur les failles qu’ils y repèrent. John Kerry, pour sa part, se dirige vers Genève pour y formaliser l’accord qu’il considère comme acquis, mais Laurent Fabius le prend de vitesse et, débarquant avant lui, déclare tout de go qu’il n’est pas question pour les Français de se rallier à « un accord de dupes ». Ce propos à l’emporte-pièce fait aussitôt le tour du monde. Il sème la fureur chez les Américains, la consternation chez les autres négociateurs… et la jubilation aux États-Unis comme au Moyen-Orient chez tous les opposants à la politique d’Obama. À Genève, le texte est remis à l’ouvrage, mais les Iraniens, considérant la première version comme acquise, refusent de bouger. Il faut se séparer sans conclure.


La négociation reprend un peu plus tard, une fois l’émotion retombée. Il apparaît que les points soulevés par les Français sont en fait d’une importance relative et ne modifient pas l’équilibre du projet. Un accord est finalement atteint le 24 novembre, mais l’incident créé par le ministre français des affaires étrangères laisse des traces tout au long de la négociation finale qui va s’étendre sur à peu près 18 mois pour aboutir le 14 juillet 2015 à l’accord dit Joint Comprehensive Plan of Action (Plan global et commun d’action). Les Américains, en particulier, se font plus attentifs à informer leurs partenaires des progrès de leurs discussions avec les Iraniens. Aucun nouvel accroc au sein du groupe P5+1 ne marque cette ultime période, même si les Français lâchent de temps en temps des commentaires plutôt acides destinés à bien marquer leur vigilance. Leur réputation de Bad Cops de la négociation est désormais établie, notamment auprès des Monarchies de la Péninsule arabique qui s’inquiètent de tout ce qui pourrait venir renforcer la main des Iraniens. François Hollande y est fêté comme un héros, façon de faire comprendre à Obama qu’il devrait mieux tenir compte des positions de ses amis. Hollande est ainsi le premier dirigeant occidental à être invité à un sommet du Conseil de coopération du Golfe, en mai 2015, à Riyad.


Fin juillet, alors que l’administration américaine, Obama et Kerry en tête, déploie tous ses efforts pour convaincre son opinion, et en particulier le Congrès, de l’excellence de l’accord qu’elle vient d’obtenir, un coup de projecteur tombe encore sur les Français. Et plus précisément sur le conseiller du Président, Jacques Audibert, qui lors d’un entretien avec deux parlementaires américains de passage à Paris, laisse entendre que si l’accord n’entrait pas en vigueur, ce ne serait pas la fin du monde : après une ou deux années de querelles, les Iraniens reviendraient à la table de négociation et pourraient s’y présenter encore mieux disposés. Cette analyse va directement à l’encontre de l’argumentation des dirigeants américains, qui répètent que l’accord atteint est le meilleur des accords possibles et que sa non-application créerait une crise aux conséquences incalculables. L’affaire n’aura pas de suite, mais conforte encore les partisans de l’accord, aux États-Unis et ailleurs, dans l’idée que les Français, décidément, n’ont jamais été de chauds partisans d’un compromis permettant à l’Iran de sortir la tête haute de la crise nucléaire. Dans le même sens, il est à noter que début 2015, les meilleurs experts stratégiques français gravitant autour du Quai d’Orsay exprimaient ouvertement leur scepticisme sur la possibilité de parvenir à un accord avec l’Iran dans le courant de l’année. Et l’accord une fois conclu, leurs prises de position en sa faveur sont rares et plus que modérées.


Bilan et perspectives


Comment évaluer, en conclusion, le rôle des Français en cette affaire ? Il se divise clairement en deux époques, dont la césure coïncide avec la succession à la Présidence de la République de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Dans la première, les Français lancent la négociation et cherchent activement une sortie de crise, mais l’administration de George W.Bush veille à empêcher tout progrès. Le groupe de hauts fonctionnaires, fins praticiens des questions stratégiques et des négociations multilatérales, qui a tenu le dossier tout au long de la période, a plutôt été bridé par le pouvoir politique durant cette première époque. Dans la seconde, il a pu au contraire faire valoir sans entraves sa vision des choses. Les Français sont alors apparus en défenseurs minutieux, parfois revêches, des intérêts de la lutte contre la prolifération. Pour un pays qui avait été l’un des derniers à rejoindre le Traité de non-prolifération, en 1992, soit 24 ans après son ouverture à la signature, c’était une belle façon de démontrer son adhésion désormais sans faille à l’un des principaux piliers de la sécurité internationale. Mais en s’attachant aux règles et aux principes, plutôt qu’à leur traduction dans une situation donnée, ce qui est après tout l’une des fonctions de la diplomatie, les Français ont fini par s’interdire de jouer en cette affaire un rôle qui était à portée de la France, celui du facilitateur œuvrant à rapprocher les parties. Dès lors, ils n’ont plus pu peser sur le cours d’une négociation prise en main par l’administration de Barack Obama avec une autorité croissante et la volonté pragmatique d’aboutir. Devenus inutiles, donc marginalisés, il leur est resté au final pour seule récompense la satisfaction un peu morose d’avoir été face au monde les vestales du temple de la non-prolifération.


Quelle conséquence de cette attitude sur la relation franco-iranienne et sur la position des Français dans la zone du Golfe persique ? Du côté iranien, si, comme on peut l’espérer, l’accord du 14 juillet dernier est appliqué sans crise majeure par toutes les parties, il est vraisemblable que l’on ne tiendra pas rigueur aux Français de leur comportement durant la dernière période des négociations. Cette page est à présent tournée, l’important pour l’Iran est d’obtenir avec la levée des sanctions la relance de son économie et son ouverture sur le monde. Pour les Iraniens, la France a clairement un rôle à jouer dans cette nouvelle phase. À cet égard, la visite réussie de Laurent Fabius à Téhéran dès la fin juillet, l’invitation du Président Rouhani à Paris, l’empressement manifesté par les entreprises françaises pour renouer avec l’Iran et l’accueil positif qui leur a été réservé sont de bon augure. Il convient de rappeler ici qu’en 1988, à la fin de la guerre Irak-Iran, alors que les relations entre Téhéran et Paris étaient infiniment plus dégradées que dans la période récente, la volonté commune de passer l’éponge avait permis de relancer sans difficulté les relations entre les deux pays.


