dimanche 28 novembre 2010

Piètres stratèges

Notre président, pour justifier le dispositif de défense anti-missiles récemment adopté par l’OTAN, évoque le tir d’un missile iranien dont il serait "souhaitable que l’on puisse l’intercepter". Certes! Iranien ou autre, personne n’a envie de recevoir un missile sur la tête. Ce qui paraît moins clair, c’est l’enchaînement de circonstances qui conduirait un pays quelconque à envoyer -un missile- sur l’Europe. De deux choses l’une : ou ce pays hostile possède un arsenal sérieux, c’est-à-dire au moins une centaine de missiles, et l’on ne voit pas pourquoi il n’en tirerait, s’il est fâché, qu’un, ou même cinq ou six, pour subir ensuite de dures représailles. Ou il ne possède que quelques missiles, et là encore, on ne voit pas pourquoi il viderait son stock pour aller marcher sur la queue d’un tigre nucléaire en allant provoquer l’Europe ou l’Amérique.

Curieusement, l’éminent expert en affaires stratégiques, Bruno Tertrais, reprend aussi dans l’édition du Monde du 19 novembre cette hypothèse de tir d’un missile, qui pourrait être "accidentel ou non autorisé". Pour un tir accidentel, l’on sait que tout missile, ne serait-ce que pour la sécurité de ses propriétaires, est doté d’un dispositif de destruction en vol. Quand au tir non autorisé, on peut toujours imaginer qu’une équipe de gens mal intentionnés s’empare d’un missile balistique et le mette à feu. Mais c’est quand même une opération qui demande de prendre le contrôle d’un site de tir, de mettre la main sur les codes adéquats et de disposer de dizaines de personnes bien formées. Cela se voit dans les bandes dessinées, mais reste clairement hors de portée des terroristes du monde réel, d’el Qaeda à l’ETA.

Sur la base d’arguments aussi désinvoltes, la mise en place de ce bouclier anti-missiles va quand même mobiliser des milliards de dollars sur au moins une dizaine d’années. Il faudra ensuite entretenir le système. Et même arrivé à maturité, il ne pourra répondre qu’à un spectre étroit d’hypothèses. Il serait en effet saturé par une frappe massive, telle qu’on l’imagine dans un holocauste nucléaire. Il ne vise en outre que les seuls missiles balistiques, passant donc par l’espace extra-atmosphérique, et sera en particulier impuissant face à des missiles dits de croisière, volant à basse altitude.

Cette menace de frappe d’un nombre limité de missiles balistiques sur les forces ou les territoires de l’Occident mérite-t-elle une telle priorité ? Rappelons que Condoleezza Rice, le jour même du 11 septembre 2001, s’apprêtait à prononcer un discours sur l’importance de la défense anti-missiles pour la protection des États-Unis. Elle a dû le rempocher. Mais elle s’insérait, il est vrai, dans une longue file de défenseurs du concept. Il faut reconnaître à l’Amérique de la suite dans les idées. Cela fait cinquante ans, un président après l’autre, que ses administrations investissent dans la mise au point d’un tel dispositif, insensibles aux nombreux déboires subis dans la mise au point de projets successifs. L’on voit à l’œuvre une machine militaro-industrielle apparemment impossible à arrêter.

Mais le réseau extraordinairement complexe de moyens de commandement, de communication, de détection et d’interception qui va se mettre en place entre l’Europe et l’Amérique, à terre, sur mer et dans les airs, représente en tous cas une magnifique machine à intégrer. C’est ce que l’OTAN était du temps de la Guerre froide, qu’il n’est plus depuis la chute de l’empire soviétique, et qu’il va donc redevenir. La menace toute proche de l’Armée rouge à ses frontières obligeait à disposer d’états-majors, de planifications et de moyens opérationnels à bref délai, donc intégrant à un haut degré les forces armées des pays membres de l’Alliance. Même les forces françaises, en dépit de notre décision politique de retrait, s’étaient à petit bruit insérées dans le dispositif, en assumant le rôle essentiel de réserve générale vouée à monter sur tout point du front risquant de céder.

Tout ceci s’est délité après la chute du Mur, et l’OTAN est devenu une sorte de coordination assez lâche, de réservoir de moyens, cherchant à se rendre utile au gré des circonstances: Bosnie, Kossovo, Irak, Afghanistan. Mais tout change à présent: la nouvelle menace balistique ainsi invoquée appelle des temps de réaction -de l’ordre de la minute- encore plus courts que la vieille menace soviétique, et donc des dispositifs hautement intégrés, dans lesquels un ordinateur tapi quelque part en Amérique sera probablement le vrai décideur. Et l’OTAN accédera enfin au statut d’alliance globale: hyper-intégrée pour la défense de son territoire, mais aussi, très au-delà des termes de l’accord qui l’a fondée, prête à se projeter partout dans le monde au nom de l’idée qu’elle se fait de ses valeurs, de ses intérêts et de sa sécurité.

lundi 2 août 2010

petite lecture de vacances

Le 3 mars 1838, quelques semaines avant sa mort, Talleyrand se rend au prix de grands efforts à l'Académie des Sciences morales et politiques pour y prononcer l'éloge de son ancien subordonné au ministère des Affaires étrangères : Karl Friedrich Reinhard (ou Reinhart), décédé le 25 décembre précédent. A noter que ce diplomate français, dont la carrière, commencée en 1791, s'étend sur plus de 40 ans, et qui fut même très brièvement ministre des affaires étrangères en 1799, était né à Schorndorf, dans le Wurtemberg. Comme Talleyrand, il avait commencé par des études de théologie, mais à Tübingen. Il n'avait été naturalisé qu'en 1832, afin de pouvoir être nommé Pair de France. L'on était à l'époque moins regardant sur les questions de nationalité!

