dimanche 3 février 2019

SYRIE, LE RETRAIT AMÉRICAIN : UNE AFFAIRE DE BON SENS



(écrit le 30 décembre 2018, publié par lemonde.fr le 30 janvier 2019) 

Les Français déploraient l’affrontement des superpuissances durant la Guerre froide, mais chaque fois qu’un dégel s’amorçait, se plaignaient de l’émergence d’un condominium. Ils ont ainsi refusé en 1968 d’adhérer au Traité de non-prolifération nucléaire. Ils s’élevaient contre la division de l’Europe, mais faisaient la grimace à l’Ostpolitik de Willy Brandt. L’URSS disparue, ils ont pointé du doigt l’hégémonisme américain, tout en théorisant la naissance d’un monde multipolaire, lourd d’incertitudes. Déjà en 1996, Jacques Chirac laissait percer sa nostalgie d’un monde bipolaire « critiquable mais lisible ».

Plus récemment, ils ont lourdement critiqué la dérobade de Barack Obama quand il s’est agi de punir Bachar el Assad pour son utilisation de l’arme chimique. La frappe avortée aurait dû déstabiliser le tyran, donner à l’opposition armée la chance de le renverser. On a vu les effets de telles interventions quand Trump, lui, a frappé, une première fois seul en 2017, puis un an plus tard avec Français et Anglais. Cette seconde fois, une centaine de missiles a été tirée. Assad ne s’en est pas plus mal porté. Selon notre ministre des affaires étrangères, le raid avait détruit « une bonne partie » de l’arsenal chimique syrien. Il en restait donc assez pour faire de tristes dégâts. Saddam Hussein n’avait pas non plus bronché quand Bill Clinton, en 1998, avait déversé sur l’Irak quelque mille bombes et missiles.

Trump, après Obama

A présent, c’est le retrait des troupes américaines de Syrie, brusquement décidé par Donald Trump, qui soulève un tollé, et d’abord dans les milieux éclairés aux Etats-Unis. Il y a eu en France quelques plaintes et un silence lourd de reproches : reproche de la confiance trahie, à l’égard des Français et autres alliés, comme à l’égard des Kurdes. Et reproche d’infidélité à la mission de l’Amérique.

Dans la méthode, la désinvolture de Trump est extrême : aucune consultation de ses alliés, ni même de ses subordonnés. Pour l’avenir, cela pose problème. Restent aussi les modalités du retrait, qui pourraient réserver des surprises. Mais sur le principe, comment ne pas voir le gros bon sens de la décision ? A écouter les porte-paroles variés de leur Administration, les Américains, avec deux mille hommes à terre (sans doute plus en réalité), dispersés sur plusieurs bases, prétendaient éliminer les derniers partisans du soi-disant État islamique, chasser l’Iran de Syrie, et pousser Bachar el Assad vers la sortie. Et donner aussi en prime aux Kurdes un territoire au moins autonome. Sur ces différents objectifs, ils n’avaient aucun espoir de l’emporter, sauf à gonfler leur présence à un format comparable à celui de leur intervention de 2003 en Irak, ce qui aurait ouvert de nouvelles inconnues.

Une victoire, vraiment ?

…Mais, va dire le lecteur, quel est ce Docteur Subtil qui veut tout doucement nous habituer à l’idée de la victoire de l’Iran, de la Russie, et du Tyran de Damas ? Pas forcément. Voilà ces trois acteurs, et aussi la Turquie, peut-être extraits de la zone de confort que leur offrait la présence d’un évident adversaire. Les voilà placés devant leurs responsabilités, obligés de gérer à eux quatre la remise sur pied de la Syrie. Et à eux seuls, ils n’ont guère de chances d’y arriver, incapables d’abord de financer le début d’une reconstruction du pays. Nous les verrons peut-être un jour appeler à l’aide, et c’est alors qu’il deviendra possible de composer, voire de leur tenir la dragée haute.

Déjà, pour les Kurdes, l’heure de vérité est arrivée. Ils ont préféré ouvrir Manbij aux troupes d’Assad plutôt que de se laisser envahir par les Turcs. Les Russes ont poussé en ce sens, et empêcheront Erdogan de s’installer sur les terres kurdes situées à l’est de l’Euphrate. Reste aux Kurdes à trouver un compromis durable avec Assad. Ils ont encore quelques cartes en main, notamment celle d’une coopération pour réduire les débris de l’État islamique et l’opposition armée au régime. Encore récemment, le Moyen-Orient était une région où, selon la plaisante expression de Bertrand Badie « l’ennemi de votre ennemi n’est pas forcément votre ami, ni l’ami de votre ennemi votre ennemi, ni l’ennemi de votre ami votre ennemi, ni l’ami de votre ami votre ami. » Le paysage commence à se clarifier.