Enfin, pour peu que l’on y prenne garde, la restauration de la relation franco-iranienne ne devrait pas entraîner de détérioration de la relation avec les royaumes de la Péninsule arabique. Quoi que l’on puisse penser du comportement de l’Arabie saoudite, accessoirement du Qatar et des Émirats arabes unis, dans les crises irakienne, yéménite et surtout syrienne, ces pays restent incontournables pour rétablir la paix dans la région. Rien ne s’y construira de positif et de durable sans un minimum de détente et de coopération entre eux et l’Iran. Il y a là un rôle à jouer pour la France, un rôle conforme à sa vocation, celui du pays qui parle avec tout le monde, toujours à la recherche de solutions.

(paru dans le N° 96 de la revue Confluences Méditerranée, hiver 2015-2016) 

vendredi 15 avril 2016

Nuages sur l'accord nucléaire avec l'Iran

Boulevard Extérieur
L’accord nucléaire du 14 juillet entre l’Iran et le groupe de puissances dit P5+1 (Chine, États-Unis, France, Grande-Bretagne et Russie, plus l’Allemagne) a été à juste titre salué comme un succès historique, fruit de plus de dix ans d’efforts diplomatiques. Mais ce sommet atteint, restent encore tous les périls de la descente, c’est-à-dire d’une mise en œuvre qui va durer de dix à quinze ans. 
Le pari de l’accord, c’est qu’au bout de ce temps, la confiance ayant été retrouvée quant aux pratiques et intentions nucléaires de l’Iran, celui-ci pourra être accueilli dans la communauté internationale comme un membre pleinement respectueux des normes de la non-prolifération. Mais pour cela, encore faut-il que toutes les parties s’attachent, selon les termes mêmes de l’accord du 15 juillet, « à appliquer ce plan d’action de bonne foi, dans une atmosphère constructive fondée sur le respect mutuel, et à s’interdire toute action allant à l’encontre de sa lettre, de son esprit et de son intention. » Ce n’est pas à ce jour le chemin emprunté.

            Un inquiétant programme balistique


Côté iranien, la lettre de l’accord, depuis son entrée en vigueur le 16 janvier dernier, a été scrupuleusement appliquée, comme en témoignent les rapports de l’Agence internationale de l’énergie atomique, dotée à cette occasion de pouvoirs d’inspection hautement renforcés : les milliers de centrifugeuses en excédent ont été démantelées, l’essentiel du stock d’uranium faiblement enrichi a été transféré à l’étranger, le cœur du réacteur d’Arak a été rendu inutilisable par une coulée de béton. 
Mais à la marge de l’accord, les choses se gâtent. Car si l’accord est strictement limité à la question de la prolifération nucléaire, un lien manifeste existe entre celle-ci et la prolifération balistique. Or l’Iran développe avec opiniâtreté un programme de missiles suffisamment puissants pour pouvoir emporter un jour sur longue distance des têtes nucléaires, s’il était décidé d’aménager ces vecteurs à une telle fin. En octobre, puis en mars dernier, il a ainsi procédé à des essais de missiles confirmant sa volonté de disposer d’une capacité de dissuasion balistique à l’égard de tout pays du Proche et du Moyen-Orient.
Ce programme balistique est géré par les Pasdaran ou Gardiens de la révolution, ce corps d’élite politico-militaire, ne rendant des comptes qu’au Guide suprême, Ali Khamenei, et qui intervient lourdement dans le quotidien de la République islamique. Ses chefs n’ont pas fait mystère de leur réticence à l’égard du compromis avec des puissances hostiles que représentait à leurs yeux l’accord nucléaire. Ils ne veulent surtout pas qu’il puisse déboucher sur une détente internationale qui affaiblirait les ressorts du régime. 
Ils accompagnent leur programme balistique de mises en scène et d’une rhétorique agressives qui avivent encore les inquiétudes des observateurs extérieurs, donne des armes à tous ceux, aux États-Unis et ailleurs, qui verraient volontiers capoter l’accord nucléaire, et embarrasse lourdement le gouvernement du président Rohani. Mais c’est précisément l’un des buts recherchés dans l’affrontement qui se dessine de plus en plus visiblement entre d’une part les Pasdaran, gardiens de la pureté des idéaux de la révolution en même temps que de leurs intérêts très concrets dans une économie fermée, d’autre part un Président ayant fait de l’ouverture sur le monde extérieur l’axe directeur de son mandat.

            De lourdes sanctions toujours en vigueur


Du côté américain, les choses ne vont pas mieux. Là encore, la lettre de l’accord a été respectée, les sanctions qui y sont énumérées ont bien été levées, mais à ses marges, toutes les sanctions hors de portée de l’accord, car prises pour des raisons étrangères à la lutte contre la prolifération nucléaire, restent en vigueur. Ce sont, pour beaucoup, des sanctions votées par le Congrès à l’époque Clinton pour punir l’Iran de son soutien au terrorisme et de ses atteintes aux droits de l’homme, et quelques-unes prises encore récemment par le président Obama lui-même. 
Sauf certaines exceptions, dans le domaine aéronautique civil notamment, ou dans des secteurs à dimension humanitaire tels que l’agro-alimentaire et le médical, ces sanctions-là interdisent toujours aux entreprises américaines de frayer avec l’Iran. Jusque là, rien de très gênant, même au contraire, pour les entreprises étrangères, en particulier européennes, qui souhaitent revenir ou prendre pied dans le pays. Mais elles vont de fait bien plus loin, en interdisant à qui que ce soit à travers le monde toute affaire dans lequel un seul citoyen américain serait impliqué, toute affaire aussi où se retrouveraient des institutions ou des individus figurant sur une liste noire, en particulier les fameux Pasdaran, toute affaire enfin qui amènerait une circulation de dollars entre l’Iran et un quelconque correspondant extérieur. De telles règles aboutissent à rendre extraordinairement complexe le montage de la moindre transaction avec l’Iran, et en réalité, à l’interdire.
De fait, les banques européennes, traumatisées par les amendes cuisantes subies récemment par quelques-unes des plus importantes d’entre elles, refusent de bouger. La plus grande partie des projets européens concernant le marché iranien sont donc au point mort, ainsi que le retour en Iran de la plupart des fonds iraniens détenus à l’étranger et gelés par les sanctions, s’élevant à plusieurs dizaines de milliards de dollars, que l’accord nucléaire avait en principe débloqués.
Cette situation a déjà entraîné une vive protestation du Guide de la Révolution qui, pour une fois au moins, n’a pas tout à fait tort de s’en prendre aux États-Unis en les accusant « de tout faire pour priver l’Iran des bénéfices de l’accord ». Il a aussi, non sans raison, exprimé la crainte que la prochaine administration ne se considère pas liée par les engagements de l’administration actuelle. 
Obama a paru d’abord sensible à la critique, en annonçant d’une part la recherche d’un certain assouplissement aux sanctions en vigueur, en mettant d’autre part le Congrès en garde contre le vote de nouvelles sanctions. Il a été sur ce point ouvertement soutenu par David Cameron, alerté sur la situation par les entreprises britanniques. 
L’on ne sait ce que font les Français ou l’Union européenne. Mais aux dernières nouvelles, l’administration du président Obama hésiterait encore à toucher aux sanctions en vigueur, de peur sans doute d’entraîner une violente réaction du Congrès. Et demeure en tout état de cause l’incertitude sur le résultat des prochaines élections américaines. Même si Hillary Clinton l’emportait, celle-ci, dans sa campagne, a manifesté l’intention d’appliquer a minima l’accord avec l’Iran, ce qui pourrait présager de longues difficultés.