Ce discours d'environ une demi-heure peut être considéré comme l'un des plus beaux morceaux d'éloquence classique. Talleyrand, à travers l'éloge de Reinhart, fait le portrait du parfait diplomate, et donc, l'on s'en doute, de lui-même. L'on verra par l'extrait suivant qu'il place la barre assez haut, mes collègues des affaires étrangères apprécieront!

"Quoique M. Reinhart n'eût point alors l'avantage qu'il aurait eu quelques années plus tard, de trouver sous ses yeux d'excellents modèles, il savait déjà combien de qualités, et de qualités diverses, devaient distinguer un chef de division des affaires étrangères. Un tact délicat lui avait fait sentir que les mœurs d'un chef de division devaient être simples, régulières, retirées; qu'étranger au tumulte du monde, il devait vivre uniquement pour les affaires et leur vouer un secret impénétrable ; que toujours prêt à répondre sur les faits et sur les hommes, il devait avoir sans cesse présents à la mémoire tous les traités, connaître historiquement leurs dates, apprécier avec justesse leurs côtés forts et leurs côtés faibles, leurs antécédents et leurs conséquences, savoir enfin les noms des principaux négociateurs, et même leurs relations de famille ; que tout en faisant usage de ces connaissances, il devait prendre garde à inquiéter l'amour-propre toujours si clairvoyant du ministre, et qu'alors même qu'il l'entraînait à son opinion , son succès devait rester dans l'ombre ; car il savait qu'il ne devait briller que d'un éclat réfléchi ; mais il savait aussi que beaucoup de considération s'attachait naturellement à une vie aussi pure et aussi modeste.

L'esprit d'observation de M. Reinhart ne s'arrêtait point là ; il l'avait conduit à comprendre combien la réunion des qualités nécessaires à un ministre des affaires étrangères est rare. Il faut en effet qu'un ministre des affaires étrangères soit doué d'une sorte d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable; d'être réservé avec les formes de l'abandon, d'être habile jusque dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un moment dans les vingt-quatre heures, d'être ministre des affaires étrangères.

Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient, pourraient n'être pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler ici, pour détruire un préjugé assez généralement répandu : — Non , la diplomatie n'est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c'est surtout dans les transactions politiques, car c'est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve : et la réserve a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance.

Dominé par l'honneur et l'intérêt de son pays, par l'honneur et l'intérêt du prince, par l'amour de la liberté, fondé sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre."

vendredi 25 juin 2010

Héroïne afghane

Avec un million et demi d’héroïnomanes et une consommation de 70 tonnes par an (20% de la consommation mondiale), provoquant chaque année environ 30.000 morts, la Russie est la première victime au monde de l’héroïne. Le reste de l’Europe en consomme 88 tonnes par an et les Français, en particulier, dix tonnes. Toute cette héroïne vient d’Afghanistan. En 2009, huit ans après l’arrivée des Américains et de leurs alliés de l’OTAN, l’on estime que ce pays a produit près de 7.000 tonnes d’opium, soit 90% de la production mondiale. Ceci après un record absolu de 8.200 tonnes en 2007. Il en produisait 200 tonnes en 1980, juste après l’arrivée des Russes, 1.500 tonnes en 1990, peu après leur retrait, 3.200 tonnes en 2000, un an avant le départ des Taliban, et peut-être pas plus de 500 tonnes en 2001, qui a vu en fin d’année l’intervention américaine.

Viktor Ivanov, chargé en Russie de la lutte contre la drogue, s’est beaucoup plaint auprès de son homologue américain et des responsables de l’OTAN de la faible motivation en la matière des Occidentaux présents en Afghanistan. De fait, ceux-ci, malgré leur présence massive, ne sont parvenus à enrayer ni la croissance de la culture du pavot, ni le trafic correspondant d’opium et d’héroïne. Selon le rapport 2010 de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, les saisies d’opium en Afghanistan se sont situées en dessous de 50 tonnes en 2009, soit 0,5 pour mille de la production. Les saisies d’héroïnes se sont élevées, elles, à moins de 3 tonnes en 2008 pour une production supérieure à 500 tonnes. Notons que l’Iran et la Turquie, par lesquels passe l’essentiel du trafic de la « route des Balkans » s’achevant en Europe occidentale, ont respectivement saisi en 2008 23 et 15 tonnes d’héroïne afghane, donc beaucoup plus que les Afghans eux-mêmes.

L’on comprend la frustration des Russes. Viktor Ivanov s’est fait répondre par le porte-parole de l’OTAN : «Nous ne pouvons nous mettre en une situation où nous retirerions leur seule source de revenu à des gens vivant dans le deuxième pays le plus pauvre du monde, sans être capables de leur proposer une alternative.». Mais si l’on hésite à viser les cultivateurs, l’on pourrait s’attaquer aux trafiquants. Leurs réseaux, dans les dernières années, se sont considérablement renforcés. Mais rien ne semble pouvoir les atteindre. Rencontrant en mai dernier son homologue américain, Ivanov lui a remis une liste de neuf grands barons de la drogue, établis en Afghanistan ou en Asie centrale. L’on serait heureux de connaître, même à demi-mot, les suites données à cette information.

