mardi 12 juin 2018

TRUMP, MACRON, ROUHANI : UNE TRIANGULATION IMPOSSIBLE ?

Rude école pour Emmanuel Macron que la gestion du dossier iranien. Il y découvre toutes les chausse-trappes de la diplomatie dans le paysage tourmenté du Moyen-Orient. En septembre dernier, à l’Assemblée générale des Nations-Unies, il avait présenté, en un hymne au multilatéralisme, sa vision alternative à la ligne de Donald Trump, qui, la veille, à la même tribune, avait décrit l’accord nucléaire de Vienne comme « l’un des pires et plus biaisés » jamais conclus par les États-Unis. Le Président français propose alors au contraire de le protéger, tout en évoquant la nécessité de trouver des solutions à l’expiration dans le temps de ses principales dispositions, ainsi qu’aux menaces soulevées par l’activité balistique iranienne.

Sauver l’accord de Vienne

Puis, à la mi-octobre, quand Donald Trump « décertifie » l’accord de Vienne, geste présenté comme un premier pas vers un retrait des États-Unis, Emmanuel Macron, au cours d’une conversation avec le Président iranien, Hassan Rouhani, confirme à nouveau l’attachement de la France à l’accord. Il fait aussi état de la nécessité de « dialogue » et de « progrès » sur le programme balistique iranien et les questions de sécurité régionale. Il annonce la prochaine visite à Téhéran de son ministre des affaires étrangères pour évoquer ces sujets. Le service de presse de l’Elysée précise enfin qu’« un déplacement en Iran du président français, à l'invitation du président Rouhani, a été envisagé ». Cette information – ce serait la première visite d’un dirigeant occidental majeur sous la République islamique -- soulève alors beaucoup d’attentes.

En novembre, le Président français, au cours d’une conférence de presse à Dubaï avant de se rendre à Riyadh pour y faire connaissance du Prince héritier, Mohammed ben Salman et tenter de régler le cas Hariri, défend fermement la relation franco-iranienne, réaffirme son attachement à l’accord de Vienne, mais souligne la nécessité de le compléter « avec deux piliers, une négociation sur l'activité balistique de l'Iran, avec des sanctions si besoin, et une discussion stratégique encadrant l'hégémonie iranienne dans toute la région ». Le glissement sémantique perceptible dans l’usage des mots « négociation », « sanctions », « hégémonie », provoque un sursaut à Téhéran, où l’on considère ces sujets comme non-négociables. Le ton tend à s’aigrir. Si les propos officiels restent mesurés, il n’en est pas de même dans les milieux d’opposition au Président Rouhani, d’autant que quelques jours plus tard, Emmanuel Macron invite publiquement l’Iran à adopter « une position moins agressive au Proche-Orient ». Le dialogue se poursuit mais les propos à l’emporte-pièce commencent à voler. En décembre, Jean-Yves le Drian, ministre des affaires étrangères, lance dans une émission télévisée : « La présence iranienne et la volonté iranienne de faire un axe de la Méditerranée à Téhéran, non ! ». Quelques jours plus tard, Ali Akbar Velayati, conseiller diplomatique du Guide suprême, confie à une agence de presse : « Si la France veut conserver sa crédibilité internationale, elle ne devrait pas suivre aveuglément les Américains… le Président français se comporte en ce moment comme le caniche de Donald Trump ».

Glissement vers le bas de la relation

Malgré ces échanges peu amènes, la visite de Jean-Yves le Drian à Téhéran pour évaluer l’opportunité d’une visite du Président est maintenue. Il s’y rend en mars mais se heurte à un mur dès qu’il évoque la possibilité d’une négociation sur le balistique ou le rôle de l’Iran dans la région. Il est symptomatique qu’Ali Shamkani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, le reçoive en grand uniforme d’amiral (un an avant, il était en civil pour recevoir son prédécesseur Jean-Marc Ayrault). Le ministre français conclut sobrement qu’il y a « encore beaucoup de travail à faire ». L’on ne parle plus d’une visite du Président.

A la mi-avril, la relation se dégrade encore avec les frappes françaises en Syrie, aux côtés des Américains et des Britanniques, pour punir – plutôt symboliquement – Bachar el Assad de son dernier usage de l’arme chimique. Le Guide suprême, Ali Khamenei, accuse les dirigeants des trois nations d’avoir commis un crime majeur. Même si les canaux de communication sont maintenus, la relation touche un point bas.

Convaincre Trump de rester dans l’accord

Les choses se passent-elles mieux du côté de Donald Trump ? Fin 2017, début 2018, les Européens se sont affairés pour définir avec les Américains les mesures qui pourraient être prises pour les convaincre de demeurer dans l’accord de Vienne. Les trois pays parties à l’accord, Allemagne, France et Grande-Bretagne, poussent l’Union européenne à la prise de nouvelles sanctions contre l’Iran, mais peinent à convaincre leurs partenaires. Emmanuel Macron, pour sa part, confiant dans la relation personnelle qu’il a tissée avec Donald Trump, se rend fin avril à Washington avec l’espoir de l’amener à revenir sur son intention de quitter l’accord. Il va loin dans sa direction en évoquant un processus fondé sur « quatre piliers » : renforcement de l’accord actuel, prolongation de ses dispositions dans le temps, « endiguement de l’influence militaire » de l’Iran dans sa région, « surveillance de son activité balistique ». Mais rien n’y fait, le 8 mai, Donald Trump sort de l’accord.

D’une séquence à l’autre

Quelles leçons tirer de tous ces efforts ? Après coup, il est aisé d’expliquer pourquoi ils n’avaient aucune chance d’aboutir. Mais Trump aurait pu retarder une fois de plus son choix, ou encore assortir le retrait américain d’atténuation de ses effets sur les entreprises européennes. Ceci aurait alors été salué comme une victoire de la diplomatie française. Finalement, les positions des antagonistes se sont révélées irréconciliables. Côté iranien, il était inutile d’espérer convaincre la République islamique de modifier l’accord de Vienne ou de négocier un élément crucial de souveraineté et de défense nationales comme son programme balistique. L’évocation de possibles sanctions pour la faire céder a fait le reste. Un regard sur l’histoire de ce pays, sur la façon dont il se crispe sous la pression, aurait évité de se nourrir d’illusions. Côté États-Unis, l’affaire a révélé ce qui n’était pas forcément concevable au départ, à savoir la haine viscérale de Donald Trump à l’égard d’Obama, le menant à effacer, quel qu’en soit le prix, les traces de son prédécesseur dans l’histoire : l’« Obamacare », l’accord avec l’Iran.

Cette séquence close, s’en ouvre une autre au moins aussi difficile, présentant une équation à trois lourdes inconnues : comment éviter une guerre commerciale avec les États-Unis, tout en maintenant l’Iran dans l’accord nucléaire par suffisamment de commerce et d’investissement, sans mettre en péril l’unité européenne ? Que l’on parle en cette affaire de l’isolement de l’Amérique rappelle la célèbre manchette du Times (d’ailleurs apocryphe) : « Brouillard sur la Manche, le continent isolé ». En cette affaire, hélas, l’Europe, pour le moment, semble plus perdue dans le brouillard que l’Amérique de Trump. Elle a certes réactivé une directive de 1996 censée bloquer en Europe les sanctions américaines, et envisage de recourir à l’arbitrage de l’Organisation mondiale du commerce. Mais la première décision ne vaut que pour les entreprises n’ayant pas d’exposition aux États-Unis, ce qui les soumet de fait à la loi américaine, et la deuxième ne produira ses effets qu’à l’issue d’une longue procédure, si elle aboutit jamais.

Négocier, négocier sans cesse

Il faut bien revenir à la diplomatie. « Le dialogue, encore et toujours. Échanger, tenter de convaincre, sans cesse, pour défendre les intérêts des Français et aussi de tous ceux qui croient que le monde ne se construit qu'ensemble » vient de nous dire Emmanuel Macron à la veille de la réunion du G7. Il a sans doute conscience de faire écho à un illustre prédécesseur, rien moins que le Cardinal de Richelieu, qui écrivait dans son testament politique (il aurait tweeté aujourd’hui) : « négocier sans cesse, ouvertement ou secrètement, en tous lieux, encore même qu’on n’en reçoive pas un fruit présent et que celui que l’on peut en attendre à l’avenir ne soit pas apparent, est chose du tout nécessaire pour le bien des Etats ». C’est bien la situation dans laquelle l’on se trouve aujourd’hui.

Rendre son sens à une visite du Président français à Téhéran

Au sortir de ces généralités, de quelles cartes dispose notre Président pour espérer débloquer la relation de l’Europe, donc de la France, avec l’Iran ? Pas plus qu’un deux de trèfle sur le rôle de l’Iran dans la région, mais là, le temps va peut-être faire son œuvre pour réduire les ambitions de Téhéran. Ses positions en Irak, en Syrie, commencent à donner des signes de fragilité. Et rien n’empêche, au contraire, d’aller dans le sens du discours du ministre iranien des Affaires étrangères quand il prêche pour un dialogue multiforme appelé à déboucher sur « un pacte régional de non-agression ».

Sur le dossier balistique iranien, plutôt que d’appeler simultanément à des négociations et à des sanctions, ce qui répète les erreurs des négociations passées et ne conduit évidemment à rien, mieux vaut, là encore, encourager au multilatéralisme. L’Iran, sur cette question de souveraineté, ne fera de concessions que mutuelles.

Sur le nucléaire enfin, pour tenter de conserver les Iraniens dans l’accord, la France peut d’abord, dans le cadre européen, contribuer à mettre au point un programme ambitieux de coopération et d’investissements dans des secteurs épargnés par les sanctions américaines : l’agriculture, l’agro-alimentaire, la santé, la protection de l’environnement, l’université. Mais il est inutile de vouloir chercher à réviser l’accord nucléaire actuel, imparfait sans doute, mais comme tous les accords, fondés par nature sur des compromis. Mieux vaudrait, tout simplement, prendre rendez-vous pour le moment où ses principales clauses d’expiration approcheraient de leur terme.