            Remettre l’accord sur ses rails


Nous en sommes là aujourd’hui, et cet aujourd’hui est hautement préoccupant, surtout si l’on songe aux quinze années encore à parcourir. Il faut espérer qu’il s’agit là de ratés de démarrage, que le bon sens triomphera, que personne ne se hasardera donc à casser un accord dont la rupture provoquerait à coup sûr la relance de la prolifération au Moyen-Orient. Mais il est vital de démontrer dans les quelques mois qui restent avant l’élection présidentielle américaine et les remises en cause qu’elle pourrait entraîner, que la confiance est en train de renaître et que l’accord roule sur de bons rails. 
Sans attendre, des inflexions sont nécessaires : du côté iranien en renonçant aux aspects provocateurs de son programme balistique et à son exploitation à des fins politiciennes, du côté américain en cessant d’entraver l’ouverture économique attendue avec anxiété par la population iranienne. Celle-ci, devant l’absence de résultats, commence à se demander si l’Iran n’a pas conclu « un marché de dupes ». La consolidation d’un tel sentiment serait évidemment désastreuse pour la suite. Il y va en cette affaire de l’avenir de l’expérience Rohani, que l’Europe, les États-Unis et bien d’autres, notamment au Moyen-Orient, ont tout intérêt à voir réussir.

lundi 21 mars 2016

15. Minorités du monde : les Indiens d'Amérique

Sans conteste la plus célèbre des minorités, la seule qui ait conquis un statut de grande vedette du cinéma. Mais les innombrables films où apparaissent les Indiens d’Amérique en disent moins sur les Indiens eux-mêmes que sur les modes et les mentalités de l’époque où ils ont été tournés : de la « destinée manifeste » des immigrants à occuper l’ensemble du continent au « bon Indien » des Baba Cools.

 La réalité est évidemment plus complexe. Les ancêtres des Indiens d’Amérique arrivent sur le continent en plusieurs vagues au cours de la préhistoire, venant de Sibérie, pour beaucoup en franchissant à pied le détroit de Behring en une période glaciaire où il était à sec. Combien sont-ils sur le territoire actuel des États-Unis à l’époque de l’arrivée de Christophe Colomb ? Entre deux et dix millions, répartis en centaines de tribus ou nations, parfois fédérées de façon assez lâche, et souvent en guerre les unes contre les autres. Certains sont agriculteurs, notamment sur la côte est, ou encore dans les États actuels du Nouveau-Mexique et d’Arizona, beaucoup, notamment dans la grande plaine centrale, sont des chasseurs-pêcheurs-cueilleurs nomades ou semi-nomades. Leurs modes de vie, de chasse et de combat sont profondément modifiés avec l’introduction du cheval, du métal et des armes à feu par les Espagnols. Mais les arrivants apportent aussi avec eux des maux inconnus : grippe, variole, alcoolisme… qui seront encore plus meurtriers que toutes les guerres livrées pour les éloigner ou les exterminer. Les Amérindiens ne sont plus que 600.000 sur le territoire actuel des États-Unis au début du XIXème siècle et 250.000 à la fin du siècle.

 En 1763, le roi d’Angleterre interdit aux colons de s’installer au-delà de la chaîne des Monts Appalaches, sur les terres nouvellement conquises à l’issue de la guerre de Sept ans contre les Français. L’interdiction ne tient pas longtemps, la pression des immigrants est trop forte, et les États-Unis, à compter de leur indépendance, mènent alternativement, ou même simultanément, à l’égard des Indiens, des politiques d’intégration et des politiques d’isolation dans des réserves.

 George Washington et ses successeurs immédiats lancent ainsi une politique de « civilisation » des Indiens, appuyée sur des fonds fédéraux et les missions chrétiennes. En 1817, les premiers Cherokees accèdent à la nationalité américaine (ce n’est qu’en 1924 que tous les Indiens seront reconnus comme Américains). Mais l’afflux d’immigrants conduit à de nombreux conflits et le Congrès autorise en 1830 le gouvernement fédéral à organiser le transfert à l’ouest du Mississipi des tribus installées à l’est du fleuve. En 1851, la colonisation ayant à son tour franchi le Mississipi, le gouvernement fédéral commence à créer des réserves d’Indiens à l’ouest du fleuve. 20 ans plus tard, il change de ligne en menant une tentative d’attribution de parcelles de terre individuelles aux Indiens, et en mettant progressivement fin à la reconnaissance des tribus indiennes comme nations indépendantes, aptes à signer des traités avec le gouvernement fédéral.

 Mais ces politiques se heurtent à une forte résistance des populations indiennes et toute la période, jusqu’à la fin du XIXème siècle, est ponctuée de « guerres indiennes », combinaison de batailles rangées, de raids et d’escarmouches. C’est aussi dans les années 1880 que disparaissent les derniers bisons de la grande Prairie sous l’effet d’une chasse indiscriminée, privant les Indiens d’une source importante de nourriture. Au début du XXème siècle, la population indienne parquée sur des territoires rétrécis, déstructurée, abandonnée à elle-même, paraît proche de l’extinction.

 Une réaction s’amorce dans les années 1920. Franklin D. Roosevelt lance en 1934 un « Indian New Deal » rendant aux tribus un minimum d’autonomie dans leur gestion et les dotant de conseils élus. Nouveau renversement de politique en 1950 : le gouvernement fédéral se défausse de la plupart de ses responsabilités dans la gestion des Indiens et encourage les États fédérés à mener une politique d’assimilation de leurs populations indiennes. Cette politique porte peu de fruits et dans les années 1960, les Indiens, bénéficiant du mouvement des « Civil Rights », commencent à s’agiter en une prise de conscience identitaire. Ceci conduit à la loi de 1975 d’« auto-détermination indienne », censée leur offrir le choix entre l’assimilation dans la société américaine et l’autogestion (y compris pour les questions d’éducation) au sein de Nations officiellement répertoriées.