Tout ceci est d’autant plus paradoxal que chacun s’accorde à penser que le trafic de drogue est la principale source de financement du terrorisme et des mouvements subversifs hostiles à l’Occident. Or, si l’on a bien compris, c’est pour lutter contre la terreur qui menace nos cités que nos soldats traquent les Taliban, pour l’essentiel des paysans pachtouns, dans les hautes vallées d’Afghanistan.

Pendant ce temps-là, l’argent de la drogue n’a jamais autant coulé à flots, ni corrompu autant d’hommes et d’institutions sur les chemins qu’il emprunte. Toujours selon les Nations Unies, le marché mondial de l’héroïne et de l’opium représente une masse annuelle de 65 milliards de dollars dont 58 générés par la production afghane. Sur cette masse, guère plus de 400 millions reviennent aux cultivateurs afghans, les seuls dignes de compassion en cette affaire.

Au regard de ce chiffre plutôt modeste, notons que la guerre en Afghanistan coûtera au bas mot 73 milliards de dollars aux Américains en 2010, et 330 millions d’euros aux Français. Les Taliban, qui avaient d’abord laissé filer la culture du pavot, étaient parvenus, d’ailleurs sous la pression de la communauté internationale qui leur reprochait de pourrir la terre entière avec l'opium afghan, à réduire très sensiblement la production dans la dernière période de leur domination. Avec tous les moyens dont nous disposons, avec tout l’argent que nous dépensons pour ce pays, pourquoi n’arrivons-nous pas à faire au moins aussi bien qu’eux ?

dimanche 16 mai 2010

N'oublions pas Farzad Kamangar

Farzad Kamangar, instituteur dans la petite ville de Kamyaran, dans le Kurdistan iranien, marié et père de famille, a été exécuté à l'âge de 34 ans, le 9 mai dernier, à la prison centrale de Téhéran à l'issue de près de quatre ans de captivité. Il était accusé d'avoir participé à des attentats conduits par un groupe séparatiste kurde. De fait, s'il était bien militant autonomiste et syndicaliste, ainsi que militant des droits de l'homme, Farzad était l'être le plus plus pacifique qui soit. C'était aussi un vrai poète. Au cours de son séjour en prison, il avait écrit la lettre qui suit, adressée aux enfants de son école, qui mérite de rester gravée dans nos mémoires, et qui mériterait, le jour où cela deviendra possible, d'être lue chaque année dans toutes les écoles d'Iran.

Salut les enfants… Vous me manquez tous. Je passe mes jours et mes nuits ici, chantant les chansons de la vie en me rappelant vos doux souvenirs. Chaque jour, je salue le soleil au lieu de vous saluer. Je me lève chaque matin avec vous, mais derrière ces hauts murs. Je ris et dors en pensant à vous. Parfois, je suis complètement submergé par la nostalgie. Je souhaiterais qu’il soit possible de tout oublier, tout comme lors du retour d’une sortie scolaire, nous nous lavions de la poussière de notre fatigue avec l’eau claire de la rivière d’un petit village. Je souhaite que cela soit possible… Je souhaite qu’il soit possible que nos oreilles entendent le son de l’eau et que nos corps sentent la caresse des fleurs, comme nous le faisions lors de nos classes au milieu de la magnifique symphonie de la nature.

Je souhaite que nous puissions laisser nos livres d'arithmétique avec tous leurs problèmes sous un rocher, parce que quand “le père n’apporte pas de pain sur la table” [1], quelle différence cela fait-il si Pi égale 3,14 ou 100,14 ?

Nous avions laissé de côté les chapitres de science avec leurs composés chimiques et physiques. Nous espérions voir une réaction faite de “miracle et d’amour” en saluant les nuages dans le ciel, les regardant dériver avec le vent. Nous attendions un changement qui empêcherait que Koroush, votre camarade de classe, ne finisse ouvrier luttant pour gagner un morceau de pain, et ne tombe d’un immeuble pour nous quitter à jamais.

Nous attendions un Norouz différent qui apporterait une nouvelle paire de chaussures, de beaux habits et une nappe pleine de sucreries et de bonbons pour nous tous.

Je voudrais qu’il soit possible de réviser encore en secret notre alphabet kurde, loin du regard furieux du directeur de l’école, que nous puissions nous chanter des poèmes et des chansons dans notre langue maternelle, et nous prendre par la main et danser et danser encore. Je souhaite pouvoir une fois encore être le gardien de but des garçons de première année d'école élémentaire, qui rêvent de devenir Ronaldo pour pouvoir ainsi marquer un but et battre leur instituteur. Quel dommage que notre terre, nos rêves et nos désirs se recouvrent de poussière bien plus rapidement que cela n'arriverait sur un simple portrait ! Je souhaite pouvoir être encore un membre permanent du jeu de la Chaîne avec les filles de première année d’école primaire, ces mêmes filles qui, je le sais, écriront un jour en secret dans leur journal “j’aurais voulu ne jamais naître fille”.

Je sais que vous avez grandi et que vous allez vous marier, mais pour moi, vous restez les mêmes anges purs qui portent encore les baisers d’Ahoura Mazda dans leurs yeux magnifiques. Qui sait, si vous n’étiez pas nées dans une telle misère et une telle souffrance, vous pourriez maintenant collecter des signatures pour la Campagne des droits des femmes. Ou si vous n’étiez pas nées dans ce coin de terre oubliée de Dieu, vous ne seriez pas forcées de dire adieu, avec les larmes aux yeux, à l’école pour “la blanche dentelle de la féminité” et expérimenter “l’amère histoire du deuxième sexe”.

