Pour l'information de mes fidèles lecteurs, voici la lettre que je viens d'adresser à Alain Juppé, en réaction à son récent article sur l'Iran.
Je vous ai autrefois loyalement servi comme agent du ministère des affaires étrangères. Je regarde aujourd’hui avec sympathie vos efforts pour rendre à la diplomatie française son éclat, et mieux encore, son efficacité.
Ancien ambassadeur à Téhéran, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre tribune parue dans le Monde du 19 juin : « la France n’oublie pas l’Iran ». L’on ne peut qu’être d’accord à 100% avec l’expression de votre soutien à l’opposition démocratique iranienne. D’accord aussi à 100% sur les sanctions ciblées vers les responsables de la répression. Notre pays doit continuer à jouer un rôle moteur en ce domaine. Mais d’autres sanctions, mises en œuvre par la France, par l’Union européenne et par les États-Unis, viennent peser sur la population.
Ces sanctions-là sont dénoncées par cette même opposition que nous souhaitons protéger et défendre. Shirin Ebadi, prix Nobel de la Paix, commandeur de la Légion d’Honneur, a encore récemment rappelé son hostilité aux sanctions économiques, « car elles portent préjudice au peuple ». Akbar Ganji, dissident éminent, qui a passé six ans à la prison d’Evin, vient d’écrire pour la BBC un article dans lequel il évoque « le scénario du pire ». Analysant l’effet des sanctions économiques et financières, il souligne : « personne ne peut prédire que le développement du chômage et de la pauvreté va entraîner des mouvements de protestation ou créer l’étincelle d’une révolution ». Au contraire, « une crise économique marginalisera le processus de transition vers la démocratie en faisant disparaître la classe moyenne, principal acteur d’un tel processus ». Il rappelle enfin que « dix ans de très dures sanctions économiques ont détruit la société irakienne mais n’ont pas affaibli le régime de Saddam Hussein, qui n’a été éliminé que par une invasion militaire ».
Particulièrement cruelles sont les sanctions qui touchent l’aéronautique civile : refus de vente de Boeing et d’Airbus, et obstacles créés à la modernisation du contrôle de l’espace aérien. En onze ans, 900 personnes sont mortes en Iran dans des accidents d’avion. Une partie de ces morts peut être imputée à l’effet de notre politique. Pour montrer que la France est sensible aux malheurs du peuple iranien, une ouverture en ce domaine serait tout à fait bienvenue. Elle pourrait être menée sans nous fâcher avec les Américains et sans incidence sur nos contentieux, nucléaire ou autre, avec le régime iranien.
De même, quel intérêt y a-t-il pour nous à ralentir nos échanges intellectuels, à limiter l’accueil d’étudiants, à empêcher les rencontres de chercheurs et d’universitaires dans des domaines non sensibles ? En agissant ainsi, nous tenons à distance les Iraniens qui nous sont les plus proches, nous renforçons l’isolement de la population, nous rendons service au régime. Oui, il y a d’autres moyens que ceux-là pour faire comprendre que « la France n’oublie pas l’Iran ».