Enfin, une visite du Président français à Téhéran devrait pouvoir être remise dans la balance, si l’Iran de son côté, s’engageait solennellement en cette occasion à continuer à respecter l’accord de Vienne. Un tel déplacement prendrait alors tout son sens.

(publié le 12 juin 2018 par Orient XXI)


samedi 19 mai 2018

Trump, l’Iran, l’Europe : la révolte des agneaux ?


La décision de Donald Trump de sortir son pays de l’accord nucléaire avec l’Iran est tombée avec une brutalité qui a pris les Européens de court. Certes, depuis quelques jours, il ne se faisaient plus guère d’illusions. Mais ils espéraient encore un délai de grâce qui leur permettrait d’obtenir quelques gestes de l’Iran, ou des sanctions allégées en remerciement de leurs efforts :« encore une minute, Monsieur le bourreau » … Mais le couperet est tombé. Les sanctions américaines suspendues par l’accord 14 juillet 2015 sont rétablies dans tous leurs effets. Ceux qui sont déjà en affaires avec l’Iran ont, selon les cas, trois ou six mois pour s’en dégager. Déjà, les Américains ne pouvaient pas commercer avec l’Iran, sauf exceptions. C’est maintenant tout le monde qui se voit interdit d’acheter, de vendre, ou d’investir en Iran. Or l’Allemagne a plus d’une centaine d’entreprises implantées en Iran, et 10.000 qui commercent avec lui, les Italiens sont très présents, les Français y ont Peugeot, Renault, Total... et l’Union européenne achète 40% du pétrole exporté par l’Iran. Airbus venait d’y vendre une centaine d’avions. Tout ceci doit s’arrêter.

La première réaction européenne a été de déclarer ce retour des sanctions « inacceptable ». La seconde a été de rechercher comment contrer une telle décision. Deux exemples sont remontés à la mémoire : du temps de Reagan, les neuf Européens avaient résisté avec succès à une tentative américaine d’empêcher la construction d’un gazoduc allant de Sibérie vers l’Europe. Du temps de Bill Clinton, les 15 États-membres avaient obtenu des waivers, ou exemptions, à une loi empêchant tout investissement dans l’industrie iranienne du pétrole. Pour arracher cette concession, les Européens avaient adopté un règlement bloquant l’application sur leur territoire de la loi américaine et la Commission avait saisi l’Organisation mondiale du commerce.

Mais depuis la situation s’est compliquée. Les Européens ne sont plus neuf, ou quinze, mais 28. Ensuite, la mondialisation a fait d’immenses progrès. Toute entreprise européenne un peu importante a des intérêts aux États-Unis. Elle est donc soumise aux lois américaines. Tout équipement un peu complexe a de bonnes chances d’inclure des éléments américains. Or à partir de 10%, il tombe sous le coup des lois américaines. C’est le cas, par exemple, des avions d’Airbus. Et puis, au moins 80% des échanges internationaux passent par le dollar, en particulier les contrats pétroliers, ce qui les rend passibles de la loi américaine. Voilà pourquoi les grandes banques européennes, échaudées par de lourdes amendes, ont refusé, même quand elles le pouvaient, de travailler à nouveau avec l’Iran.

Que faire ? Que faire ?

Pour répondre à ces défis, plusieurs idées, d’ailleurs complémentaires, circulent parmi les dirigeants européens. La première est d’actualiser le règlement de 1996 bloquant l’effet des lois américaines sur le territoire européen. Elle vient d’être adoptée à la réunion européenne de Sofia. C’est un signal de résistance bienvenu. Mais il ne paraît pas pouvoir régler le cas des sociétés ayant des intérêts aux États-Unis, qui seront prises dans des obligations contradictoires. De plus, les lois américaines permettent de punir non seulement des sociétés, mais aussi des individus. Quel cadre d’entreprise prendra le risque, s’il met le pied aux États-Unis, d’être aussitôt menotté et présenté à un juge, par exemple pour soutien à des activités terroristes ? La seconde idée serait de mettre en place des circuits financiers permettant de se passer du dollar. Mais ceci prendra du temps, tant les habitudes sont ancrées. Une troisième serait d’adopter des mesures de rétorsion dirigées vers les entreprises américaines en Europe. Mais sur un tel principe, lourd de conséquences, comment obtenir l’unanimité des Européens ? Une autre idée encore serait de se passer des banques européennes récalcitrantes en créant des circuits de financement public pour les affaires avec l’Iran. Mais sa réalisation sera forcément complexe, si elle aboutit jamais. Dernière cartouche : la Commission européenne pourrait attaquer les États-Unis devant l’Organisation mondiale du commerce. Malheureusement, le résultat sera long à venir. Dans l’immédiat, les entreprises européennes n’ont d’autre choix que de solliciter auprès de Washington un maximum de waivers leur permettant, au cas par cas, de travailler avec l’Iran.

Mais, même soutenues par leurs gouvernements, elles risquent fort d’être éconduites. En effet, Donald Trump est convaincu qu’Obama a eu tort de négocier trop tôt avec l’Iran, alors que la vague de sanctions adoptées par les États-Unis et par l’Europe entre 2010 et 2012 n’avait pas produit son plein effet. Téhéran pouvait encore tenir tête. En rétablissant les sanctions dans toute leur dureté, il compte mettre les Iraniens à genoux en deux ou trois ans, et obtenir alors tout ce qui avait été refusé à Obama. Mais le raisonnement ne vaut que si la multiplication de waivers ne crée pas pour les Iraniens autant d’échappatoires. Les positions paraissent donc inconciliables.

Tirer quand même l’Iran du bon côté

Les Européens ont presque toujours été, face à l’Amérique, timides et divisés. Maintenant qu’ils ont un mauvais berger, les moutons vont-ils se révolter ? vont-ils devenir enragés ? Rien ne le laisse prévoir. Depuis que l’Union européenne s’est élargie à l’Europe centrale et de l’est, ses nouveaux membres, pour avoir connu le joug soviétique, tiennent plus que tout à la protection américaine. Ils ne sont pas les seuls. Il restera quelques États, les plus impliqués dans la relation avec l’Iran : Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie… à se lancer sur une ligne de crête étroite, entre l’Amérique de Donald Trump et l’Iran de Hassan Rouhani, pour protéger l’accord nucléaire.

Un geste fort reste quand même à la portée des Européens pour tirer l’Iran du bon côté : lui offrir de mettre en œuvre sans tarder, sur un pied d’égalité, un grand partenariat multiforme portant sur la lutte contre la pollution atmosphérique, la protection des ressources hydrauliques, l’agriculture et l’agro-alimentaire, la gestion des villes, la médecine et la santé publique, l’excellence universitaire… Toutes affaires cruciales pour son développement durable et qui échappent à l’emprise des sanctions américaines. Et si un tel programme suscitait l’intérêt d’autres pays de la région, pourquoi ne pas les inviter à s’engager dans la même voie ?

mercredi 9 mai 2018

AU LENDEMAIN DE LA SORTIE DE TRUMP

(paru ce jour dans liberation.fr)


Forme et fond, la déclaration de Donald Trump annonçant la sortie des États-Unis de l’accord nucléaire passé en 2015 à Vienne entre six puissances et l’Iran est d’une extraordinaire brutalité. Aucune concession, aucun délai, c’est un couperet. Ce genre de comportement semblait l’apanage des chefs de régime autoritaire. Elle fera tache dans la politique étrangère américaine.

Un détail : les dirigeants du monde, quand ils s’en prennent à l’Iran, prennent soin de distinguer entre la détestable République islamique et le grand peuple iranien, pétri d’histoire et de culture, assoiffé de liberté. Donald Trump n’y a pas manqué. Il y avait un côté obscène à déclarer son amour aux Iraniens au moment de leur infliger une telle punition collective.

L’Europe et les sanctions

Voilà rétablie la totalité des sanctions américaines levées par l’accord de juillet 2015. Donald Trump a pris soin de préciser qu’elles s’appliqueraient à nouveau dans leur dimension secondaire. Sauf rares exceptions, les sociétés étrangères qui s’aviseront d’entrer en affaires avec l’Iran seront donc punies. Quant aux contrats en cours, elles ont, selon les cas, trois ou six mois pour les démonter. L’Europe va de nouveau se voir interdire d’acheter du pétrole iranien, et ses grandes sociétés pétrolières ne pourront plus travailler en Iran. Plus question non plus de contrats entre Airbus, Boeing et les compagnies iraniennes dont les avions sont à bout de souffle. Peugeot, Renault, qui venaient de retourner en Iran, vont se trouver en grande difficulté. Ils avaient déjà été affectés par une décision américaine de 2013 les empêchant de travailler en Iran, qui avait détruit plusieurs milliers d’emplois en France. Assez lâchement, le gouvernement français de l’époque n’avait pas bougé. Sera-t-il cette fois plus courageux ?

La question de la capacité de l’Europe à se défendre est ainsi posée. Elle était parvenue, dans les années 1990, à faire céder Washington, qui voulait interdire tout investissement en Iran dans le domaine pétrolier et gazier. Ceci avait en particulier permis à Total de mener, avec un succès complet, son plus grand chantier au monde en bordure du Golfe persique. Maintenant, tout sera plus compliqué. La mondialisation a fait des progrès. Les États-Unis ont pris conscience, au début des années 2000, de la toute-puissance que leur confère l’usage du dollar dans les transactions internationales. Même si l’Europe met en place un bouclier de protection pour ses entreprises, beaucoup hésiteront à défier les États-Unis, dès lors qu’elles y ont des intérêts. Ce sera le cas des grandes banques européennes, sans lesquelles il sera difficile de faire de grandes affaires en Iran.

Faire céder l’Iran ?