Filles du pays d’Ahoura, demain, lorsque vous cueillerez des fleurs dans les vallées pour faire des couronnes à vos enfants, parlez-leur de toute la pureté et du bonheur de votre enfance.

Garçons du pays du soleil, je sais que vous ne pouvez plus vous asseoir, chanter et rire avec vos camarades de classe, parce qu’après la tristesse d’être devenus des hommes, vous devez faire face à la dure réalité de devoir gagner votre pain. Rappelez-vous de ne pas tourner le dos à vos poèmes, à vos chansons, à vos Leila et à vos rêves. Apprenez à vos enfants à être des enfants “des poèmes et des pluies” pour leur terre, pour le présent, et pour demain.

Je vous quitte pour le vent et le soleil afin que, dans un futur proche, vous chantiez les leçons de l’amour et de la sincérité à votre terre.

Votre ami d’enfance, camarade de jeu et instituteur,

Farzad Kamangar

28 février 2008

(1)"le père apporte le pain sur la table" : première phrase du livre de lecture à l'école primaire.

samedi 17 avril 2010

Poudre aux yeux, chiffons de papier...

Nous tous aimons bien Obama, mais là, sur les affaires nucléaires, il a fait un peu fort récemment dans l'usage de la poudre aux yeux. Il est vrai qu'il a intérêt à bouger à l'approche de l'échéance délicate que représente la prochaine conférence d'examen du Traité de non-prolifération nucléaire. Les cinq pays que cet accord international signé par presque tout le monde reconnaît comme possesseurs de l'arme nucléaire, Etats-Unis en tête, vont en effet y être soumis, une fois encore et peut-être plus que jamais, à fortes critiques et pressions des autres Etats-membres pour leur maigre bilan en matière de désarmement.

La conférence au sommet qui vient de se tenir à Washington sur le thème du terrorisme nucléaire visait ainsi à occuper le terrain, mais elle a brassé plus de vent que de concret. Le sujet, déjà bien traité par les spécialistes, méritait-il vraiment de déranger une quarantaine de chefs d'Etat ou de gouvernement? Cela fait une bonne quinzaine d'années, au moins, que l'on agite le spectre d'une bombe atomique lancée par de méchants Islamistes, mais le sérieux d'une telle menace reste à démontrer. Même s'il n'y a pas de risque zéro, la mise au point, ou même le vol et la mise en oeuvre d'un engin nucléaire, le tout sans se faire repérer, réclament des capacités technologiques et des moyens d'agir hors de portée d'un groupe de malfaiteurs, si bien organisé soit-il. Alors que l'on se préoccupait déjà beaucoup à l'époque des risques d'attentat nucléaire, les attaques du 11 Septembre ont utilisé comme seule arme des couteaux de poche et comme principal investissement des cours de pilotage et des billets d'avion.

Quant à l'accord START que viennent de signer à Prague les présidents russe et américain, il marque de très faibles reculs quantitatifs des arsenaux nucléaires par rapport à l'accord précédent, signé en 2002 à Moscou par G.W. Bush et Vladimir Poutine. Son principal acquis, non négligeable, est de prévoir un système de vérification mutuelle contraignant alors que rien de tel n'existait dans le Traité de Moscou, qui tenait plutôt de la déclaration d'intention commune. Mais avec un plafond de 1.550 armes déployées, dans lequel un bombardier compte pour une seule arme quel que soit le nombre de bombes emportées, les arsenaux nucléaires des Etats-Unis et de la Russie demeurent fortement redondants. D'autant que les armes rangées sur étagère n'entrent pas dans le calcul, non plus que les armes nucléaires déployées hors des frontières des deux parties, donc des armes encore entreposées par les Etats-Unis en Europe.

Enfin, la doctrine américaine d'usage de l'arme nucléaire, récemment révisée, nous laisse sur notre faim. L'on se réjouit de voir confirmée l'intention des Etats-Unis de ne plus procéder à des essais nucléaires et d'adhérer au traité d'interdiction de tels essais, comme de l'intention de ne pas développer de nouvelles armes. L'on se réjouit aussi de voir fortement atténuées les lourdes ambiguïtés en matière d'usage de l'arme qui se dégagaient de la précédente doctrine, publiée en 2002 du temps de G.W. Bush, il est vrai sous le coup de l'émotion du 11 Septembre. Mais force est de constater que la dernière position des Etats-Unis sur la façon dont ils répondraient à une agression venant d'un Etat ne possédant pas l'arme nucléaire est en retrait sur les assurances qu'ils avaient données en 1995 devant les Nations-Unies : ils déclaraient à l'époque qu'ils n'utiliseraient pas leur arsenal nucléaire contre des pays signataires du TNP non dotés de l'arme nucléaire, sauf dans l'hypothèse où ceux-ci conduiraient leur agression en alliance ou en association avec un pays doté lui-même de cette arme. Quinze ans plus tard, les Etats-Unis se limitent à dire qu'ils n'utiliseront pas leurs armes nucléaires contre les pays membres du TNP non dotés de cette arme dès lors que ceux-ci respectent bien les obligations du Traité.