 Au début du XXIème siècle, plus de quatre millions d’individus déclarent lors de recensements avoir un lien avec une tribu indienne précise, éventuellement en combinaison avec une autre origine. Près de 80% d’entre eux vivent hors des réserves, et 70% en milieu urbain. Malgré d’importants progrès, le niveau de vie, d’éducation et de santé des Américains d’origine indienne reste nettement plus faible que la moyenne, notamment dans les réserves où sévit un chômage massif avec tous les maux qui lui sont associés.

 Mais rien de tout ceci n’efface le portrait du « noble sauvage », vivant en communion avec la nature, incarné pour toujours par l’Indien américain dans l’imaginaire de la population américaine et, grâce au cinéma, dans l’imaginaire mondial. Portrait reflété dans la fameuse lettre (apocryphe) adressée par le Chef Seattle en 1853 au Gouverneur de l’État de Washington : « …Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple, chaque luisante aiguille de pin, chaque rive sablonneuse, chaque brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque insecte bourdonnant sont sacrés dans le souvenir et l'expérience de mon peuple. Pour nous, la sève qui coule dans les arbres est comme le sang qui coule dans nos veines. Nous appartenons à la terre et la terre est une part de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs. L’ours, le cerf, le grand aigle sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs des prairies, la chaleur animale du poney, l’homme, tous appartiennent à la même famille. L’eau scintillante qui court dans les torrents et les rivières n’est pas seulement de l’eau mais le sang de nos ancêtres ».


Avec ce billet, se termine la série de 15 articles consacrés aux minorités du monde, que vous pouvez aisément retrouver en remontant le fil de ce blog.

mercredi 2 mars 2016

Iran, nouvelles perspectives


publié le 1er mars par 
Boulevard Extérieur
Comme il l’espérait, le Président Rohani sort clairement renforcé des élections qui viennent de se dérouler en Iran. Certes, il n’existe pas en ce pays de partis constitués, et un deuxième tour doit encore pourvoir au Parlement une soixante de sièges sur un total de 290. Les lignes restent donc encore floues entre le nombre définitif, s’il le devient jamais, de ses partisans et de ses adversaires. Mais la victoire de Téhéran, où la liste de « l’Espoir », coalition de réformateurs et de modérés, a remporté la totalité des trente sièges en jeu annonce une bascule des équilibres anciens quand les conservateurs, dits encore « principalistes », élus du temps d’Ahmadinejad, faisaient la loi au Parlement.
Certes, Téhéran n'est pas l'Iran, la province reste encore très pénétrée de traditions et de conservatisme. Mais même en province, beaucoup de villes ont voté en faveur de Rohani. Et celui-ci peut espérer l’appui des élus de communautés excentrées : Arabes, Kurdes, Baloutches, Turkmènes, Azéris de l’Ouest, qui, quelle que soit leur étiquette, restent sensibles aux efforts de reconnaissance de leur identité. Et il y a surtout au travers du pays beaucoup d’élus au label peu explicite, choisis d’abord sur des enjeux locaux. Ceux-là seront aisément convaincus d’appuyer le gouvernement s’ils ont le sentiment qu’il est le mieux placé pour apporter à leur circonscription développement et prospérité.

           L’émergence de conservateurs modérés

Et puis, même parmi les conservateurs, il y a une frange modérée, d’abord à l’écoute de la parole du Guide suprême, et conduite par le président du Parlement sortant, Ali Larijani, d’ailleurs élu à Qom. Ce groupe, sur instruction du Guide, a en particulier permis à Rohani d’obtenir, par un bon verrouillage de procédure, l’appui du Parlement lorsqu’il s’est agi d’approuver l’accord nucléaire de juillet dernier. Ces conservateurs modérés, en une prise de position déterminante pour l’avenir du gouvernement Rohani, ont ainsi fait le choix de l’ouverture de l’économie grâce à la levée des sanctions, contre le choix alternatif d’une « économie de résistance », pour partie autarcique, pour partie fondée sur la contrebande, et alimentée de produits chinois, russes, ou indiens, qui n’ont jamais fait rêver la population iranienne. S’ils veulent atteindre la prospérité espérée, ces conservateurs modérés devront forcément soutenir la politique économique du Président Rohani, notamment en ce qui concerne l’accueil des investissements étrangers dans des secteurs fortement dégradés : hydrocarbures, transports, environnement. Ils devront aussi accepter de desserrer, ce qui sera moins simple, l’emprise sur l’économie des conglomérats publics ou semi-publics tenus par les Pasdaran, ou Gardiens de la Révolution, et par les grandes fondations pieuses.

            Les trois promesses

Rohani, au cours de son élection en 2013, a fait trois ordres de promesses : sortir de la crise nucléaire, qui empêchait tout progrès, relancer l’économie, donner de l’air à la société. La première est tenue. La deuxième va clairement devenir sa priorité jusqu’à la fin de son mandat présidentiel en 2017 afin de lui permettre sur de premiers résultats, même modestes, de se faire réélire. La troisième devra sans doute attendre qu’il puisse encore renforcer son autorité et sa légitimité au sein d’un régime compliqué, où des bastions cruciaux tels que le Pouvoir judiciaire, le Conseil des gardiens de la Constitution ou la hiérarchie des Pasdaran sont tenus par des conservateurs et des ultraconservateurs.
Des progrès significatifs en matière de libertés publiques ne sont sans doute pas à espérer avant le cours de son deuxième mandat, s’il y parvient jamais. Mais il est vrai aussi que la société iranienne évolue inexorablement, imperméable aux aléas de la politique, pour de plus en plus nous ressembler. C’était le cas même du temps d’Ahmadinejad, et le régime a compris qu’il ne pouvait pas aller trop loin en matière de manipulations politiques et d’étouffement des aspirations à l’ouverture. C’est ce qu’ont démontré les grandes manifestations de 2009, qui ont fini écrasées, mais qui lui ont fait très peur. Il est notable que les élections qui viennent de se dérouler et la Présidentielle de 2013, certes une fois éliminés les candidats qui inquiétaient le régime, se sont passées sans incident, sans soupçon de trucage. La République islamique en sort renforcée.