Face aux États-Unis, la première réaction de l’Iran a été remarquablement mature. Pour le Président Rouhani qui s'est investi dans le dossier nucléaire dès 2003, la décision de Donald Trump est pourtant un crève-cœur. L’accord de 2015 était le grand succès de son premier mandat. Avant le 8 mai, des voix s’étaient élevés en Iran pour annoncer des mesures de rétorsion qui feraient regretter à Washington une décision de sortie de l’accord. A ce stade, Rouhani a simplement lancé des consultations avec les cinq partenaires restants en vue de le préserver. Certes, l’Iran n’a aucun intérêt en cette affaire à une escalade avec plus fort que lui. Il ne pourra résister qu’au sein d’un collectif. Mais les plus radicaux du régime ne manqueront pas de tenter de tirer profit de tout signe de faiblesse. Le gouvernement de Rouhani va se trouver gravement fragilisé.

C’est ce sur quoi parie Donald Trump. Avec son entourage, il a la conviction que l’accord de Vienne a été négocié et conclu trop tôt, avant que les sanctions américaines et européennes ne produisent leur plein effet. Il se dit qu’en deux ou trois ans, il pourra, cette fois-ci, mettre l’Iran à genoux, et entraîner soit l’effondrement du régime, soit son entière soumission. C’est un pari risqué. Obama, lui, avait atteint la conclusion que les sanctions, si punitives soient-elles, ne parvenaient pas à arrêter la progression du programme nucléaire iranien.

L’on peut s’inquiéter que les trois pays européens ayant le plus investi en cette affaire – l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni – donnent dans leur première réaction le sentiment d’entrer dans le calcul de Trump. En effet, tout en rappelant leur attachement à l’Accord de Vienne, ils affirment vouloir « définir un cadre de long terme pour le programme nucléaire de l’Iran » et « traiter de façon rigoureuse les préoccupations largement partagées liées au programme balistique de l’Iran et à ses activités régionales déstabilisatrices ». En soi, ces objectifs sont légitimes. Mais en parler ainsi, à ce moment, c’est signaler que les trois pays ne répugneraient pas à obtenir des concessions de Téhéran dans le sillage des sanctions américaines. C’est se proposer de jouer au good cop contre bad cop. C’est aussi prendre le risque d’avoir à se battre sur deux fronts : desserrer au bénéfice des entreprises européennes et de leurs clients l’étau des sanctions américaines, en user comme levier pour faire plier l’Iran. Bon courage !


vendredi 5 janvier 2018

PREMIERS ENSEIGNEMENTS DES TROUBLES EN IRAN

Les six jours de manifestations et d’émeutes sporadiques qui viennent de se dérouler en Iran démontrent la persistance dans la population d’une souffrance diffuse et profonde, alimentée par le chômage, la pauvreté, l’absence de perspectives économiques et politiques, alors que prospère d’autre part une richesse insolente, soutenue par l’État, alimentée par la corruption.

« Occupez-vous de nous », crient les manifestants « plutôt que de vous occuper de la Syrie, du Yémen, du Liban, des Palestiniens ». Il s’agit donc d’un appel au secours, mêlée à la colère qui ose s’exprimer contre le gouvernement, et même contre le Guide suprême. Mais pas de figures de proue, pas de ligne directrice. L’on peut parier que la plupart des gens qui défilent n’ont jamais voté, ou, s’ils ont voté, le faisaient pour ne pas se faire remarquer. À noter que le Mouvement réformateur, qui aurait pu les soutenir, ou au moins leur marquer un peu de sympathie, n’a fait aucun geste en ce sens.

Entre France et Iran, petit air de famille ?

Mutatis mutandis, cette désespérance n’est pas sans évoquer celle de nos banlieues, de nos quartiers, alimentée par des phénomènes un peu comparables. Les images dramatiques des incendies et des destructions de 2005 avaient donné au monde extérieur le sentiment que notre République vacillait sur ses bases. Il n’en était évidemment rien. La République islamique n’a pas été plus ébranlée par ce qui vient de se passer, décevant tous ceux qui guettent avec constance les signes de son effondrement.

Une des grandes différences du mouvement avec nos propres troubles c’est qu’il a généré une vingtaine de morts. C’était d’emblée faire apparaître la férocité du régime, qui n’a jamais lésiné pour garantir sa sécurité. Et faire apparaître aussi l’écart qui le sépare d’un État de droit. Encore n’a-t-il pas eu besoin de faire monter en ligne ses Basidji et ses Pasdaran. C’est dire la disproportion des forces en présence, qui condamnait les manifestations à l’échec, dès lors qu’après leur première diffusion à travers le pays, elles ne parvenaient pas à monter en puissance au-delà d’une ou quelques dizaines de milliers de participants, au mieux, pour l’ensemble de l’Iran.

Dans de telles circonstances, les tweets de Donald Trump ont atteint le grotesque et ont aidé le régime à dénoncer, comme il se plaît tant à le faire, la main de l’étranger. Ils ont donc nui au mouvement. La réaction mesurée des Européens a été plus adaptée. Mieux valait en effet, pour la protection même des protestataires, éviter de prendre des positions avantageuses devant leur propre opinion mais qui ne feraient qu’attiser les braises. Comme vient de l’écrire le chercheur et activiste irano-américain Reza Marashi : « les problèmes sont iraniens, les manifestants sont iraniens, et la solution sera iranienne ».

Et maintenant, l’avenir

Quid de la suite ? À l’heure qu’il est, la position du Président Rouhani n’est pas enviable. Ses marges de manœuvre sont limitées. Il est pris dans l’étau du mécontentement populaire, d’une part, et d’autre part de la surveillance tatillonne du cœur conservateur du régime, qui ne fait rien pour l’aider. Malgré des efforts louables et quelques succès, il ne parvient pas à faire émerger la prospérité que la conclusion de l’accord nucléaire laissait espérer, en raison du sabotage de son application par l’administration de Donald Trump. Il est enfin confronté au chantier gigantesque de la rénovation d’un système économique sclérosé, atteint par la corruption, plombé par les ardoises laissées par Ahmadinejad. Certes, il va faire quelques gestes, en matière de subventions, de distribution de produits de première nécessité. Il a prononcé des paroles de compréhension et d’apaisement. Mais rien à l’horizon qui modifie la donne. L’on peut donc se préparer à l’idée que dans quelques mois, un an ou deux peut-être, les mêmes causes produiront à peu près les mêmes effets.


Un mot pour ceux qui guettent comme l’aurore la chute du régime. La société iranienne se détache peu à peu, de façon irréversible, des fondements de cette République islamique. Elle n’est cependant pas prête à ce jour à se lancer dans un nouveau cycle révolutionnaire. Celui qu’elle a vécu il y a bientôt quarante ans lui a trop coûté. Mais que le régime n’en retire pas un sentiment de sécurité. S’il ne parvient pas à évoluer, à profondément se réformer, il finira en implosant sous le poids de ses propres blocages, dissensions et contradictions, un peu comme l’Union soviétique ou encore le régime de Franco. À cet égard, le choix du prochain Guide de la Révolution, qui devrait intervenir d’ici à quelques années – Ali Khamenei, né en 1939, a aujourd’hui 78 ans – pourrait jouer un rôle décisif. 

paru le 5 janvier 2018 sur le site Boulevard Extérieur

dimanche 17 décembre 2017

FAIRE D'UNE CRISE UNE OCCASION DE PROGRÈS


(paru le 16 décembre 2017 dans "l'Orient le Jour")

Dès 2008, Obama a cherché avec l’Iran un accord permettant de mieux encadrer son programme nucléaire. Il y est parvenu en juillet 2015 à Vienne, en compagnie des Allemands, des Anglais, des Français, des Chinois et des Russes. Mais pour apaiser son Congrès, très hostile à l’Iran, il a dû accepter de certifier tous les trois mois que l’Iran respectait ses engagements et que l’accord était bien dans l’intérêt de l’Amérique. Faute de quoi, le Congrès aurait la liberté d’imposer à Téhéran de nouvelles sanctions entraînant le retrait des États-Unis de l’accord.

 Trump, lui, dès sa campagne électorale, a déclaré que l’accord de Vienne était « le pire jamais signé par l’Amérique », et promis qu’il le dénoncerait sans tarder. Une fois élu, sous la pression de collaborateurs de bon sens, il a d’abord hésité. Mais le 13 octobre dernier, il a refusé de certifier l’accord, l’envoyant donc à l’examen du Congrès.
 La surprise est alors venue du Congrès, quand celui-ci s’est dérobé. Beaucoup de Sénateurs et de Représentants, même hostiles à l’accord, ont tiré les leçons du fait accompli et jugé qu’il serait désormais plus dangereux d’en sortir que d’y rester.

À la croisée de plusieurs chemins

 La balle est donc revenue du côté du Président Trump. Celui-ci a le pouvoir de prendre seul la décision de sortir de l’accord. S’il le fait, l’Iran aura le choix, soit de continuer quand même à l’appliquer avec les cinq autres pays partenaires, soit d’en sortir. On entrerait alors dans l’inconnu.

 Mais il n’est pas exclu que Trump, pesant le risque de décrédibiliser la parole de l’Amérique et de se retrouver une fois de plus isolé sur la scène internationale, reste finalement dans l’Accord. En ce cas, il se vengera sans doute de son échec en accentuant la pression sur l’Iran dans deux domaines sensibles qui ne relèvent pas de l’accord de Vienne : le programme balistique de Téhéran, et son influence régionale.

 Sur ces points, la position de la France mérite d’être relevée. Le Président Macron, dans l’espoir de renouer les fils du dialogue, s’est positionné à mi-chemin des États-Unis et de l’Iran. Il défend très fermement contre le Président Trump la survie de l’accord nucléaire. En revanche, il le rejoint pour demander à l’Iran de limiter d’une part ses ambitions balistiques, d’autre part ses ambitions régionales.