Même combinée avec l'engagement simultanément exprimé de ne mettre en oeuvre l'arsenal nucléaire américain que dans des circonstances extrêmes, mettant en jeu les intérêts vitaux des Etats-Unis, ou ceux de leurs alliés ou partenaires, cette position ouvre de fait la voie à des attaques nucléaires préventives contre des pays que l'on soupçonnerait de vouloir se doter de l'arme. Suivez mon regard... Etait-ce indispensable? Les moyens conventionnels des Etats-Unis seraient-ils insuffisants s'il fallait en arriver là? Et faut-il en déduire que la déclaration de 1995 citée plus haut, pourtant solennellement présentée aux Nations-Unies, puis référencée dans une résolution du Conseil de sécurité avec les déclarations similaires d'autres pays possesseurs de l'arme nucléaire, n'est plus aujourd'hui qu'un chiffon de papier?

jeudi 18 mars 2010

En attendant la conférence d'examen du TNP

La conférence d'examen du Traité de non-prolifération nucléaire qui s'ouvrira début mai à New-York réunira tous les membres de ce célèbre traité datant de 1968, et signé par à peu près tous les Etats du monde, à l'exception d'Israël, de l'Inde et du Pakistan. Les cinq puissances nucléaires militaires reconnues par le Traité y seront soumises à rude pression pour qu'elles accélèrent leurs négociations en vue du démantèlement de leurs arsenaux nucléaires, conformément à l'engagement pris à l'article 6 de ce traité. Ceci d'autant plus qu'elles-mêmes, notamment les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France, ont été en première ligne ces dernières années dans la poursuite des contrevenants à l'article 4, par lequel les pays non dotés de la bombe s'engagent à ne jamais l'acquérir. L'on pense à la Corée du Nord, à la Libye, à l'Iran. L'on verra aussi immanquablement surgir la question de la dénucléarisation du Moyen-Orient, c'est-à-dire du désarmement nucléaire d'Israël, demandé depuis longtemps par l'ensemble de ses voisins.

Dans un tel contexte, la présentation apaisante de l'arme nucléaire comme arme de "non-emploi" a de plus en plus de mal à faire recette. Rappellons le concept : A se dote de l'arme parce que B et C ont cru devoir l'acquérir. Mais B ou C n'osera jamais s'en servir contre A puisqu'il subira aussitôt des dommages inacceptables en retour. Quant à D, E, F... qui ne possèdent pas la bombe, ils ne peuvent menacer A et ne risquent donc rien, en tous cas sur le plan nucléaire. En conséquence, l'arme de A, ou de tout autre d'ailleurs, ne sera jamais employée. Après cet impeccable raisonnement, reste à espérer que la réalité acceptera de s'y plier. De fait, la formule d'arme de non-emploi n'est pas loin de l'oxymore, c'est-à-dire de la figure de style associant deux termes contradictoires. Et elle est surtout populaire chez les détenteurs de l'arme, notamment en France où elle a été fort employée par nos stratèges. L'on devine que les non-possesseurs sont plus difficiles à convaincre.

Disons, pour cerner de plus près la réalité, que l'arme nucléaire est d'abord une arme de dissuasion à l'encontre des autres possesseurs de l'arme. Elle a néanmoins une autre dimension : celle d'être à la fois l'arme que l'on acquiert pour ne pas être intimidé par ceux qui la possèdent déjà, mais aussi, une fois qu'on la possède soi-même, une arme d'intimidation à l'égard de tous les autres. Et cette seconde dimension, avec la disparition du monde de la Guerre froide qui portait en son sein le risque d'holocauste nucléaire, se retrouve aujourd'hui la première, voire la seule qui vaille. Mais un nombre croissant de pays supporte de plus en plus mal d'être intimidé de la sorte. Même si ces pays désapprouvent, par exemple, le jeu de l'Iran en matière nucléaire, ils éprouvent un malaise croissant à observer les pressions, les menaces, les leçons de morale dispensées par des pays si lents à se séparer de leurs propres armes. Tout ceci risque de peser lourdement sur le climat et les résultats de la conférence du mois de mai.

dimanche 31 janvier 2010

Une répugnante exécution

Le régime iranien a donc pendu jeudi deux des onze personnes déjà condamnées à mort dans le cadre du procès collectif dont nous avons pu abondamment voir les images en France puisqu'y figurait aussi Clotilde Reiss. Mohammad Reza Ali-Zamani et Arash Rahmanipour avaient été condamnés comme "ennemis de Dieu" pour avoir, au sein d'un obscur mouvement monarchiste, comploté contre la république islamique et préparé des attentats. Notons qu'aucun attentat précis ne leur a été imputé, même si une agence de presse iranienne a annoncé à l'occasion de leur exécution, sans que cela ait jamais été évoqué auparavant, qu'ils étaient mêlés à l'explosion d'une bombe à Shiraz en avril 2008. Le premier, Mohammad Reza Ali-Zamani, était âgé de trente-sept ans. L'autre, Arash Rahmanipour, était un tout jeune homme de dix-neuf ans. On les a vus d'ailleurs, comme Clotilde Reiss et dans le même cadre, se livrer à une confession publique dans le style des procès de Moscou. L'avocate d'Arash Rahmanipour vient de déclarer qu'elle n'a eu accès au dossier de son client que pendant une quinzaine de minutes, qu'elle n'y a trouvé aucune accusation précise et qu'elle n'a pu assister à son procès. Enfin, elle n'a pas été prévenue de son exécution, non plus que ses parents, qui l'ont appris par la radio.