            Maturité et voie centrale

Et curieusement, la démocratie iranienne, si imparfaite, si bridée soit-elle, semble aller vers une sorte de maturité. Avec la possibilité de constitution d’un grand ensemble modéré, allant des réformateurs jusqu’aux conservateurs éclairés en passant par les partisans du président, l’on pourrait voir le jeu politique s’éloigner peu à peu des affrontements brutaux, clivants, qui ont marqué les débuts de la Révolution islamique, jusqu’aux présidences du réformateur Khatami et du populiste Ahmadinejad. Le régime entrerait ainsi dans des eaux plus apaisées, où l’esprit d’équilibre, de compromis, commencerait à pénétrer la sphère politique.
Certes, le meilleur n’est pas toujours sûr. Mais en ce sens, il est intéressant de mettre en lumière des propos récents de l’Imam Khamenei, tenus deux jours avant le premier tour de l’élection, où il s’exprimait ainsi : « modération est un joli terme, mais L’Islam ne parle pas ainsi… L’Islam recommande la voie médiane, moyenne… Ainsi nous avons fait de vous une communauté qui avance sur la voie du milieu, dit le Coran. Mais que signifie milieu en Islam ? Est-ce l’opposé de l’extrémisme ? Non c’est l’opposé de la déviation... La voie du milieu est la voie droite… Si vous déviez de cette voie droite, que ce soit à gauche ou à droite, ce n’est plus la voie du milieu. Ce n’est donc pas l’extrémisme qui va à l’encontre de la voie centrale, c’est la déviation. Bien sûr, sur une route, certains marchent vite, d’autres plus lentement. Mais aller vite n’est pas une mauvaise chose ! »

            L’autre élection

Un mot, pas le moindre, sur l’autre élection du vendredi 26 février : celle du Conseil des experts, assemblée de 88 docteurs de la loi, élue par la population pour huit ans, chargée, en cas de décès ou d’incapacité du Guide suprême, de pourvoir à son remplacement. Dans ce bastion du conservatisme, là encore la poussée des modérés a été forte, et au moins deux ultra-conservateurs emblématiques éliminés, notamment grâce à la discipline de vote des électeurs de Téhéran. Impossible de dire dans quel sens cette assemblée pourrait pencher le moment venu, car beaucoup de personnalités s’y considèrent comme indépendantes, et le Guide, qui a déjà 77 ans, cherchera à orienter sa succession vers quelqu’un qui lui ressemble. Mais nul doute que le jeu s’est ouvert sur un choix évidemment crucial pour l’avenir de la République islamique.

            Un rôle pour l’Europe

Et l’Europe dans tout cela ? Elle a une chance historique de revenir la première dans le jeu, car les Américains sont encore empêtrés dans de vieilles sanctions toujours en vigueur, concernant la lutte contre le terrorisme et l’appui aux droits de l’homme. Les Iraniens, clairement, nous attendent. Il nous faut donc soutenir Rouhani, éviter la répétition de l’erreur des années Khatami, durant lesquelles faute de prendre ce président réformateur au sérieux, nous avons contribué à l’élection d’Ahmadinejad. Et garder en même temps à l’esprit qu’il y a des baisers qui tuent, donc ne pas laisser croire qu’en poussant aux réformes, nous cherchons finalement à déstabiliser la République islamique, à entraîner Iran vers une sorte de « révolution de couleur ». Notre soutien, pour être efficace, a tout intérêt à être légitimiste, en faisant comprendre que nous souhaitons voir se rapprocher de nous, à leur rythme propre, toute la société, toutes les institutions iraniennes, sans y introduire de discrimination.

           Le nucléaire et au-delà

Pour être pris au sérieux, il est un sujet important sur lequel il va falloir nous investir : la bonne application de l’accord nucléaire. Car sans la bonne application de cet accord, et la confiance mutuelle qu’elle devrait progressivement susciter, l’Iran en reviendra à se replier lui-même. Nous pourrons alors dire adieu aux possibilités, certes encore ténues, de voir l’Iran jouer un rôle plus coopératif dans la solution des grandes crises qui agitent le Proche et le Moyen-Orient. Il est certain que nous veillerons scrupuleusement à la façon dont l’Iran s’acquittera de ses obligations nucléaires. Mais il faudra aussi étendre notre rigueur aux Etats-Unis car c’est là, à vrai dire, que résident à court terme les risques les plus sérieux de voir l’accord mis à mal : par la mauvaise volonté persistante du Congrès, ou par un nouveau président entraîné par ses déclarations électorales. L’Union européenne, partie à cet accord, doit donc se tenir prête à résister à toute tentative de l’administration américaine de ralentir par l’entretien d’un maquis juridique la fluide application de l’accord, et à plus forte raison de le casser. Garante à l’égard de toutes les parties, elle pourrait trouver là un rôle à sa mesure, et capitaliser sur la confiance recueillie pour avancer sur d’autres dossiers. Par exemple, la création d’un climat minimal de détente entre l’Iran, la Turquie et l’Arabie saoudite, sans lequel aucune solution durable ne sera trouvée aux problèmes de la région.

mercredi 10 février 2016

Minorités du monde 14. Les Juifs d'Iran

Avant-dernière d'une série de quinze chroniques sur les minorités à travers le monde...

Les Juifs d’Iran – la plus importante communauté juive du Moyen-Orient après Israël, même si elle a beaucoup fondu ces dernières décennies – se situent volontiers parmi les plus anciens occupants du pays. Ils y sont en effet arrivés en plusieurs vagues de déportation, amorcées dès le VIIIème siècle avant l’ère chrétienne quand le royaume d’Israël est détruit par les Assyriens, puis au début du VIème siècle lorsque les Babyloniens conquièrent le royaume de Juda et détruisent Jérusalem. Un demi-siècle plus tard, l’empereur perse Cyrus s’empare de Babylone et autorise les Juifs à retourner sur leur terre, devenue la province perse de Judée. Le prophète Isaïe le qualifie d’Oint et de Berger du Seigneur, dont Dieu soutient la main droite. Mais beaucoup de Juifs font alors le choix de rester sur place. Peut-être un siècle plus tard se déroule l’épisode relaté dans la Bible par le Livre d’Esther (mais dans aucune autre source indépendante), où Esther donc, épouse juive de l’empereur perse Assuérus, peut-être Xerxès, détourne une conspiration ourdie pour détruire son peuple. Esther a d’ailleurs son tombeau en Iran, ainsi que le prophète Daniel.