 Mais il a peu de chances d’être entendu de Téhéran. Les Iraniens considèrent, non sans quelque raison, que les affaires balistiques relèvent de leur défense nationale, sujet non-négociable sous la contrainte. Ceci d’autant plus qu’aucun autre pays de la région n’a accepté de limitations en ce domaine. Quant à son influence régionale, ni la France, ni même les Etats-Unis n’ont guère, en ce moment, de cartes en main pour l’obliger à abandonner ses acquis.

 Le risque est alors que, pour faire plier l’Iran sur ces deux sujets, les États-Unis, éventuellement aidés d’autres pays, notamment européens, peut-être de la France, multiplient les pressions et les sanctions. Ce serait une voie sans issue. Ceux qui connaissent un peu les Iraniens savent que plus on insiste pour les faire céder, plus ils ont tendance à se braquer. C’est ce qui s’est passé dans la crise nucléaire. Elle ne s’est dénouée que lorsque les Américains ont enfin accepté de leur parler sans conditions préalables, et sans a priori sur la solution à trouver.

 Lumières au bout du tunnel

 Pour sortir de la nouvelle crise qui se dessine, la voie est étroite. Mieux vaut, pour l’explorer, disposer de quelques repères.

 D’abord se dire qu’en matière stratégique et de défense, il n’y a de limitations acceptables pour une nation souveraine (sauf si elle sort vaincue d’une guerre, et encore…), que librement consenties, et partagées avec les autres nations concernées. Il faut qu’à la fin du processus, chacun ait le sentiment d’un résultat équitable, où il trouve son compte : un résultat gagnant-gagnant, comme on dit aujourd’hui. Ceci est vrai, entre autres, dans le domaine balistique.

 Compte tenu de la lourdeur des contentieux déchirant les pays de la région, mieux vaut aussi commencer par des sujets limités, traités de façon discrète, entre spécialistes. Il y en a plusieurs sur lesquels les pays du Proche et du Moyen-Orient ont des progrès à faire. Beaucoup, par exemple, n’ont pas encore adhéré au Protocole additionnel de l’Agence internationale de l’énergie atomique, pourtant indispensable pour se présenter en pays respectable dans le domaine nucléaire. Beaucoup n’ont pas signé le Code de la Haye, code minimal de transparence en matière balistique. Beaucoup n’ont pas rejoint le Traité sur l’interdiction complète des essais nucléaires, alors qu’ils sont pourtant membres du Traité de non-prolifération, et que cette adhésion ne représenterait aucune obligation supplémentaire. Sur ces sujets et quelques autres, chacun semble attendre que son voisin prenne l’initiative.

 Sur de tels sujets, les pays extérieurs à la région, notamment les Occidentaux, devraient, pour une fois, s’abstenir d’agir en donneurs de leçons. S’ils voulaient être utiles, mieux vaudrait qu’ils interviennent de façon indirecte, en convainquant quelques pays-clés de s’intéresser à ces dossiers et de tenter d’entraîner leurs voisins. Sur les trois sujets évoqués, la Turquie, par exemple, qui parvient à parler à tout le monde, pourrait jouer un rôle moteur. Et le Liban, précisément parce qu’il ne fait d’ombre à personne, serait aussi écouté s’il intervenait avec la finesse que l’on connaît à sa diplomatie. En avançant ainsi pas à pas, le Proche et Moyen-Orient aurait une chance de montrer qu’il est capable de progresser vers son autonomie.


jeudi 30 novembre 2017

QUELLES LEÇONS DE L'IRAN POUR LA CRISE NORD-CORÉENNE ?

Avec son dernier test de missile intercontinental, la Corée du Nord marque un nouveau progrès dans la phase la plus sensible de son programme militaire nucléaire, celle où il s'agit de parcourir l’ultime étape conduisant à la possession d'un arsenal nucléaire. En effet, la Corée du Nord ne possède pas encore de dispositif nucléaire opérationnel. Si ses ingénieurs ont bien déclenché sous terre six explosions nucléaires successives, ils n'ont pas atteint la maîtrise du système d'armes combinant lanceur balistique, dispositif de guidage et tête porteuse d'un engin nucléaire miniaturisé. L'on se rappelle que Kim Jung Un avait déclaré en septembre dernier, peu après un test de missile :"nous avons presque atteint le but", à savoir "une capacité de riposte nucléaire à laquelle les États-Unis ne pourraient pas échapper". Voilà donc la Corée du Nord entrée dans la zone de tous les dangers, celle qu'il convient de traverser le plus vite possible avant de se trouver à couvert, protégé par la possession du feu nucléaire. On comprend que dans ce passage délicat, Pyongyang ne donne pas la priorité au dialogue. En effet, plus le danger d'être arrêté dans son élan se précise, plus il faut aller vite. Nous en sommes là aujourd'hui : les imprécations de Trump, la pluie de sanctions internationales ont pour premier effet de pousser les Nord-Coréens à redoubler d'efforts.

le dialogue interrompu

Ce scénario n'était pourtant pas écrit d'avance. Qui se souvient qu'en 1991, le Président George Bush (père) retirait de Corée du Sud les armes nucléaires américaines qui y étaient entreposées ? Peu après, les deux Corées adoptaient une déclaration commune de dénucléarisation de la péninsule coréenne. Quelques mois plus tard, la Corée du Nord autorisait les inspections de l'Agence internationale de l'énergie atomique sur son sol. Mais les inspecteurs se révèlent plus efficaces que prévu. Ils sont donc rapidement interdits de séjour. Commence alors un jeu du chat et de la souris qui, après bien des péripéties, aboutit en 1994 à la conclusion d'un accord-cadre entre États-Unis et Corée du Nord, par lequel celle-ci s'engage à geler, puis à démanteler ses installations nucléaires sensibles en échange d'une importante aide internationale. 

Des négociations se nouent ensuite sur la question balistique, qui aboutissent en 1999 à un moratoire sur les essais. Et en 2000, les deux Corées annoncent ensemble leur intention de travailler à la réunification de la Péninsule. Tous ces processus cheminent cahin-caha lorsque le Président Bush (junior) commence à faire machine arrière et place en 2002 la Corée du Nord parmi les pays de "l'axe du mal". Même si des négociations se tiennent encore dans les années suivantes, le cœur n'y est plus. En 2006, la Corée du Nord procède à sa première explosion nucléaire.

la solution iranienne

Bien loin de la Corée, une autre crise nucléaire a pris à même époque son envol. Mais l'issue, à ce jour, en est fort différente. L'Iran n'a pas la bombe et a accepté pour une quinzaine d'années des limitations et des contrôles exceptionnels sur son programme nucléaire civil en échange de la levée des sanctions qui le frappaient dans le domaine nucléaire. Contrairement à la Corée du Nord, l'Iran reste, bien entendu, membre du Traité de non-prolifération, ce qui implique qu’il renonce à toute ambition nucléaire militaire, et le maintient sans limitation de durée sous contrôle de l'Agence internationale de l'énergie atomique. Quelles leçons tirer de ce résultat, même fragile, pour la crise nord-coréenne ?

Si les condamnations du Conseil de sécurité et les sanctions américaines et européennes ont maintenu sur l'Iran une indéniable pression, si la perspective d'une levée des sanctions a constitué une monnaie d'échange dans la négociation, ces sanctions n'ont pas été le facteur déclenchant de la solution qui s'est esquissée à partir de 2013. Ceci confirme l'observation selon laquelle plus l'économie et la société d'un pays sont isolées du monde extérieur, et plus son régime est autoritaire, moins les sanctions qui lui sont infligées sont susceptibles de le faire évoluer. Il faut s'en souvenir pour la Corée du Nord (et d’ailleurs aussi pour l’Iran, si finalement, les États-Unis se retiraient de l’accord…). 

Non, pour déboucher, il a fallu que les Américains, suivis par les Européens, en rabattent, après de longues années, sur leurs exigences initiales. Alors que les résolutions du Conseil de sécurité réclamaient à l'Iran de suspendre ses activités nucléaires sensibles en préalable à toute négociation de fond, les Américains ont passé outre et les négociations de Genève en 2013 se sont déroulées tandis que tournaient les centrifugeuses iraniennes. À même époque, Américains et Européens ont abandonné l'objectif irréaliste d'un gel, puis d'un démantèlement, des éléments sensibles du programme nucléaire iranien. Ils se sont satisfaits d'une surveillance et d'un encadrement hautement renforcés. Ceci a suffi pour éteindre la menace.

la négociation, toujours

La leçon de l'histoire est que tout accord est par définition un compromis, que seules des négociations excluant menaces et imprécations permettent d’élaborer. Un tel compromis est certes moins aisé à atteindre dans le cas coréen qu’il ne l’a été avec l’Iran : Téhéran pour sa part, n’a jamais procédé à une explosion nucléaire, ni même n’a été proche de le faire. Pour la Corée du Nord, en revanche, l’on est en situation d’urgence.

Dans un premier temps, il serait illusoire de vouloir échapper à l'acceptation de l'état d'avancement technologique atteint par la Corée du Nord dans ses programmes nucléaire et balistique. Mais ces programmes pourraient être gelés -- pas de nouveau tir de missile, pas de nouvelle explosion nucléaire -- en échange d’une suspension des sanctions votées par le Conseil de sécurité, comme par les Etats-Unis et par l’Union européenne.

Si cette étape déjà difficile parvenait à être franchie, il deviendrait possible de commencer à organiser la réintégration de Pyongyang dans l’économie internationale. Le régime de Kim Jung Un, s’il veut survivre et prospérer dans la durée, doit pouvoir commercer avec le monde extérieur pour répondre aux besoins de sa population. Il lui faudrait aussi des assurances crédibles qu’on ne chercherait pas à le déstabiliser. Pyongyang devrait alors s’engager à cesser ses manœuvres d’intimidation à l’égard de la Corée du Sud. Il devrait surtout renoncer au développement de ses capacités balistiques, arrêter définitivement ses essais nucléaires, et préparer son retour au sein du Traité de non-prolifération.