A noter que tous deux avaient été arrêtés au mois d'avril 2009, et à leur domicile, plusieurs semaines avant les élections de juin dont le trucage allait provoquer la vague de protestations qui a sérieusement ébranlé le régime. Il est donc clair que ces jeunes gens, et quelques autres appartenant soit à la mouvance monarchiste, soit, à l'autre bout du spectre politique, aux Moudjaheddine du peuple, ont été agrégés aux nombreuses personnes arrêtées à la suite des manifestations populaires de juin pour créer l'amalgame entre des entreprises de subversion plus ou moins abouties et un sursaut d'indignation spontané qui visait initialement, non à faire chuter le régime, mais à l'obliger à se corriger.

Cette répugnante mise à mort, faisant suite à une caricature de procès, s'ajoute aux pages les plus sombres de l'histoire de la république islamique. Il est clair que le noyau dur du régime cherche en ce moment à intimider à tout prix une opposition qui se prépare à manifester à nouveau à l'occasion des fêtes anniversaires de la Révolution, début février.

Le porte-parole de la Maison Blanche a condamné l'exécution, les Ministres canadien et britannique des affaires étrangères ont aussi protesté. A noter que le gouvernement français n'a pas réagi à ce jour. Peut-être est-ce pour protéger Clotilde Reiss de mesures de rétorsion? Quand même, M.Kouchner, pourriez-vous dire un mot, juste un petit mot...

lundi 28 décembre 2009

La dignité d'un hôtelier

Je voyais l'autre jour à la télévision le propriétaire d'un hôtel familial à Saint-Michel- en-Grève, commune de Bretagne durement touchée par l'invasion des algues vertes, expliquant comment ses efforts pour moderniser et mettre en valeur son établissement se trouvaient à peu près ruinés par cette dangereuse prolifération qui faisait fuir sa clientèle. Il s'exprimait avec retenue, de façon factuelle, sans émettre de plainte, sans accuser personne, sans rien revendiquer. Mais on percevait le désarroi d'un homme faisant de son mieux son métier et frappé par une situation qui échappait à son contrôle. L'on voyait aussi à ses côtés, un peu en retrait, sa femme le fixant intensément, d'un regard traversé d'inquiétude, mais chargé également de respect et de confiance pour l'homme qui parlait ainsi et qui, dans cette passe difficile, la protégeait. Sans doute s'agissait-il d'une répartition de rôles assez traditionnelle. Mais tel qu'il se présentait dans sa vérité, le couple dégageait une très forte impression de cohésion dans l'adversité, et de grande dignité.

En cette catastrophe écologique, quelle accumulation d'aveuglements, de conjonctions d'intérêts, de petites et grandes lâchetés à tous niveaux de responsabilités a-t-il fallu pour placer ces deux personnes, et beaucoup d'autres, dans une telle difficulté? Bien sûr, l'on voudrait croire que tout le monde finira par s'en sortir. Mais l'on aimerait aussi que dans la ronde des destinées, les coquins se trouvent un peu moins souvent gratifiés de bénédictions et de prospérités. Encore que parmi ceux-là, l'on en rencontre rarement qui soient prêts à admettre qu'ils doivent leur fortune à autre chose qu'à leur talent, leur travail, leur supériorité naturelle.

A peu près dans cette veine, et pour ce qui est de la politique, Chateaubriand écrivait dans ses Mémoires d'outre-tombe : "En général, on parvient aux affaires par ce que l'on a de médiocre, et l'on y reste par ce que l'on a de supérieur. Cette réunion d'éléments antagonistes est la chose la plus rare, et c'est la raison pour laquelle il y a si peu d'hommes d'Etat." Talleyrand, fin connaisseur des arcanes du pouvoir, confiait aussi : "si les gens savaient par quels petits hommes ils sont gouvernés, ils se révolteraient... ". Pour ma part, si je peux me mettre dans le sillage de ces deux navires amiraux de la littérature et de la diplomatie, j’ai depuis longtemps dans l’idée que les structures hiérarchiques ne tiennent que parce qu'à chaque niveau dont elles sont composées, les gens, pour se protéger et protéger le système qui les fait vivre, dissimulent les tares des occupants de l'étage du dessus à ceux de l'étage inférieur. Et lorsque ce pacte du silence est rompu, la pyramide est minée de l’intérieur, la chute n’est plus très loin…Cela ne veut pas dire que tous les mauvais sont en haut et tous les bons en bas. Mais pour le moins, les gens ne sont pas meilleurs au fur et à mesure qu'ils s'élèvent, ils ne s'allègent pas de leurs défauts pour monter, comme ils devraient le faire s'ils étaient des ballons. Mais voilà, les hommes ne sont pas des ballons. Moi non plus d’ailleurs, ce qui me permet de souhaiter à mes semblables, avec quand même une attention particulière aux hôteliers de Saint-Michel-en-Grève, beaucoup de courage et surtout un peu de chance, en une bonne, en une aussi bonne que possible, prochaine année !

lundi 7 décembre 2009

L'Iran et quelques autres

Il faut toujours essayer de comprendre l'adversaire, en l'occurrence le régime iranien. Celui-ci, selon toutes les apparences, vient donc d'écarter l'offre à la fois généreuse et astucieuse imaginée aux Etats-Unis, lui demandant d'expédier à l'étranger son uranium déjà légèrement enrichi pour le voir revenir sous forme de combustible destiné à son réacteur de recherche. Il a ensuite annoncé en forme de provocation son projet de créer sur son sol dix usines d'enrichissement et de produire lui-même le combustible à base d'uranium enrichi à 20% dont il aura bientôt besoin pour le réacteur en question.

