Désolé de mon silence de deux semaines, dû à une mission dans l'Océan indien, où j'ai joué à cache-cache avec un cyclone qui a brossé Madagascar et frôlé Maurice. De retour à Paris, je me replonge dans la lecture de "la richesse des Nations", publié en 1976 par l'Écossais Adam Smith, le père de la science économique moderne, comme l'est Montesquieu pour la science politique avec son "Esprit des lois", publié 18 ans plus tôt.
Le style est d'une clarté et d'une densité admirables, et le fond d'une belle lucidité sur la condition humaine. Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager ce passage :
"La différence des talents naturels entre individus est, en réalité, beaucoup moindre que la perception que nous en avons. Et les aptitudes très différentes qui semblent distinguer les gens de différentes professions, lorsqu'ils ont atteint leur maturité, est en de nombreux cas non pas tant la cause que l'effet de la division du travail.
La différence entre des types humains aussi dissemblables qu'un philosophe et un portefaix, par exemple, semble bien émerger non pas tant de la nature que des habitudes, des coutumes et de l'éducation. Lorsque l'un et l'autre sont venus au monde, pour les six ou huit premières années leur existence, ils étaient peut-être très semblables, et ni leurs parents ni leurs compagnons de jeux n'auraient pu distinguer de notable différence entre eux. A compter de cet âge, ou peu après, les voilà occupés par de très différentes activités. L'on commence alors à voir apparaître la différence des talents. Cette différence s'élargit par degrés jusqu'à ce que la vanité du philosophe l'amène à ne plus se reconnaître que quelques rares ressemblances avec l'autre.
Mais sans la disposition humaine à transporter, faire du troc, échanger, chaque homme devrait se procurer par lui-même toutes les nécessités et commodités de la vie. Tous auraient les mêmes tâches à accomplir , le même travail à faire, et il n'y aurait plus ces différences d'emploi qui seules autorisent les grandes différences de talent à se déployer.
Et cette disposition qui fait naître ces différences de talents si remarquables entre gens de différentes professions est la même qui rend ces différences utiles. Beaucoup de races d'animaux reconnus comme appartenant à la même espèce sont dotées par la nature de caractéristiques bien plus différenciées que celles que l'on voit entre les hommes avant l'intervention des coutumes et de l'éducation.
Par nature, un philosophe, en termes de talents et de capacités, n'est pas à moitié aussi distant d'un portefaix qu'un lévrier d'un épagneul, ou ce dernier d'un chien de berger. Mais ces différentes races d'animaux, pourtant tous de la même espèce, ne sont que peu utiles l'une à l'autre. La force du dogue ne tire aucun profit de la rapidité du lévrier, de l'intelligence de l'épagneul, ou de de la docilité du chien de berger. Les effets de ces différents talents et capacités, faute de la capacité ou de la disposition à échanger, ne peuvent se cumuler en un capital commun, et ne contribuent en aucune façon à améliorer les nécessités et commodités dont pourrait disposer l'espèce. Chaque animal est toujours obligé de se soutenir et de se défendre par lui-même, séparément et indépendamment, et ne tire aucun avantage de cette variété de talents dont son espèce à été dotée par la nature.
Entre les hommes au contraire, les talents les plus éloignés les uns des autres sont utiles l'un à l'autre. Les différents produits de leurs talents respectifs étant réunis en un capital commun par leur capacité générale à transporter, à faire du troc, à échanger, tout homme a une chance d'acquérir au moins une part du produit du talent des autres hommes".
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jeudi 28 février 2008
jeudi 13 septembre 2007
la mondialisation et le chou-fleur de Mandelbrot
Vous connaissez Benoît Mandelbrot, l'inventeur des mathématiques fractales? C'est lui qui a travaillé sur les modèles capables de reproduire des structures naturelles telles que celle du flocon de neige, des côtes de Bretagne, ou encore du chou-fleur. Prenez un chou-fleur, regardez-le bien. Cassez ensuite une branche du chou-fleur et regardez-la de près, vous verrez qu'elle reproduit en plus petit la forme du chou-fleur. Détachez de cette branche une des petites branches qui la composent, et là encore vous retrouvez la même forme... La structure du chou-fleur est égale à elle-même de la plus petite échelle à la plus grande. C'est ce qu'on appelle une structure à "homothétie interne".
Le même principe de répétition du plus grand au plus petit se retrouve dans les formes qui nous entourent : montagnes, nuages, côtes... toutes modelées ou sculptées par des forces naturelles : l'érosion du vent, de la mer, les variations climatiques etc.
Passons maintenant à l'économie. Considérons les lois du marché comme des lois naturelles, qu'elles sont en effet si on laisse libre cours à la concurrence, et donc toujours à la victoire des plus malins, ou des plus forts, ou des plus dotés au départ dans la vie.