Certes, une telle formule aboutirait à accepter la Corée du Nord comme un "pays du seuil", c’est-à-dire comme un pays pouvant atteindre en un, deux, ou trois ans la possession d’un début d’arsenal nucléaire. Mais vu la périlleuse situation dans laquelle nous sommes déjà fourvoyés, ce serait un moindre mal. Avec le temps, le spectre d’une déflagration nucléaire dans la région devrait pouvoir s’effacer. La France, qui n'a rien à gagner ou à perdre directement en cette affaire, pourrait utilement tenter de peser en ce sens.

(publié le 29 novembre 2017 par FigaroVox)

mercredi 18 octobre 2017

SORTIR PAR LE HAUT DE LA CRISE NUCLÉAIRE AVEC L'IRAN


Donald Trump, en "décertifiant" hier l'accord de Vienne, dit aussi JCPOA, passé en 2015 avec l'Iran en compagnie de l'Allemagne, de la Chine, de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie, vient de confier au Congrès américain une épée de Damoclès qui menace la survie de l'accord. Le Congrès est invité à rechercher avec l'administration américaine et les alliés des Etats-Unis les moyens d'obtenir de l'Iran des modifications du JCPOA. Et si l'accord de Vienne ne peut être amendé, Donald Trump s'est engagé à en sortir, comme il peut le faire de sa propre initiative.

maintenir en vie l'accord de Vienne

L'avenir du JCPOA s'est donc assombri. Il est probable que l'Iran refusera de s'engager dans un alourdissement de ses obligations en matière nucléaire, sauf compensations que les autres parties n'ont aucune intention de lui accorder. À Téhéran, l'accord a été difficilement accepté par les radicaux du régime. Le gouvernement ne veut pas rouvrir cette boîte de Pandore. Quant à limiter son programme balistique, comme le réclament les Américains, soutenus par les Européens, il n'en est pas question. Contrairement à la négociation nucléaire, qui portait sur un programme civil, il s'agit là d'un programme de défense. Les Iraniens considèrent, non sans raison, qu'ils n'ont pas à accepter des contraintes qui pèseraient seulement sur eux, et non sur leurs voisins, pour beaucoup mieux armés qu'eux. Enfin, Donald Trump ayant annoncé de nouvelles sanctions visant à punir l'Iran pour son comportement en matière de terrorisme et de droits de l'Homme, l'Iran va être tenté de se raidir, comme il le fait quand il se sent agressé.

Que peuvent faire les Européens ? En cas de retrait des Américains, ils ont déjà manifesté leur intention de conserver l'accord de Vienne. Les Russes et les Chinois suivront, et probablement les Iraniens, pour ne pas perdre les bénéfices de la levée des sanctions. L'accord pourrait donc cheminer clopin-clopant. Les nouvelles sanctions américaines seraient plus gênantes que naguère car, avec la mondialisation, les Américains ont découvert qu'ils pouvaient sanctionner, sans clauses d'extra-territorialité, les entreprises étrangères ayant des intérêts aux Etats-Unis, ou ayant recours au système financier américain. Des solutions de contournement finiront bien par être trouvées. L'accord serait toutefois fragilisé, ainsi que les modérés iraniens, Président Rouhani en tête.

Une initiative pour l'Europe

Mais il s'agit là pour l'Europe d'une position défensive. Que peut-elle tenter pour sortir de la crise, et peut-être même conserver les Etats-Unis dans l'accord ? Puisque les Alliés des États-Unis doivent maintenant être consultés, l'on pourrait demander à Washington de suspendre pour un temps ses menaces. Et demander à Téhéran de songer à des gestes visibles, qui n'atteindraient ni ses intérêts, ni sa fierté. Au contraire. Il en est trois à la portée des Iraniens.

     Le premier serait de ratifier sans attendre le Protocole additionnel à leur accord de garanties avec l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), renforçant les contrôles sur leur programme nucléaire. Ce Protocole, que les Iraniens ont signé en 2003 mais n'ont pas encore ratifié, s'applique de façon anticipée dans le cadre de l'Accord de Vienne. Celui-ci prévoit aussi que ce Protocole sera présenté à la ratification du Parlement iranien en 2023. Pourquoi attendre cette date sans bénéfice apparent, alors que le gouvernement d'Hassan Rouhani dispose d'un parlement plutôt bienveillant, et que nul ne connaît l'issue des élections législatives de 2020, ni des présidentielles de 2021 ? L'adhésion au Protocole additionnel est un passage incontournable pour tout pays qui veut se présenter en possesseur légitime d'un programme nucléaire pacifique. C'est ce à quoi aspire l'Iran.

·   Le deuxième geste serait de ratifier le Traité pour l'interdiction complète des essais nucléaires (TICE), que l'Iran a signé en 1996. L'Iran s'étant déjà engagé, par son adhésion en 1970 au Traité de non-prolifération, à ne jamais acquérir d'arme nucléaire, il s'agirait d'un geste symbolique. Mais le symbole serait fort, car que la République islamique contracterait pour la première fois de son histoire un engagement international majeur de non-prolifération nucléaire.

      Le troisième geste serait d'adhérer au Code de conduite de la Haye contre la prolifération des missiles balistiques. Ce code, pour l'essentiel, enjoint à ses adhérents de déclarer l'état de leurs stocks et de décrire annuellement leur programme en la matière, enfin d'annoncer leurs essais à l'avance. A l'âge de la surveillance satellitaire globale des activités balistiques, ce ne serait pas pour l'Iran un recul en matière de défense. Ce serait en revanche un signal de bonne volonté important.

vers une solution régionale

Mais à vrai dire, pourquoi l'Iran irait-il accomplir ces trois gestes, alors qu'il respecte déjà à la lettre l'accord de Vienne, et que le responsable de la crise est clairement Washington ? Il existe une possibilité de l'encourager dans cette voie. La plupart des pays du Moyen-Orient n'ont pas non plus adhéré à ces trois instruments internationaux. C'est le cas, notamment, de l'Arabie saoudite et de l'Egypte. Pourquoi ne pas inviter tous les pays concernés à envisager ensemble une adhésion au Protocole additionnel de l'AIEA, au Traité d'interdiction complète des essais nucléaires, et au Code de la Haye ? Ils auraient un motif de s'asseoir à la même table. Ils auraient aussi l'occasion d'évoquer d'autres sujets qui les divisent : Syrie, Yémen… et ce serait une première réponse à une revendication constante de l'Iran en faveur d'un système régional de sécurité collective. Certes, Israël serait absent. Mais les pays de la région, Iran en tête, qui refusent de reconnaître l'État hébreu, s'interdisent à eux-mêmes de l'inviter à les rejoindre.


Voilà donc une initiative à la portée de l'Europe, et en particulier de la France qui a marqué son souci de trouver en cette affaire une solution négociée. Quant aux États-Unis, ils pourraient au moins faire l'effort de convaincre leurs amis de la Péninsule arabique de se joindre au projet. La Turquie aussi, qui a déjà adhéré à ces trois documents, pourrait aider. De bons esprits diront que les chances de succès sont réduites, mais la diplomatie, c'est ne jamais se résigner au pire, c'est toujours essayer.

vendredi 11 août 2017

La politique de l'émotion


le massacre de Chios, gravure d'époque


(article paru dans la revue "Après-demain", n°43, juillet 2017)


Les émotions collectives ont été du fin fond de l'histoire de puissants moteurs dans l'évolution et les soubresauts des sociétés politiques. Platon nous parle de "la folie de la multitude", ajoutant " il n'est pour ainsi dire personne qui fasse rien de sensé dans le domaine des affaires publiques". Le clerc Alcuin écrivait à la fin du VIIIème siècle à Charlemagne que "la turbulence du vulgaire est toujours proche de la folie". En sens contraire, huit siècles plus tard, Machiavel nous disait : " On voit l’opinion publique pronostiquer les événements d’une manière si merveilleuse, qu’on dirait le peuple doué de la faculté cachée de prévoir les biens et les maux ". Nul besoin de souligner l'importance des passions populaires dans l'enchaînement des épisodes de la Révolution française.

L'époque contemporaine voit apparaître une nouvelle forme d'émotion collective. Jusque-là, ces émotions n'étaient soulevées que par des faits extraordinaires survenant dans un environnement proche. Désormais, grâce aux progrès de l'alphabétisation et à la montée en puissance de la presse, le tumulte généré par des faits lointains pénètre dans le quotidien d'un nombre de plus en plus important de foyers.

La guerre d'indépendance grecque

Le prologue de cette nouvelle époque se situe sans doute au moment de la guerre d'indépendance des États-Unis, pour laquelle se passionne l'opinion française. Mais le premier épisode peut en être daté du printemps 1821, quand la petite ville de Patras, au nord du Péloponnèse, donne le signal du soulèvement de la population grecque contre le joug ottoman. Les esprits en Europe ont été préparés à vibrer pour l'indépendance grecque par deux ouvrages à l'immense succès, parus l'un en 1811, "l'itinéraire de Paris à Jérusalem" de Chateaubriand, et l'autre l'année suivante, "le pèlerinage de Childe Harold", de Byron. Tous deux contribuent puissamment à façonner la sensibilité romantique et à y intégrer le monde de l'Orient. Tous deux font le lien entre la grandeur de la Grèce antique et les humbles bourgades parsemées de ruines où bat le cœur d'un peuple opprimé, prêt à renaître. Dans les années 1820 les comités philhellènes fleurissent dans toute l'Europe, les poètes, les peintres, les illustrateurs et, bien entendu, les journalistes se mobilisent pour la cause. Des centaines de volontaires de toutes conditions et de tous grades s'enrôlent du côté des Grecs. C'est le cas de Byron lui-même, qui meurt en 1824 à Missolonghi. 