Les États-Unis, toujours là

Alors, la rassurante présence des Etats-Unis dans la région ? Sur ce thème, ceux qui pleurent d’un œil peuvent encore rire de l’autre. Après quelques années de flottement, les Etats-Unis se retrouvent en Syrie dans leur position précédente, c’est-à-dire parfaitement absents. À l’époque, personne n’y trouvait à redire. Ils conservent dans la région du Golfe persique près de 40.000 soldats, marins et aviateurs, répartis sur de nombreuses bases. Ils sont présents en Irak, au moins pour un temps. Avec leur puissance aérienne et navale, ils peuvent frapper quand ils veulent, où ils veulent. La puissance américaine a encore, là comme ailleurs, de beaux jours devant elle.






mardi 1 janvier 2019

L'EMPIRE OTTOMAN ET SES MINORITÉS


(paru dans le n°48 de la revue Après-demain, décembre 2018)

L’empire ottoman, l’un des plus puissants et des plus durables de l’Histoire, a pris son essor sur le territoire de l’actuelle Turquie au XIVème siècle. Il conquiert Constantinople en 1453, s’étend d’une part dans les Balkans, d’autre part vers l’Egypte et le monde arabe, pousse jusqu’en Hongrie et parvient à trois reprises aux portes de Vienne. Un long déclin s’amorce au XVIIIème siècle et se poursuit au XIXème siècle malgré un grand effort de réformes. La guerre de 1914-1918 lui est fatale. Dépecé, réduit à la surface de l’Anatolie, il est aboli en 1923 par Atatürk, le fondateur de la République.

Cet empire laisse derrière lui le souvenir de grands massacres infligés à ses minorités, Grecs au début du XIXème siècle, plus tard Serbes, Bulgares, Arméniens, massacres culminant avec le génocide arménien au cours de la Première guerre mondiale (plus d’un million de morts), dont la réalité, malgré le déni persistant de la Turquie d’aujourd’hui, vient d’être confirmée par les dernières recherches historiques. Il laisse aussi la trace de nombreux massacres de moindre ampleur, souvent à l’initiative de gouverneurs locaux, luttant contre des révoltes ponctuelles ou encore des hérésies au sein de l’Islam. Il laisse enfin le souvenir de pratiques d’esclavage, ou encore de rafles systématiques d’enfants chrétiens pour alimenter le corps militaire d’élite des Janissaires.

Mais ceci ne doit pas masquer une autre réalité, celle d’un empire multiculturel, ayant sur de longues périodes appliqué une politique de tolérance très en avance sur ce qui se voyait alors en Europe. Au XVème siècle, Mehmet II, le conquérant de Constantinople, organise les minorités de l’empire en trois communautés protégées, grecque-orthodoxe, juive et arménienne, leur reconnaît la liberté de culte et leur ouvre l’accès aux charges publiques. L’empire accueille généreusement à la fin du XVème siècle plusieurs vagues de Juifs chassés de différents coins d’Europe, d’Espagne, du Portugal, d’Italie, de Sicile. Au milieu du XIXème siècle, il recueille plusieurs centaines de milliers de Circassiens chassés de l’empire russe.

Les libertés accordées aux minorités seront confirmées dans la période de réformes, dite des Tanzimat, au XIXème siècle. Les communautés religieuses, ou millet, dont le nombre a été élargi, disposent de l’autonomie d’administration, et de tribunaux propres pour l’application de statuts personnels. Ceci en échange d’une loyauté sans faille exigée à l’égard du Sultan. Les Grecs, les Arméniens forment alors l’ossature de l’administration et de la diplomatie de l’empire.

Ces équilibres sont mis à mal par le réveil des nationalités au début du XIXème siècle. La guerre d’indépendance grecque s’ouvre par le massacre des familles musulmanes du Péloponnèse. En Bulgarie, en Macédoine, parmi les Arméniens, jusque dans Istanbul, des mouvements recourent à la violence armée, parfois aveugle, pour exprimer leurs revendications. Pendant la Première guerre mondiale, les Alliés encouragent les Arméniens à la révolte, les faisant apparaître comme des ennemis de l’intérieur aux yeux d’une armée ottomane alors en difficulté.

Et puis, au début du XXème siècle, la ferveur nationale a gagné les Turcs acquis aux idées européennes, et pris par le sentiment que leur identité s’est diluée dans un empire multiethnique et multiculturel. Après la défaite de 1918, ils s’insurgent contre le traité de paix léonin des puissances victorieuses, reprennent le combat, restaurent l’intégrité du berceau de l’empire, c’est-à-dire l’Anatolie. 500.000 Turcs y sont rapatriés, 1.500.000 Grecs en sont expulsés. Ce qui reste de l’empire ottoman ne contient pratiquement plus de minorités. La République turque peut être proclamée.