Et bien ces lois du marché, si on les laisse librement jouer reproduisent à de multiples échelles, à l'image du chou-fleur, de l'inégalité.
A l'échelle du monde, La mondialisation produit d'abord une inégalité croissante entre les nations, car si l'on constate le rattrapage de petits ou grands pays d'Asie, l'on constate aussi que la plupart des pays d'Afrique voient s'éloigner la perspective de rejoindre, même à distance, les premiers. Et dans les grands succès des pays d'Asie, l'on masque d'ailleurs tout ce qu'ils doivent au volontarisme de leurs pouvoirs publics, et donc à tout ce qu'ils ont fait, et font encore, pour se protéger des lois du marché : protections tarifaires, dumping monétaire, lourdes interventions du politique dans l'économie etc.
Mais si l'on passe à l'échelle suivante, celle des pays, que voit-on? dans les pays "exemplaires" tels que l'Inde et la Chine, les inégalités, à nouveau, s'accroissent. Les industries indiennes progressent à grande vitesse, toujours plus de 10% par an, mais le monde rural, lui, ne connaît que des progressions d'environ 2% par an de sa production agricole. Même si les campagnes sont plus prospères qu'il y a 30 ans, le niveau de vie des villages s'éloigne de celui des agglomérations urbaines.
Descendons à présent au niveau d'un secteur. Là encore, au sein d'un même pays, entre les industries de pointe, ou les grandes exploitations agricoles mécanisées et rationalisées d'un côté, les industries déclinantes et les petites exploitations traditionnelles de l'autre, comment ne pas constater que les uns et les autres vivent dans deux mondes qui s'éloignent, et qui, de plus en plus, s'ignorent?
Encore un étage plus bas, l'on arrive au niveau de l'entreprise. Et là encore, il est clair que sous l'effet du culte des managers et du rapport financier maximal, les écarts de rémunération se sont creusés entre les deux extrémités de l'éventail des salaires. Ceux des grands patrons du CAC 40 ont atteint ces dernières années des niveaux qui n'ont plus rien à voir à ce que percevaient leurs prédécesseurs une génération plus tôt, alors que les salaires les plus bas ont progressé, certes, mais à un rythme infiniment plus faible.
Faut-il se résigner à un tel état de choses? faut-il considérer que ces écarts croissants, à tous niveaux, entre riches et pauvres obéissent à une loi aussi implacable que celle de l'expansion de l'Univers, qui ferait s'éloigner de plus en plus vite les uns des autres les astres et les galaxies?
Il est certain que devant des forces d'une telle puissance, jouant à toutes les échelles de la réalité économique, ce n'est pas la politique d'un seul Etat qui pourra renverser, ou même ralentir, la tendance. Les sociologues et statisticiens ont ainsi fait ressortir que durant les années Mitterrand les inégalités de tous genres s'étaient accrues en France. L'on est arrivé au sentiment très vif d'une "fracture sociale". Malgré le RMI, malgré la couverture universelle, cette fracture, depuis qu'elle a été mise en évidence, s'est-elle vraiment réduite?
Il est clair aujourd'hui que l'Etat-providence, l'Etat répartiteur de richesses , est en mauvaise posture, comme le sont les constructions illusoires et les déclarations volontaristes dont a trop usé le Parti socialiste. Bien sûr, l'Etat continuera à protéger, bien sûr il continuera à répartir, mais de plus en plus difficilement, de plus en plus parcimonieusement, et sous les clameurs de plus en plus indignées de ceux qui se voient privés de ce qu'ils considèrent comme leur dû : voir les tribulations de l'Impôt sur la Fortune.
Nous ne sommes pas encore arrivés au bout du cycle de la mondialisation, dont on pourrait dire, en parodiant Lénine, qu'il représente le stade ultime du capitalisme. Mais comme le faisaient les socialistes au début d'un autre grand cycle, celui de l'ère industrielle, nous avons le droit, et même le devoir, de réfléchir à la façon de maîtriser et d'orienter les forces en jeu, pour qu'elles jouent dans le sens du progrès, et non de la lente destruction des sociétés. Et pour cela, retenant la leçon du chou-fleur de Mandelbrot, il nous faut construire des réponses adaptées à chaque niveau de réalité: le monde lui-même, les grands ensembles régionaux comme l'Europe, les Etats, les régions, enfin les niveaux de toutes les communautés de base, terrritoriales, économiques, éducatives. Vaste programme, en somme!
Le même principe de répétition du plus grand au plus petit se retrouve dans les formes qui nous entourent : montagnes, nuages, côtes... toutes modelées ou sculptées par des forces naturelles : l'érosion du vent, de la mer, les variations climatiques etc.