Disons tout de suite que l'on est dans le pur effet d'annonce. A l'heure qu'il est, l'Iran a mis cinq ans pour installer 8.000 centrifugeuses de première génération, dont 4.000 effectivement productives, dans son usine de Natanz, destinée à en accueillir 50.000. Il lui faudra encore quelques années pour remplir cette usine et la faire fonctionner à plein rendement. Beaucoup d'eau aura donc coulé sous les beaux ponts d'Ispahan avant que ne fonctionnent ne serait-ce que deux ou trois des dix usines supplémentaires annoncées, destinées à abriter au total 500.000 centrifugeuses. Ajoutons que l'Iran est très loin de posséder les ressources en minerai d'uranium nécessaire pour alimenter un programme d'enrichissement d'une telle ampleur, formaté pour fournir en combustible dix réacteurs nucléaires producteurs d'électricité. Et qui lui vendrait de l'uranium naturel alors qu'aucun de ces réacteurs, où l'uranium en question devrait aboutir, n'a encore commencé à voir le moindre jour? Disons enfin que s'il s'agissait de produire des bombes, la seule usine de Natanz, une fois achevée, serait tout à fait suffisante pour fournir en quelques années la matière première d'un stock d'armes déjà fort respectable. Quant à la fabrication de combustible pour le réacteur de recherche que possède Téhéran, une telle technologie est à ce jour hors de portée de l'Iran. L'on est donc bien dans le symbole, dans le déclaratoire.

Mais pourquoi alors ce nouveau défi au monde extérieur? parce qu'Ahmadinejad, qui en est l'auteur, a eu besoin de se repositionner rapidement en meilleur défenseur de l'Iran après s'être fait tacler par à peu près toute la classe politique iranienne, conservateurs et réformateurs confondus, pour avoir osé imaginer pactiser avec les Etats-Unis. Car Ahmadinejad avait déjà fait savoir son intérêt pour l'offre américaine. Mais il est vrai que chacun sachant en Iran que celui qui commencerait à normaliser les relations du pays avec l'Amérique serait aussitôt assuré d'une popularité historique, chacun s'empresse aussi de tirer dans le dos de cet audacieux dès qu'il sort de la tranchée. Certes, ce n'est pas par amour des Américains qu'Ahmadinejad, pour sa part, envisageait de renouer avec Washington, mais bien pour se refaire une santé politique. Sa position s'est trouvée en effet fort fragilisée par le flagrant trucage de sa dernière élection et la lourde répression qui a suivi. Personne n'avait envie de lui offrir cette chance. Tout l'affaire se présente donc, au moins pour le moment, comme une occasion ratée.

L'Occident sort-il indemne de cet échec? pas tout à fait. Car l'offre de l'équipe d'Obama a été, tant aux Etats-Unis que dans les principaux pays associés à la négociation, assortie de commentaires et de prises de position toutes faites pour la torpiller. Elle a été en effet trop souvent présentée comme un ultimatum : l'offre était à prendre ou à laisser, et à prendre dans un délai fixé. Dans la réalité, il eût été possible d'imaginer plusieurs modalités et calendriers d'échange entre l'uranium iranien et le combustible promis en retour. Et rien ne pressait vraiment pour obtenir une réponse de l'Iran. Certes il était légitime de fixer des délais pour ne pas laisser la négociation s'enliser, mais dans la discrétion. Pourquoi les claironner? Et déjà, avant même que la négociation ne se noue, des voix s'élevaient en Europe et en Amérique pour expliquer urbi et orbi ce que l'on allait faire en cas d'échec : encore plus de sanctions contre l'Iran, et surtout plus efficaces. Du côté iranien, l'on a alors entendu de nombreuses déclarations faisant à peu près passer ce langage : "arrêtez de nous menacer en même temps que vous nous faites des ouvertures. Car accepter ces ouvertures donnerait alors l'impression que l'Iran se soumettrait. Or la République islamique ne peut pas laisser penser qu'elle se soumet".

Ces messages n'ont pas été entendus. Et l'adoption à l'initiative occidentale d'une résolution du conseil des gouverneurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique condamnant l'Iran pour avoir commencé à installer une petite usine d'enrichissement dans la région de Qom et renvoyant l'affaire au Conseil de sécurité a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Certes, la façon dont cette installation a été lancée était condamnable. Mais là encore, pour une usine qui commencera à fonctionner au mieux quelque part en 2011, et qui est désormais ouverte aux inspections de l'AIEA, rien ne pressait. C'est ainsi que quelques jours plus tard Ahmadinejad a annoncé son projet de création de dix grandes usines d'enrichissement.