En plus de deux mille ans, les Juifs de Perse, puis d’Iran, passent par de longues phases de prospérité, alternant avec des périodes de discrimination et de persécutions. Ils jouent probablement un rôle important dans la diffusion du judaïsme en Europe au Haut Moyen-âge au travers des rives de la Mer caspienne. Certains empires, les Achéménides, les Parthes, puis après l’arrivée de l’Islam, les Omeyyades, les Abbassides, et même par moments les Mongols, se montrent débonnaires à leur égard. D’autres au contraire, les Sassanides, juste avant l’invasion arabe, qui imposent le zoroastrisme comme religion d’État, ou les Safavides à compter du XVIème siècle, qui convertissent de force tout le pays au chiisme, font preuve, au moins par bouffées, de grave intolérance. Comme ailleurs, les Juifs résistent à leur manière, et traversent sans trop d’encombres le XIXème siècle. Mais ils sont alors maintenus dans des ghettos, en un état lamentable d’arriération. Tout à la fin du siècle, arrive la première lueur d’émancipation, avec l’ouverture des écoles de l’Alliance israélite universelle, où, grâce à des instituteurs venus de France, les Juifs peuvent enfin recevoir (en français) une éducation moderne et retrouver la fierté de leur identité. Enfin, au début du XXème siècle, la Révolution constitutionnaliste, à laquelle d’ailleurs certains participent, efface toute discrimination légale à leur égard et les établit comme citoyens à part entière.

La République islamique qui s’installe en 1979 n’introduit en principe à l’égard des Juifs aucune disposition discriminatoire. Ils conservent en particulier leurs synagogues et leur liberté de culte. Ils font leur service militaire. Leurs écoles, en revanche, tout en gardant leurs dénominations, sont rattachées au système d’éducation nationale. Ils vivent en symbiose étroite avec l’ensemble de la population, dont ils ne se distinguent pas, sinon par le respect de leurs rites. Mais, de fait, l’administration, l’armée, les entreprises publiques, la vie politique… leur sont fermées. A noter qu’il leur est accordé un député, élu par la communauté juive, aux côtés d’un député zoroastrien, et de trois députés chrétiens. Ce député, on l’imagine, veille, comme l’ensemble des représentants de la communauté, à proclamer une adhésion sans faille à la République islamique. Celle-ci prend soin en retour de distinguer l’antisionisme, dont elle a fait un dogme fondateur, de l’antisémitisme qu’elle rejette. Dans la réalité, les lignes sont plus brouillées. Longtemps, les autorités ont interdit aux Juifs de quitter le pays sans autorisation spéciale, et ceux qui s’y sont risqués l’ont fait au péril de leur vie. Un procès inique a été intenté en 2000 à une douzaine de pauvres juifs de Chiraz sous l’accusation d’espionnage en faveur d’Israël, et les a conduits en prison pour plusieurs années. La presse, la télévision chevauchent assez librement la frontière entre antisionisme et antisémitisme, et la présidence d’Ahmadinejad, marquée par des débordements de négationnisme et de haine à l’égard d’Israël, a certainement été douloureuse pour la communauté juive d’Iran. Cette période a heureusement été close avec l’élection en 2013 du président modéré Hassan Rouhani, qui a marqué sa différence en adressant des signaux positifs à la communauté juive d’Iran, ainsi qu’aux Juifs du monde entier.

Cette communauté, qui comptait plusieurs dizaines de milliers de membres il y a un demi-siècle, ne doit guère en compter aujourd’hui qu’une dizaine de mille, désormais presque entièrement regroupés sur Téhéran. La plupart sont partis tout simplement faute d’opportunités de carrière, comprenant qu’ils n’étaient tolérés que dans la mesure où ils ne cherchaient pas à s’élever au-dessus de leur condition traditionnelle. Ce mouvement d’émigration s’était d’ailleurs amorcé bien avant la Révolution islamique. Ces Juifs iraniens, ou Iraniens juifs, forment des communautés prospères aux États-Unis, notamment à Los Angeles et à New-York, en Europe et, bien entendu, en Israël. Si loin qu’ils soient de l’Iran, ils restent fortement attachés à la langue, aux coutumes et à la terre de leurs ancêtres.

mardi 26 janvier 2016

L'Iran entre levée des sanctions et nouvelles élections


publié le 24 janvier dans

Boulevard Extérieur

Un moment de bonheur

Au lendemain de l’entrée en vigueur de l’accord nucléaire entre l’Iran et le groupe des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, plus l’Allemagne, les « 5+1 », le Président de la République islamique, Hassan Rouhani, s’exprimant devant le Parlement, a qualifié ce moment de « page d’or dans l’histoire du pays ». Et de fait, la levée de l’essentiel des sanctions internationales est un immense soulagement pour l’économie et la société iraniennes. Certes, les Américains n’ont levé que leurs sanctions liées au nucléaire, ce qui veut dire que les vieilles sanctions imposées en 1995, du temps de Bill Clinton, au nom de la lutte contre le terrorisme et de la défense des droits de l’homme, continueront, pour la plupart, à produire leurs effets. Mais elles n’auront d’effets secondaires ni sur les entreprises étrangères, donc européennes, ni même sur les filiales de sociétés américaines installées à l’étranger. Il faudra néanmoins éviter de passer par les circuits bancaires américains, mais nul doute que des solutions seront trouvées sur ce point. Et donc, les entreprises européennes devraient être les premières bénéficiaires des opportunités que suscite dès à présent l’ouverture du marché iranien.

« En cette affaire » a poursuivi Hassan Rouhani « aucun côté n’a gagné contre l’autre. La nation iranienne l’a emporté, mais il n’y a de vaincu, ni en Iran, ni chez les nations qui ont négocié avec nous ». Et l’on comprend que le Président savoure ainsi son succès, sur lequel il a tout misé depuis son arrivée aux affaires à la mi-2013. Il a en même temps préparé la population à l’idée que les effets de l’ouverture ne pourraient être que progressifs en usant d’une métaphore bucolique : l’Iran venait de récupérer un jardin dont l’entrée lui avait été interdite pendant plusieurs années. Le lieu était donc en friche et il fallait à présent biner, planter et arroser avant d’en récolter les fruits.

Les soucis reviennent vite

La célébration de ce moment historique n’a été qu’un intermède dans les combats politiques qu’affronte le président Rouhani en sa qualité de figure de proue des modérés et des réformateurs. L’accord nucléaire, précisément pour les opportunités d’ouverture qu’il offre, tant en interne qu’en externe, n’est pas du goût des plus conservateurs du régime, et il a fallu que s’exerce l’autorité du Guide de la révolution islamique, Ali Khamenei, pour qu’il soit approuvé à l’automne dernier par le Parlement, où ces conservateurs, minoritaires dans le pays, sont fortement majoritaires.