Passons maintenant à l'économie. Considérons les lois du marché comme des lois naturelles, qu'elles sont en effet si on laisse libre cours à la concurrence, et donc toujours à la victoire des plus malins, ou des plus forts, ou des plus dotés au départ dans la vie.
Et bien ces lois du marché, si on les laisse librement jouer reproduisent à de multiples échelles, à l'image du chou-fleur, de l'inégalité.
A l'échelle du monde, La mondialisation produit d'abord une inégalité croissante entre les nations, car si l'on constate le rattrapage de petits ou grands pays d'Asie, l'on constate aussi que la plupart des pays d'Afrique voient s'éloigner la perspective de rejoindre, même à distance, les premiers. Et dans les grands succès des pays d'Asie, l'on masque d'ailleurs tout ce qu'ils doivent au volontarisme de leurs pouvoirs publics, et donc à tout ce qu'ils ont fait, et font encore, pour se protéger des lois du marché : protections tarifaires, dumping monétaire, lourdes interventions du politique dans l'économie etc.
Mais si l'on passe à l'échelle suivante, celle des pays, que voit-on? dans les pays "exemplaires" tels que l'Inde et la Chine, les inégalités, à nouveau, s'accroissent. Les industries indiennes progressent à grande vitesse, toujours plus de 10% par an, mais le monde rural, lui, ne connaît que des progressions d'environ 2% par an de sa production agricole. Même si les campagnes sont plus prospères qu'il y a 30 ans, le niveau de vie des villages s'éloigne de celui des agglomérations urbaines.
Descendons à présent au niveau d'un secteur. Là encore, au sein d'un même pays, entre les industries de pointe, ou les grandes exploitations agricoles mécanisées et rationalisées d'un côté, les industries déclinantes et les petites exploitations traditionnelles de l'autre, comment ne pas constater que les uns et les autres vivent dans deux mondes qui s'éloignent, et qui, de plus en plus, s'ignorent?
Encore un étage plus bas, l'on arrive au niveau de l'entreprise. Et là encore, il est clair que sous l'effet du culte des managers et du rapport financier maximal, les écarts de rémunération se sont creusés entre les deux extrémités de l'éventail des salaires. Ceux des grands patrons du CAC 40 ont atteint ces dernières années des niveaux qui n'ont plus rien à voir à ce que percevaient leurs prédécesseurs une génération plus tôt, alors que les salaires les plus bas ont progressé, certes, mais à un rythme infiniment plus faible.
Faut-il se résigner à un tel état de choses? faut-il considérer que ces écarts croissants, à tous niveaux, entre riches et pauvres obéissent à une loi aussi implacable que celle de l'expansion de l'Univers, qui ferait s'éloigner de plus en plus vite les uns des autres les astres et les galaxies?
Il est certain que devant des forces d'une telle puissance, jouant à toutes les échelles de la réalité économique, ce n'est pas la politique d'un seul Etat qui pourra renverser, ou même ralentir, la tendance. Les sociologues et statisticiens ont ainsi fait ressortir que durant les années Mitterrand les inégalités de tous genres s'étaient accrues en France. L'on est arrivé au sentiment très vif d'une "fracture sociale". Malgré le RMI, malgré la couverture universelle, cette fracture, depuis qu'elle a été mise en évidence, s'est-elle vraiment réduite?
Il est clair aujourd'hui que l'Etat-providence, l'Etat répartiteur de richesses , est en mauvaise posture, comme le sont les constructions illusoires et les déclarations volontaristes dont a trop usé le Parti socialiste. Bien sûr, l'Etat continuera à protéger, bien sûr il continuera à répartir, mais de plus en plus difficilement, de plus en plus parcimonieusement, et sous les clameurs de plus en plus indignées de ceux qui se voient privés de ce qu'ils considèrent comme leur dû : voir les tribulations de l'Impôt sur la Fortune.
Nous ne sommes pas encore arrivés au bout du cycle de la mondialisation, dont on pourrait dire, en parodiant Lénine, qu'il représente le stade ultime du capitalisme. Mais comme le faisaient les socialistes au début d'un autre grand cycle, celui de l'ère industrielle, nous avons le droit, et même le devoir, de réfléchir à la façon de maîtriser et d'orienter les forces en jeu, pour qu'elles jouent dans le sens du progrès, et non de la lente destruction des sociétés. Et pour cela, retenant la leçon du chou-fleur de Mandelbrot, il nous faut construire des réponses adaptées à chaque niveau de réalité: le monde lui-même, les grands ensembles régionaux comme l'Europe, les Etats, les régions, enfin les niveaux de toutes les communautés de base, terrritoriales, économiques, éducatives. Vaste programme, en somme!
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