Que dire à ce jour de la suite prévisible? Tout ceci pourrait être encore rattrapable au prix d'un intense effort diplomatique, mais encore faut-il le vouloir. Rien n'est moins sûr. La relation avec l'Iran pourrait alors s'enfoncer dans un long hiver. Et l'une des premières leçons de l'histoire, c'est que dans cette négociation qui offrait l'espoir d'un début de règlement de la crise nucléaire iranienne, les adversaires les plus redoutables n'ont pas été face à face d'un camp à l'autre, mais bien à l'intérieur de chaque camp. Ce n'est pas une première, mais il est toujours un peu triste de le constater.

mardi 10 novembre 2009

La malédiction du Pharaon

Il doit peser une sorte de malédiction du Pharaon sur les relations franco-américaines. La France, qui a fait dans son histoire la guerre à tout le monde, n'a, par un heureux hasard, jamais fait la guerre aux Etats-Unis. Elle a même sérieusement contribué à leur naissance. Et pourtant, Dieu sait si ces relations ont été presque continûment crispées, aigres, traversées de méfiances et de malentendus. L'on se souvient en particulier, tout au long de la Guerre froide, de la façon dont les Français se désolaient des tensions entre Etats-Unis et URSS, formant obstacle au bonheur de l'Europe, mais dénonçaient avec vigueur le condominium des super-puissances dès que les deux Grands parvenaient à s'entendre sur un quelconque sujet. C'est sur ce motif, par exemple, que nous avons refusé pendant un quart de siècle de signer le Traité de non-prolifération nucléaire.

Avec Nicolas Sarkozy, nous avions enfin touché un ami et admirateur assumé de l'Amérique, bien décidé de ne plus s'encombrer de l'héritage gaulliste, ou même chiraquien. Il a ainsi pris le risque d'afficher dans sa campagne électorale son intention de ramener les forces françaises dans l'organisation intégrée de l'OTAN, et a tenu promesse sur ce point qui lui tenait clairement à coeur contre la grande majorité de la classe politique française, qui s'accommodait fort bien du statu quo. Difficile de faire mieux comme déclaration d'amour à l'Amérique. Et patatras! avec l'arrivée d'Obama, tout repart sur les vieux schémas. Comment? Pourquoi?

L'on avait pourtant bien commencé avec les vacances américaines de notre président à l'été 2007 et sa rencontre avec George W. Bush. Ni la bouderie de Cecilia, ni la façon dont Nicolas Sarkozy avait rembarré, de façon impensable en ce pays, les journalistes et photographes américains, n'avaient empêché le courant de passer. Encore tout retourné de ce qu'il avait entendu de son nouvel ami, il présentait de retour à Paris à la réunion des ambassadeurs "l'alternative catastrophique" qui se profilait : "la bombe iranienne ou le bombardement de l'Iran". Et sur l'Afghanistan, il décidait d'y envoyer 700 hommes supplémentaires au nom des droits de l'Homme et de la lutte contre le terrorisme, garantissant notre présence là-bas "jusqu'à la victoire".

Aujourd'hui, la situation est à nouveau dégradée entre la France et les Etats-Unis, notamment autour du dossier iranien. Obama juge clairement que la France en a trop fait dans l'interpellation des gens du régime, dans l'énoncé de son scepticisme face à tout essai de dialogue, et dans l'agitation de la menace de sanctions renforcées, le tout mettant en péril sa politique de la main tendue, déjà sur le fil du rasoir. Du coup, la France n'a été informée que tardivement du projet américain de récupérer l'uranium déjà enrichi en Iran et pouvant, en théorie, finir en bombe, pour le retourner sous la forme inoffensive de combustible destiné à un réacteur de recherche. Bien qu'appelée à fabriquer ce combustible, elle a boudé l'idée, y voyant une façon de légitimer les opérations contestées d'enrichissement conduites par l'Iran. Notre président a aussi tenté de se remettre en scène avec la communication planétaire des trois leaders, Obama, Brown et lui-même, dénonçant la découverte d'une usine clandestine d'enrichissement d'uranium en Iran, mais les inspecteurs de l'AIEA, après s'être rendus sur place, ont dû constater qu'ils n'avaient rien vu d'inquiétant. Et dernière humiliation, ce sont les Iraniens eux-mêmes qui ont dit lors d'une réunion à Vienne qu'ils ne souhaitaient pas voir les Français à la même table de négociation qu'eux, les considérant comme des interlocuteurs non fiables.

Au fond, à le voir évoluer, l'on se dit que l'Amérique qu'aime notre président, c'est l'Amérique qu'aime aussi son ami, notre Johnny national : celle des grands espaces et des chevauchées, celle des cow-boys taciturnes, des barbecues géants et de la puissance décomplexée, l'Amérique de John Wayne et de George W. Bush. C'est cette Amérique qu'il s'efforce, comme Johnny dans son genre, d'imiter, galopant en Camargue, descendant les marches de l'Elysée comme celles d'un Saloon. Cette Amérique n'a évidemment rien à voir avec celle d'Obama, unissant un monde intellectuel et patricien, branché sur les grandes universités de la côte Est, au monde des classes moyennes, aussi peu exotiques que possible dans quelque pays que se soit, et aussi au monde des pauvres, évidemment à peu près invisible aux vacanciers.

Donc, une fois de plus, c'est raté. On y avait cru pourtant aux débuts de François Mitterrand, précédé d'une solide réputation d'atlantiste, et aussi aux débuts de Jacques Chirac, qui s'était risqué à dire à la télévision américaine, et même en anglais, son amour des Fast Food et des hamburgers. Mais Reagan pour le premier, l'Irak pour le second, sont passés par là... Quel Enchanteur, quel prince ou quelle princesse pourra un jour dissiper la malédiction du Pharaon? Et avec quelle formule magique? Qui a là-dessus une petite idée? J'attends là-dessus vos commentaires, quitte à revenir sur le sujet.