Le prochain combat est donc celui des élections législatives qui verront le renouvellement pour quatre ans de ce parlement, ou Majles. Le premier tour des élections aura lieu le 26 février. Une autre élection se tiendra le même jour, également au suffrage universel : celle de l’Assemblée des experts, ensemble de 86 docteurs en religion, élu pour huit ans, et appelé à élire un nouveau Guide en cas de décès ou d’incapacité du tenant du titre. Or Ali Khamenei a aujourd’hui 76 ans. Il est donc possible que la prochaine Assemblée des experts soit appelée à jouer un rôle déterminant pour l’avenir de la République islamique en choisissant son successeur.

Si ces élections étaient parfaitement libres, nul doute que les soutiens de Rouhani remporteraient la majorité au Majles. Mais elles sont bridées par l’intervention du Conseil des Gardiens, sorte de Conseil constitutionnel, qui s’autorise à éliminer d’emblée tous les candidats qui ne réunissent pas à ses yeux les qualifications nécessaires. Or dans ce tri discrétionnaire, les candidats réformateurs ont toujours été les grands perdants. Dès l’automne dernier, le Président Rouhani, sentant ce qui allait venir, avait publiquement interpellé le Conseil des Gardiens en lui demandant de respecter la Constitution, qui lui confie simplement la responsabilité de « superviser » les élections. Mais il avait été aussitôt contré par le camp conservateur, notamment par la hiérarchie des Pasdaran, qui l’avait accusé de mettre en péril les fondements de la République islamique.

Hécatombe chez les réformateurs

Les pressentiments de Rouhani se sont depuis confirmés. Sur quelque 11.000 candidats en lice pour 290 sièges, les antennes locales mises en place pour un premier tri par le Conseil des Gardiens en ont déjà écarté 6.000, dont 3.000 formant la quasi-totalité des candidats marqués comme réformateurs. Le Conseil des Gardiens tranchera en seconde instance, procédant par nouvelles éliminations ou par repêchages, puis le Guide de la révolution interviendra pour quelques rectifications. Mais il est à craindre que le taux d’élimination de candidats à la prochaine élection soit le plus élevé jamais constaté dans des élections législatives en Iran.

Rouhani est déjà remonté au créneau, en rappelant à la télévision que le Parlement était « la maison du peuple et non d’une faction particulière » et en annonçant qu’il allait s’employer à infléchir la procédure en cours. Mais le Guide de la Révolution est déjà intervenu sur le sujet en rappelant récemment que « les gens n’acceptant pas le système »n’avaient pas leur place au Parlement. Or les Réformateurs, souvent mêlés aux troubles et manifestations massives de 2009 qui avaient tellement fait peur au régime, sont vus par les Conservateurs comme des opposants irréductibles à la République islamique.

Le Conseil des Gardiens toujours à la manoeuvre

Même si ce bras de fer se concluait par l’arrivée au Majles d’une majorité de modérés, étiquette sous laquelle Rouhani s’était présenté à l’élection présidentielle, ses ennuis ne seraient pas terminés pour autant. Le cœur du régime considère en effet volontiers que Rouhani a rempli son rôle en obtenant la levée des sanctions internationales et qu’il doit désormais être confiné à la gestion des affaires courantes jusqu’à la fin de son mandat, mi-2017. Pour Rouhani au contraire, le moment est arrivé de tenir ses promesses en matière d’ouverture, où il est attendu par ses électeurs. Y parviendra-t-il ou subira-t-il le sort de son prédécesseur réformateur, Mohammad Khatami, président de 1997 à 2005, dont toutes les initiatives législatives ont été systématiquement bloquées par le Conseil des Gardiens, chargé de veiller à la conformité des lois au regard de la Constitution mais aussi des principes de l’Islam ? C’est ainsi que Khatami, de plus en plus discrédité aux yeux de ses électeurs pour son incapacité à agir, avait cédé la place à un populiste exalté, Mahmoud Ahmadinejad…

Rouhani le lutteur

Mais Khatami était un intellectuel un peu perdu en politique, Rouhani est d’un autre tempérament. Formé au cœur du sérail, il en connaît les détours. Malgré ses différences avec le Guide, il ne lui a jamais ménagé sa loyauté, et a protégé le lien de confiance noué avec ce dernier dès les débuts de la République islamique. Et comme démontré en d’autres circonstances, notamment quand il était chargé au début des années 2000 du dossier nucléaire, il a la carrure pour affronter et réduire les résistances qui se dressent sur son chemin. A l’heure qu’il est, la plus visible est celle des Pasdaran, cette garde prétorienne du régime, dont la puissance et l’influence se sont renforcées au fil des années dans tous les domaines : politique intérieure, politique extérieure, économie. Rouhani a déjà fait savoir en plusieurs occasions qu’il ne se satisfaisait pas de cette évolution, et qu’ils devraient revenir à leur place. Ce combat, encore feutré, se déroule au quotidien. Le budget qui vient d’être présenté au Parlement prévoit ainsi une réduction de 16% des crédits alloués aux Pasdaran. Certes, leur présence dans l’économie, ou dans le contrôle d’un certain nombre de passages douaniers, leur donne accès à d’autres ressources. Mais le signal a dû être peu apprécié.

Rien n’est joué à l’heure qu’il est. Ces tensions, ces querelles, témoignent néanmoins, à leur façon, de la vitalité de la République islamique, qui a jusqu'à présent invalidé tous les paris faits sur sa sclérose, son affaiblissement, sa fin prochaine. Et puis, il y a la population iranienne, qui a su à plusieurs reprises faire entendre son impatience. Le régime sait qu’il ne peut lui imposer une politique de contention qui finirait par le rendre insupportable. C’est tout l’enjeu de la période qui s’ouvre, et qui pourrait être riche en nouvelles surprises.