Les gouvernements européens, partisans de l'ordre existant, sont d'abord réticents à intervenir. Mais plusieurs d'entre eux se décident finalement à agir sous la pression de leurs opinions, alors que les rebelles grecs sont en mauvaise posture. En 1827, une flotte anglo-franco-russe défait la flotte ottomane à Navarin. En 1828, la France dépêche au Péloponnèse un corps expéditionnaire d'environ 15.000 hommes. En 1830, la Sublime Porte reconnaît l'indépendance d'une partie du territoire grec actuel. C'est la première grande victoire de l'opinion publique européenne.

La guerre des Boers

Une autre grande manifestation d'émotion collective surgit quelque 80 ans plus tard. Elle est générée par la Guerre des Boers, plus précisément la deuxième guerre (1899-1902), qui aboutit à la défaite définitive de ces derniers. L'opinion néerlandaise, bien entendu, mais aussi les opinions allemande, russe et surtout française, s'enflamment pour ces héroïques victimes de la cupidité et de la soif de puissance britanniques. En France, où l'anglophobie a été chauffée à blanc par l'humiliation de Fachoda (1998), le soutien à la cause des Boers va de la droite nationaliste et coloniale à la gauche ennemie du grand capital impérialiste. Paul Kruger, président du Transvaal, venu en Europe en 1900 pour y chercher des appuis, est acclamé par 60.000 manifestants à Marseille, puis salué par des foules enthousiastes à chaque arrêt du train qui le conduit à Paris, où il est à nouveau accueilli par un public en délire. Mais si les foules se pressent sur son passage à toutes ses étapes en Europe, les gouvernements restent silencieux, l'aide espérée ne vient pas. Les quelques milliers de volontaires européens et américains qui partent combattre aux côtés des Boers ne peuvent détourner le cours de la guerre. Celle-ci évolue en guérilla devant les progrès des troupes britanniques. Ces dernières réagissent en pratiquant une politique de la terre brûlée et en internant tous les civils dans des "camps de reconcentration". Les conditions de vie y sont si épouvantables, le taux de mortalité si élevé, que l'opinion britannique elle-même finit par s'émouvoir. Mais rien ne peut arrêter la défaite complète des Boers, qui intervient au printemps 1902.

La guerre du Biafra

Encore une soixante d'années plus tard, une autre cause emblématique vient soulever l'émotion de ce qu'on peut désormais appeler "l'opinion internationale". C'est la guerre du Biafra. Cette guerre civile de près de trois ans se déclenche en 1967 lorsque la population Ibo, chrétienne et animiste, située pour l'essentiel au sud du Nigéria, cherche à s'en détacher. Le Nigéria est alors une nation récente, fragile, hétérogène. Elle vient de subir deux coups d'État successifs. Le second provoque des massacres d'Ibos dans le nord et le centre du pays, les amenant à se réfugier en masse dans leur région d'origine. La décision prise par le nouveau gouvernement de diviser cette région en trois nouveaux états fédérés fait craindre aux Ibos d'en perdre le contrôle et de voir leur échapper les zones les plus riches en pétrole. L'indépendance du "Biafra" est proclamée. La guerre s'engage, le blocus de la région par les troupes gouvernementales provoque à la mi-2008 la famine. C'est alors que le monde extérieur, devant les premiers récits et surtout les premières images qui lui parviennent, commence à s'émouvoir. Une campagne internationale de soutien au Biafra balaie l'Europe et l'Amérique, et résonne au siège des Nations Unies. C'est à ce moment que commence à prendre forme l'organisation "médecins sans frontières", futur prix Nobel de la Paix. Mais une fois encore, aucune intervention extérieure, individuelle ou collective, ne viendra détourner le cours des choses. Le Biafra tombe en janvier 1970.

La leçon des crises

Beaucoup d'autres exemples de crises du même genre pourraient être décrits. Mais l'analyse de ces trois-là : Grèce, Boers, et Biafra – suffit à donner les clefs de compréhension des vagues d'émotion parcourant régulièrement l'opinion internationale.

La première clef concerne le type de crise propice à la création d'une émotion collective. La guerre, la dimension politique n'y suffisent pas, il y faut également la dimension morale et humanitaire. Ce sont les massacres de Grecs, la souffrance des Boers, la famine des enfants ibos qui portent l'émotion à son paroxysme. Au XIXème siècle, l'on parle de barbarie et d'atrocités, à partir de la moitié du XXème le mot de "génocide" apparaît. Il est utilisé pour le Biafra, il ressurgit ensuite en de nombreux endroits, notamment au Rwanda. Et puis, il faut que l'affaire entre en résonance avec l'esprit du temps. Pourquoi tel massacre soulève-t-il l'indignation du monde, et pas tel autre, qui se déroule ailleurs au même moment ? Pourquoi la deuxième ou troisième famine en Somalie ne mobilise-t-elle pas comme la première (du moins la première mise en lumière) ?

La deuxième clef se rapporte à l'effet amplificateur des médias, et désormais des réseaux sociaux. La question grecque bénéficie de l'invention récente de la lithographie, et bien entendu, de la généralisation de la presse quotidienne. Au début du XIXème siècle, la lecture du journal est devenue, selon le mot d'Hegel, "la prière du matin de l'homme moderne". A la fin du même siècle, la mise au point de la similigravure, permettant la transposition de la photographie sur papier journal, lance le développement de la presse illustrée. L'instantané d'une petite fille boer décharnée est ainsi mis sous les yeux de tous les lecteurs d'Europe et du monde. Elle s'appelle Lizzie van Zyl.

Les victimes ne sont donc plus anonymes. Le XXème siècle voit l'apparition des appareils photographiques légers, le développement du photoreportage, des actualités cinématographiques, puis à partir des années 1950, de la télévision. C'est elle qui fait pénétrer les enfants squelettiques du Biafra dans l'intimité de tous les foyers. Le sentiment de simultanéité entre l'évènement et sa perception facilite l'embrasement des opinions. La qualité de l'émotion est évidemment très différente lorsque la prise de conscience d'un drame se fait progressivement, et après coup, comme dans le cas de la Shoah.

La troisième clef concerne l'indispensable simplification des enjeux. La guerre de libération de la Grèce s'ouvre sur le massacre de la population musulmane du Péloponnèse, femmes et enfants compris. Quelque 20.000 personnes y périssent. Mais ce n'est évidemment pas ce massacre-là que peint Delacroix ou que chante Victor Hugo, même si le massacre de la population de l'île de Chios est mené en représailles du premier. Les sympathiques Boers pouvaient tout aussi bien être représentés en réactionnaires esclavagistes. C'est d'ailleurs ce à quoi s'employait la presse anglaise. Le coup d'État de janvier 1966 au Nigéria, qui allait bientôt déclencher un contre-coup d'État et les massacres d'Ibos, avait été précisément conduit par des officiers pour la plupart d'ethnie ibo.

De la manipulation des esprits au rôle des États

Vient alors la question de la manipulation des esprits. La tentation est grande en effet d'alimenter les émotions collectives par tous les moyens disponibles. Chaque camp s'y emploie avec plus ou moins de bonheur. Ceci est visible en ce moment même dans la crise syrienne, un avantage décisif revenant à celui qui est parvenu le premier à créer l'émotion. Les premières impressions, les premiers jugements sont difficilement réversibles. A partir de là, le "bourrage de crânes" n'est plus très loin. Le fameux "sourire de l'ange de la cathédrale de Reims", icône de l'éternel génie français, n'a été remarqué qu'au lendemain du bombardement de la cathédrale par les Allemands en septembre 1914. Du côté allemand, apparaît alors la caricature d'un tirailleur sénégalais embusqué dans les tours de l'édifice. Déjà, dans l'affaire grecque, l'opinion s'émouvait de voir des troupes ottomanes composées de Soudanais massacrant des Européens.

Tout ceci amène à s'interroger sur le positionnement des États. Les services français sont lourdement intervenus dans la crise du Biafra, jouant à fond, sur instruction de leur gouvernement, la carte de l'indépendance. Ils ont alimenté la rébellion en armes et en soutien médiatique, ils ont attisé l'émotion, en lançant, par exemple, auprès des journalistes, le mot de "génocide". Dans l'affaire syrienne qui se déroule en ce moment sous nos yeux, le gouvernement français s'est délibérément placé à l'avant-garde de son opinion publique. Vingt ans auparavant, lors des persécutions des Kurdes irakiens, il avait, à l'initiative de Bernard Kouchner, développé et mis en œuvre le concept du "droit d'ingérence", qui devait ensuite muter en "devoir de protéger". C'est au nom de ce devoir que Kadhafi a été éliminé. Dans la plupart des cas pourtant, les dirigeants à tête froide s'efforcent de résister aux emballements de leur opinion publique, même s'ils n'y parviennent pas toujours. Au lendemain de l'intervention de l'OTAN au Kossovo, déclenchée par une vague d'"épuration ethnique", l'on se souvient des propos d'une personnalité française sur l'injonction venue "des téléspectateurs occidentaux bombardés d'images choquantes… intimant à leurs gouvernements de faire cesser leurs souffrances de téléspectateurs."


Alors, à qui donner raison ? Il n'y a pas ici de réponse univoque. Mais il peut être réconfortant de terminer sur la parole d'un homme d'État peu suspect de céder à l'émotion. C'est Talleyrand, qui disait: " De nos jours, il n’est pas facile de tromper longtemps. Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, plus d’esprit que Bonaparte, plus d’esprit que chacun des Directeurs, que chacun des ministres passés, présents et à venir, c’est tout le monde".

vendredi 30 juin 2017

DONALD TRUMP AU MOYEN-ORIENT


Ali Khamenei, guide de la révolution islamique, n'a pas raté Donald Trump au lendemain du sommet de Riyad : "le Président américain se tient aux côtés de dirigeants d'un système tribal et arriéré, fait la danse du sabre, mais critique l'élection iranienne qui réunit 40 millions de votants…" Et de fait, ce sommet qui, sur deux jours, les 20 et 21 mai, s'est déroulé en trois formats : sommet entre les États-Unis d'une part et l'Arabie saoudite, puis les Pays du Golfe, et enfin les pays arabes d'autre part, risque de laisser peu de souvenirs.

Certes, si l'on se plonge dans les déclarations et les communiqués produits par la rencontre, l'on y voit que les participants ont inauguré un Centre de ciblage du financement du terrorisme, basé à Riyad, et adopté une déclaration dans laquelle figure notamment l'intention de créer une "Alliance stratégique du Moyen-Orient", à mettre en place d'ici à 2018. Ils y saluent aussi le lancement d'un "Centre global de lutte contre le terrorisme", destiné à "combattre l'extrémisme intellectuel, médiatique et digital, et à promouvoir la coexistence et la tolérance entre les peuples." Ils se félicitent enfin de" la disposition d'un certain nombre de pays islamiques à participer à la Coalition militaire islamique de lutte contre le terrorisme", fondée à Riyad en 2015, "et à constituer une force de réserve de 34.000 hommes en vue d'appuyer, autant que de besoin, des opérations contre des organisations terroristes en Irak et en Syrie." Reste à voir comment vont se concrétiser ces intentions.

La réunion a quand même été marquée par un discours se voulant fondateur de Donald Trump, à l'instar du discours du Caire prononcé par Obama en direction des monde arabe et musulman au début de son premier mandat. Ce discours axé sur un objectif, "vaincre les forces du terrorisme", a débouché sur une formule familière aux Américains : "Ceci est un combat entre le bien et le mal". Quant à la façon de le conduire, deux points ont émergé : le premier, faisant écho aux propos adressés à plusieurs reprises par le Président américain aux membres de l'OTAN, est que "l'Amérique ne peut y être seule, les États de la région doivent y prendre leur part". Le deuxième est que les États-Unis ne saisiront pas cette occasion "pour dire aux autres peuples comment vivre, ce qu'ils doivent faire, ce qu'ils doivent être, comment ils doivent prier". "Nous cherchons des partenaires, pas la perfection" a ainsi souligné Donald Trump, comme pour exonérer les États présents de leurs faiblesses, et faire passer le message qu'il ne serait pas trop exigeant en matière de références démocratiques et de droits de l'Homme.

L'Iran, ennemi principal

Quant à l'incarnation du terrorisme, Donald Trump la voit sans surprise dans "l'État islamique, Al Qaeda, le Hezbollah et le Hamas" et derrière eux, venant en point d'orgue dans son discours, "le gouvernement iranien", qui leur fournit " refuge, soutien financier, et statut social leur permettant de recruter". "Du Liban à l'Irak et au Yémen" a poursuivi Trump, "l'Iran finance, arme et entraîne les terroristes, les milices et autres groupes extrémistes qui répandent la destruction et le chaos dans toute la région. Durant des décennies, l'Iran a alimenté les brasiers des conflits sectaires et de la terreur. C'est un gouvernement qui parle ouvertement de meurtres de masse, vouant Israël à la destruction, criant mort à l'Amérique, et œuvrant à la ruine de beaucoup des dirigeants et des nations se trouvant en cette salle. Mais les interventions les plus tragiques et les plus déstabilisantes de l'Iran se déroulent en Syrie. Appuyé sur l'Iran, Assad a commis des crimes innommables…" Voilà donc, si l'on avait encore des doutes, désigné l'ennemi principal des États-Unis au Moyen-Orient. "Toutes les nations ayant une conscience doivent œuvrer ensemble pour isoler l'Iran, l'empêcher de financer le terrorisme, et prier pour le jour où le peuple iranien aura le gouvernement juste et droit qu'il mérite." Le projet de Regime Change, déjà caressé par Bill Clinton puis George W. Bush, mis en revanche de côté par Barack Obama, apparaît donc bien comme l'objectif ultime de la croisade de Donald Trump.


Guère de solidarité, donc, avec l'Iran quand il est frappé par ce même terrorisme. Quelque deux semaines après le sommet de Riyad, Da'esh attaque au cœur de Téhéran, faisant une quinzaine de morts. La Maison blanche diffuse alors une déclaration du Président, faisant état de son "affliction" et "ses prières pour les victimes innocentes", mais soulignant aussi que "les États qui parrainent le terrorisme risquent de se retrouver victimes du mal qu'ils encouragent". Cette déclaration est aussitôt qualifiée de "répugnante" par Mohammad Javad Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères.

L'apparition d'une nouvelle crise

Pour en revenir à la réunion de Riyad, l'idée avancée par un certain nombre selon laquelle elle donnait le coup d'envoi d'un "OTAN du Moyen-Orient" réunissant le monde arabe et les États-Unis pour faire pièce à l'Iran, a presque aussitôt subi un sérieux revers lorsque la querelle couvant depuis longtemps entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis d'une part, le Qatar d'autre part, a éclaté au grand jour. Le 5 juin, ces deux premiers pays, bientôt suivis de l'Égypte, de Bahreïn, du Yémen, de la Mauritanie, des Comores et des Maldives, rompent brusquement leurs relations diplomatiques avec le troisième. Entre autres mesures coercitives, l'Arabie saoudite, les Émirats et Bahreïn ferment leur espace aérien aux avions de Qatar et expulsent les ressortissants qataris de leur territoire. L'Arabie saoudite instaure en outre un début de blocus en coupant la seule voie terrestre donnant au Qatar un contact avec l'extérieur. Les Émirats interdisent leurs ports aux navires qataris. Ceci, à première vue, suite à la publication d'une dépêche faisant état de propos, ensuite contestés, de l'émir du Qatar marquant de la sympathie pour l'Iran, le Hezbollah, le Hamas… et Israël. Mais ceci n'a été que la goutte faisant déborder le vase. Le soutien constant du Qatar aux Frères musulmans, l'influence exercée dans tout le monde arabe par la chaîne de télévision qatarie Al Jazeera, nourrissant la contestation contre les pouvoirs établis, sont au cœur de la crise.

L'affaire soulève aussitôt une vague d'inquiétude dans la région et au-delà. L'Iran commence à alimenter le Qatar en produits de première nécessité. La Turquie, elle, se propose d'y envoyer des troupes de protection. Quant à la réaction américaine, elle est plus que désordonnée. Alors que le Département d'État émet les propos d'usage appelant à la levée de l'embargo et au raccommodement des parties, Donald Trump, lui, twitte : "lors de mon récent voyage au Moyen-Orient, j'ai dit qu'il n'était plus question de financer l'idéologie radicale. Les dirigeants ont pointé du doigt le Qatar. Et voilà !". Il insiste encore trois jours plus tard en une conférence de presse : "…nous devons arrêter le financement du terrorisme. Le Qatar, malheureusement, a été historiquement un fondateur du terrorisme à très haut niveau". Savait-il que le Qatar accueille la plus grande base américaine du Moyen-Orient, avec 11.000 personnes ? Ignore-t-il le rôle de l'Arabie saoudite dans la genèse et le développement d'Al Qaïda (sans parler du rôle de la CIA) ? il avait pourtant au cours de sa campagne accusé les Saoudiens d'être mêlés aux attentats du 11 Septembre… Les promesses saoudiennes d'achat de 110 milliards d'armement américain ont-elles joué dans ce soutien sans faille à la ligne de Riyad ? Mais après tous ces propos présidentiels, les États-Unis viennent de vendre pour 12 milliards de dollars d'avions de combat F15 au Qatar… Comprenne qui pourra.

Trump et les guerres du Moyen-Orient

Au-delà des mots, quelle forme prennent les interventions de l'Amérique au Moyen-Orient depuis l'inauguration de Donald Trump ?

Manifestement, la méthode d'Obama, qui tenait la bride courte aux militaires, et veillait à ne pas être débordé par des initiatives dont il n'aurait pas pesé à l'avance toutes les conséquences possibles, n'est pas celle de son successeur. Une semaine après son inauguration, celui-ci donne son feu vert à une opération de commando au Yémen, sans trop se pencher sur ses détails. Elle tourne au fiasco. Si quelques membres d'Al Qaeda sont en effet neutralisés, le cadre de cette organisation qui était visé parvient à s'échapper, et de nombreux civils, y compris des enfants, sont tués, ainsi qu'un membre du commando. Depuis, l'armée américaine a cependant été autorisée à être présente au sol pour conseiller les troupes loyales au gouvernement yéménite.

Sur le théâtre irako-syrien, il est significatif que Trump ait, en avril dernier, laissé à son secrétaire d'État à la défense, James Mattis, le soin de déterminer le montant nécessaire de troupes sur le terrain. Et il vient de prendre la même décision pour l'Afghanistan. Depuis quelque temps, le Département d'État à la défense ne communique d'ailleurs plus de chiffres et de détails sur ces sujets. Les commentateurs n'ont pas manqué alors de relever le risque de "mission creep", c'est-à-dire de voir les forces américaines, à la poursuite de résultats insaisissables, peu à peu entraînées de plus en plus profondément dans des conflits sans fin.