lundi 11 janvier 2016

Arabie saoudite - Iran : complément d'enquête

article paru aujourd'hui sur le site de Boulevard Extérieur

Boulevard Extérieur

En Arabie saoudite, une affaire de politique intérieure

Il a beaucoup été écrit que Sheikh al Nimr, prêcheur chiite populaire dans la région de Qatif, dans l’est de l’Arabie saoudite, avait été exécuté pour provoquer l’Iran et le monde chiite, qui mettent en ce moment la dynastie saoudienne en difficulté, en Syrie, au Yémen, ou ailleurs. En réalité, cette opération a été conduite pour des motifs de politique intérieure, l’emportant sur toute autre considération. Quelle que soit la sévérité du jugement que l’on soit en droit de porter sur une telle exécution, elle relevait de la raison d’État, dès lors que les autorités saoudiennes étaient décidées à exécuter une quarantaine de militants d’al Qaida, parmi lesquels un autre prêcheur saoudien, Fares al Zahrani, tous impliqués dans une série d’attentats particulièrement sanglants conduits dans le royaume au début des années 2000. Et cette décision-là était une façon de répondre aux violentes critiques du leader de Da’esh, le calife autoproclamé Abou Bakr al Baghdadi, qui dans un discours diffusé fin 2015, avait enjoint aux Saoudiens de chasser sans plus attendre leurs dirigeants corrompus, apostats, «valets des Juifs et des Croisés ». La famille royale a jugé nécessaire de réagir par une démonstration de fermeté. Mais à partir du moment où il était décidé de passer à l’exécution collective de ces partisans d’el Qaida, il devenait politiquement nécessaire, pour ne pas s’attirer dans la population la critique d’un « deux poids, deux mesures », d’y joindre les militants chiites également détenus et condamnés à mort pour terrorisme.

Le sort du plus connu d’entre eux, Sheikh el Nimr, était dès lors scellé. Peu importe qu’il ait toujours veillé, dans ses homélies enflammées, à désapprouver l’usage de la violence armée. Il apparaissait comme un fauteur de troubles, déloyal aux lois fondamentales du Royaume, ce qui suffit en Arabie saoudite pour être désigné comme terroriste. Le seul geste qu’aient accompli les autorités saoudiennes pour répondre à l’émotion de l’opinion internationale qui s’inquiétait depuis quelque temps du sort de ce groupe de Chiites, a été d’épargner la vie du jeune neveu de Sheikh al Nimr, condamné lui aussi pour des actes séditieux, mais commis alors qu’il était encore mineur.

En Iran aussi, une affaire de politique intérieure

Il semble qu’en Arabie saoudite, l’opinion ait, dans sa majorité, favorablement accueilli cette vague d’exécutions. La famille du Sheikh al Nimr a émis, quant à elle, une déclaration condamnant une « mise à mort injuste » mais appelant la communauté chiite saoudienne à rester fidèle à l’enseignement de leur martyr en faisant preuve « de retenue et de contrôle ».

A l’extérieur en revanche, les protestations n’ont pas tardé à fuser, notamment dans les mondes iranien et chiite. Les Saoudiens, évidemment, s’y attendaient. L’une des premières réactions a été celle du Guide suprême, Ali Khamenei. Forte de ton, elle n’avait rien sur le fond pour les inquiéter puisqu’elle en appelait à la « vengeance divine », façon de laisser à la Providence le soin de poursuivre l’affaire. Mais les ultra-radicaux iraniens leur ont alors apporté un cadeau inespéré, la mise à sac de l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran et du consulat saoudien à Machhad, en une opération conduite, là encore, d’abord pour des raisons de politique intérieure. C’était ce qui pouvait le mieux embarrasser le Président modéré Hassan Rouhani, partisan de l’ouverture sur le monde extérieur et de l’apaisement des relations avec le grand voisin saoudien. Et le mettre en difficulté sur le plan international, c’était l’affaiblir aussi sur le plan intérieur alors que s’approchent deux élections nationales programmées pour fin février, celle du Parlement, et celle de l’Assemblée des experts, chargée de choisir un nouveau Guide en cas de mort ou d’incapacité du tenant de la fonction.

Mais pour Rouhani, et même pour les hiérarques de la République islamique, pas question de se laisser entraîner dans une crise internationale incontrôlée à un moment où se joue une partie importante pour l’avenir du régime, celle de l’application de l’accord nucléaire conclu le 14 juillet dernier, dont la mise en œuvre reste fragile. Rouhani a donc personnellement condamné avec véhémence la mise à sac de l’ambassade, et promis que ses auteurs seraient arrêtés et condamnés. Le Guide suprême s’est tu, mais les Pasdaran, dont on aurait pu imaginer qu’ils aient été les instigateurs de l’opération, se sont empressés de la désavouer. Qui donc en a été à l’origine ? Quelques prêcheurs du Vendredi ont mis en cause des « infiltrateurs » pilotés, bien entendu, par les États-Unis et par Israël…

Maîtriser les effets de l’affaire sur les autres dossiers, notamment le dossier syrien

Dans l’immédiat, les Saoudiens ont tiré profit de cette violation grossière des règles internationales pour se replacer en meilleure position. Ils ont pu rompre à bon droit leurs relations diplomatiques avec l’Iran et entraîner avec eux une demi-douzaine de pays du Golfe et du monde arabe : façon de pousser à nouveau l’Iran vers la catégorie des États parias, comme à l’heureuse époque où il était empêtré dans la crise du nucléaire, pour le plus grand confort de l’Arabie saoudite. L’Iran a bien tenté de retourner la situation en protestant contre le bombardement, survenu peu après, de son ambassade au Yémen par les forces de la coalition anti-houthi conduite par l’Arabie saoudite, mais il est vite apparu que l’opération n’était en rien dirigée contre la mission diplomatique iranienne, l’impact se situant à plusieurs centaines de mètres de son périmètre.

Il semble bien que l’on soit décidé de tous côtés à ne pas laisser ce différend bloquer l’évolution du dossier le plus brûlant de la région, le dossier syrien, dont la solution nécessitera forcément un minimum d’accord entre Iran et Arabie saoudite. John Kerry a aussitôt téléphoné à Téhéran et à Riyad, la Russie, la Turquie, l’Irak ont proposé leur médiation, Oman et le Koweït y travaillent peut-être déjà. Le Représentant saoudien auprès des Nations Unies y a déclaré que la rupture des relations diplomatiques avec l’Iran ne modifierait en rien les efforts de son pays pour parvenir à une sortie de la crise syrienne. Le vice-ministre des Affaires étrangères iranien chargé de la Syrie a déclaré de son côté que cette rupture des relations diplomatiques aurait, certes, un impact sur le dossier, mais que l’Iran resterait engagé à la recherche d’une solution. Le ministre des affaires étrangères lui-même, Mohammad Javad Zarif, a écrit au Secrétaire général des Nations Unies que l’Iran n’avait aucune intention de provoquer « une escalade des tensions dans la région ». L’exécution de Sheikh el Nimr laissera une émotion et un souvenir durables au Moyen-Orient. Mais il est permis d’espérer que la crise proprement politique qu’elle a déclenchée ira en s’apaisant. Une réconciliation entre Iran et Arabie saoudite est certes encore lointaine, mais au moins devrait-on pouvoir éviter de nouveaux dommages.