En Afghanistan, l'armée a utilisé à la mi-avril, la plus puissante bombe de l'arsenal américain, encore jamais mise en œuvre à ce jour, pour frapper des troupes de Da'esh apparemment installées dans des bunkers et des tunnels près de la frontière avec le Pakistan. L'opération a-t-elle été personnellement autorisée par Donald Trump ? Celui-ci, interrogé par les journalistes, se dérobe : "chacun sait exactement ce qui s'est passé. Ce que je fais, c'est donner l'autorisation aux militaires. Nous avons les plus grands militaires du monde, et ils ont fait leur travail, comme d'habitude. Ils ont reçu une autorisation totale, et voilà ce qu'ils font, franchement, voilà pourquoi ils ont si bien réussi récemment. Regardez ce qui s'est passé ces dernières huit semaines, comparez-les avec les dernières huit années. Il y a une extraordinaire différence…" De fait, il semble bien que la décision ait été prise au niveau du général John Nicholson, responsable du théâtre d'opération afghan.

les dilemmes syriens

Donald Trump a en revanche donné sans conteste son feu vert personnel au tir de 59 missiles Tomahawk sur la base aérienne syrienne de Shayrat, le 6 avril, en punition de l'attaque chimique sur la petite ville de Khan Sheikhoun, imputée à partir de lourdes présomptions au régime syrien. La décision n'allait pas de soi. Durant sa campagne, Donald Trump avait mis en valeur le risque de voir Assad, s'il était poussé vers la sortie, "remplacé par pire que lui". Fin mars, l'ambassadrice américaine aux Nations-Unies, Nikki Haley, déclarait que l'élimination d'Assad n'était plus une priorité. Son ministre, Rex Tillerson, affirmait peu après que le futur d'Assad serait "décidé pat son propre peuple". Les photographies des enfants gazés à Khan Sheikhoun – "des enfants innocents…de beaux bébés cruellement assassinés" selon les termes de Donald Trump – commencent à changer la donne. La décision de frapper est prise peu après que l’avion du Président a atterri à Palm Beach, où Donald Trump se rend pour accueillir Xi Jinping, le Président chinois. Celui-ci est informé de l'opération au dessert.

Mais cette affaire ne change rien au rapport de forces sur le terrain. La grande question à l'approche de l'été, alors que la chute de Mossoul se confirme, est de savoir qui pourra se targuer de la prise de Raqqa, capitale de Da'esh en Syrie, et de Deir Ez-Zor, autre important bastion de l'organisation de l'état islamique, situé à 160 kilomètres au sud-est de Raqqa. Donald Trump souhaiterait évidemment beaucoup porter à son crédit la chute de Raqqa qui sonnerait la fin de l'État islamique, du moins comme entité territoriale. Les États-Unis soutiennent donc avec des moyens de plus en plus importants, ainsi que des forces spéciales, une coalition de Kurdes et d'Arabes syriens qui est en bonne position pour s'emparer de la ville. Le gouvernement syrien, appuyé par des milices formées et encadrées par l'Iran, ainsi que par le Hezbollah libanais, vise dans l'immédiat Deir Ez-Zor, à la lisière de laquelle il est parvenu à conserver une garnison retranchée, assiégée depuis de longs mois par Da'esh. À noter que ni les États-Unis, ni la Syrie, et donc ni la Russie, ni l'Iran, ne souhaitent voir la Turquie, dont les troupes ont pourtant pénétré dans le nord de la Syrie, se mêler de ces affaires.

Le grand désert de l'est syrien, situé à l'extérieur de la "Syrie utile", où se trouvent Raqqa et Deir Ez-Zor, est donc en ce moment le terrain de grandes manœuvres. Il apparaît à présent comme un espace d'intérêt stratégique, notamment dans la mesure où il assure la continuité territoriale entre Syrie et Irak, sujet important à la fois pour Bachar el Assad et pour l'Iran. Un groupe de rebelles, appuyé par des forces spéciales américaines, tient At-Tanf, l'un des points de passage routier entre les deux pays, point important car il conduit non seulement à Bagdad mais aussi à la route reliant l'Irak et la Jordanie. Assad et les Iraniens ont donc tenté de s'en emparer, mais leurs colonnes ont été à quatre reprises arrêtées par des frappes aériennes américaines. Interventions lourdes de sens, puisque, mise à part une frappe présentée comme une erreur du temps d'Obama, c'était la première fois que les États-Unis s'en prenaient à l'armée syrienne et à ses alliés. Du coup, ces forces loyales au régime ont bifurqué plus au nord pour atteindre la frontière avec l'Irak. Les milices shiites irakiennes étant elles-mêmes en voie d'éliminer les forces de Da'esh de l'autre côté de la frontière, les forces rebelles et américaines présentes à At Tanf risquent de se retrouver encerclées, et plutôt en mauvaise posture. Dans l'immédiat, les Américains ont renforcé leur présence à At-Tanf.

Le moment de vérité approche donc, où les Américains devront faire savoir s'ils laissent Assad reprendre le contrôle de l'ensemble de son pays, auquel cas leurs troupes au sol devront à un moment ou à un autre s'effacer, ou s'ils entendent au contraire conserver en Syrie, avec les forces qui leur sont fidèles, des gages territoriaux pouvant ouvrir la voie à une fragmentation du pays.

De nouveau, l'Iran

Dans ce choix, l'analyse des avantages que pourront tirer la Russie et l'Iran de telle ou telle configuration jouera un rôle décisif dans les prises de décision de Donald Trump. Celui-ci a un moment espéré qu'il parviendrait à régler le sort de la Syrie avec Poutine, en éliminant l'Iran du jeu. Il a rapidement pris conscience du caractère illusoire d'un tel projet. Sa crainte doit être à présent que l'Iran émerge comme le grand vainqueur de l'épisode syrien, comme il l'a été de l'intervention américaine en Irak, où l'élimination de Saddam Hussein et la promotion de la démocratie ont permis à la majorité démographique chiite de prendre les commandes du pays.

En même temps, Donald Trump a compris le risque sérieux qu'il y aurait pour l'Amérique à casser l'accord nucléaire conclu en juillet 2015 à Vienne entre l'Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, plus l'Allemagne. Jusqu'à ce jour, l'Iran a respecté sa part des obligations contenues dans l'accord et n'a donné prise à aucune sérieuse mise en cause. L'Europe, la Russie, la Chine, d'autre part, manifestent régulièrement et fermement leur attachement à l'accord. Ce serait l'Amérique qui se retrouverait dans le mauvais rôle, et finalement isolée sur la scène internationale, en cas de rupture. Donald Trump voit donc bien la difficulté à réaliser ce qu'il avait laissé espérer au fil de sa campagne, la fin d'un accord dénoncé comme "le pire qu'ait jamais conclu l'Amérique". Son administration a même dû accomplir des gestes positifs pour maintenir l'accord en vie, puisque les États-Unis doivent, à intervalles réguliers, renouveler les waivers, ou exemptions, appliquées à beaucoup de leurs sanctions contre l'Iran, en vue de tenir les engagements qu'ils ont pris dans l'accord de Vienne. Pour masquer, autant que possible, cet embarrassant changement de cap, Donald Trump en est réduit à hausser à la voix, à multiplier les attaques verbales contre l'Iran, et même à prendre à son égard quelques sanctions additionnelles, à vrai dire sans conséquences, mais qui lui permettent de se mettre au diapason des autres adversaires déclarés de Téhéran : l'Arabie saoudite, on l'a déjà vu, et bien entendu Israël. Mais la difficulté pour Donald Trump est alors de ne pas être entraîné trop loin, c’est-à-dire à la rupture de l'accord de Vienne : à Washington même, par une classe politique violemment hostile à l'Iran, et qui rêve de sanctions encore plus dures, toujours plus dures, comme le montrent les projets en cours de discussion au Congrès ; et aussi par ses amis au Proche et Moyen-Orient.

Et enfin, Israël

L'album de Donald Trump au Moyen-Orient ne serait pas complet si n'y figurait pas Israël. Après le sommet de Riyad, Trump s'est rendu à Jérusalem, notamment pour y rencontrer le Premier ministre Netanyahu et pour se rendre au Mur des lamentations, ainsi qu'à Bethléem, où il a vu Mahmoud Abbas. Trump et Netanyahu se sont retrouvés sans difficulté pour pointer du doigt l'Iran. Sur le reste, les choses ont été plus floues. Rien n'a été dit sur le transfert de l'ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem, promis pendant la campagne, mais dont chacun pressent les crises incontrôlables qu'un tel geste pourrait soulever. Donald Trump s'est flatté de pouvoir donner un nouvel élan au processus de paix entre Israéliens et Palestiniens, mais s'en est tenu à de vagues formules quant aux détails, demandant par exemple à Netanyahu de "faire preuve de retenue pour un petit moment sur la colonisation" ou disant qu'il envisageait aussi bien une solution à deux États qu'à un État. "J'aime la solution qu'aiment les deux parties. Je suis heureux avec celle qui plaît aux deux parties. Je peux vivre avec l'une et l'autre" a ainsi lâché Donald Trump. L'on comprend que ses auditeurs l'aient quitté plutôt perplexes.

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Combien de temps le Président américain pourra-t-il ainsi tenir, entre propos à l'emporte-pièce, vagues formules, volte-faces, décisions d'un jour, sauts et culbutes ? Le Moyen-Orient, qui s'est imposé comme un piège et un défi à tous les récents présidents des États-Unis depuis Jimmy Carter, n'est pas en voie de se montrer plus tendre pour Donald Trump. Celui-ci avait cru initialement pouvoir se laver les mains de ce qui s'y passait. C'était l'époque de l'"America first". Le voilà aspiré par le tourbillon des crises qui balaient la région. Pour le moment, le drame majeur, frappant de plein fouet, lui a été épargné. Comment se comporterait-il en de telles circonstances ? Dans quelle direction pourrait-il alors entraîner l'Amérique, ses alliés, ses amis ? Les institutions américaines seraient-elles appelées à jouer les garde-fous ? En auraient-elles le temps ? Telles sont les questions qui inquiètent les observateurs. En tout état de cause, le temps paraît lointain où l'on prédisait qu'avec l'apparition des sources d'énergie non-conventionnelles, notamment des pétroles et des gaz de schiste, et la montée en puissance de l'Asie, le Moyen-Orient ne mériterait plus qu'on y investisse en hommes, en moyens, en diplomatie, et glisserait peu à peu vers l'insignifiance. Il reste, et restera encore longtemps, au centre des préoccupations du monde, et un point de fixation majeur pour l'Amérique…et donc pour Donald Trump.

(publié par la Fondation Jean Jaurès le 25 juin 2017)