LA LAÏCITÉ EN FRANCE... ET AILLEURS


(paru dans le n° 48 de la revue "Après-demain", décembre 2018)


Il existe à l’Organisation des Nations-Unies un Comité des droits de l’Homme. Composé de 18 experts indépendants, il veille à la bonne application du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, conclu en 1966 et ratifié par la France en février 1981. Le Comité peut ainsi recevoir des plaintes de personnes s’estimant atteintes dans leurs droits et qui n’ont pas obtenu satisfaction devant la justice de leur pays. Il émet alors ce qu’il appelle une constatation dans laquelle, s’il estime la plainte justifiée, il peut demander au pays concerné de rectifier sa façon d’agir, éventuellement d’indemniser la victime.

La France deux fois désavouée

La France vient tout récemment d’être désavouée par le Comité dans deux affaires emblématiques de sa conception de la laïcité.
La première affaire concerne le licenciement sans indemnité d’une employée d’une crèche associative qui refusait de quitter son voile au travail. C’est la fameuse affaire « Baby-Loup », dans laquelle les juges français ont finalement donné tort à l’employée. Le Comité des droits de l’Homme lui a au contraire donné raison, en considérant que son droit à manifester librement sa religion avait été violé. Il a estimé que la France n’avait pas démontré que le port du voile par une employée portait atteinte aux droits fondamentaux des enfants ou des parents fréquentant la crèche.

La deuxième affaire concerne le cas de deux femmes condamnées à des amendes pour avoir porté dans la rue le niqab, ou voile intégral, en contravention avec une loi de 2010, interdisant de dissimuler son visage dans l’espace public. Le Comité a estimé que cette interdiction pouvait se justifier en certaines circonstances ou en certains lieux, par exemple à l’occasion de contrôles d’identité, mais qu’une interdiction générale et absolue couvrant l’ensemble de l’espace public était une mesure excessive qui portait atteinte aux droits des personnes en question.

Voilà donc la justice française déstabilisée, et une partie de l’opinion française désorientée par ces deux prises de position. Comment se fait-il que notre vision de la laïcité soit si mal comprise à l’étranger ?

Certes, les experts du Comité des droits de l’Homme viennent de tous les coins de la terre. Mais parmi les douze experts ayant adopté la première constatation, figurent trois Européens et deux Nord-américains, qui devraient en principe assez bien nous comprendre. Les deux autres constatations, prises en termes à peu près identiques, ont été adoptées par onze experts, avec quand même deux opinions dissidentes donnant raison à la France, exprimées par les experts tunisien et portugais.

La laïcité à travers le monde

La laïcité prend donc des aspects très variés à travers le monde, certes à partir d’un socle commun, dès que l’État, la loi, ne puisent plus leur légitimité dans un ordre supérieur, défini par la foi et la religion. En France, elle commence à apparaître dans les efforts des Rois pour se dégager de la mainmise de la Papauté. Elle prend forme sous la Révolution avec la Constitution civile du clergé, se conforte avec le Code civil et le Concordat napoléonien, et adopte son aspect moderne sous la Troisième république, lorsque la société s’affranchit par une série de lois de l’emprise du clergé. Mais ailleurs, les parcours et les aboutissements sont fort différents. Voici quelques exemples.
Les régimes communistes, athées par principe, ont pratiqué une laïcité fortement hostile à toutes les religions, détruisant les lieux de culte, persécutant les fidèles, contrôlant très étroitement les pratiques religieuses provisoirement tolérées dans l’attente d’un monde nouveau émancipé de toutes « superstitions ».

En Europe, beaucoup d’États se réfèrent à Dieu dans leur Constitution, mais pour affirmer ensuite leur neutralité face à toutes les croyances. La Constitution fédérale suisse est adoptée « au nom du Dieu tout-puissant » mais affirme que nul ne peut subir de discrimination, notamment du fait de ses convictions religieuses ou philosophiques. Le peuple allemand adopte la Loi fondamentale « conscient de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes ». Mais nul ne peut être discriminé en raison de sa croyance ou de ses opinions religieuses ou politiques. La liberté de culte est garantie. Un impôt destiné à financer les Églises est perçu sur les fidèles (de même qu’en Autriche ou en Suisse). Et l’enseignement religieux dans les écoles est dispensé par des fonctionnaires n’appartenant à aucune hiérarchie cléricale. Plus au nord, La Suède jusqu’en 2000, la Norvège jusqu’en 2012 ont eu des Églises d’État. À l’est, la Constitution hongroise demande à Dieu de bénir les Hongrois et rappelle que leur pays est une partie de l’Europe chrétienne. Mais elle établit la séparation des Églises et de l’État. Plus au sud, la Grèce cite abondamment la religion orthodoxe dans le préambule de sa Constitution, mais proclame la liberté de conscience religieuse.

De l’autre côté de la Manche, l’Angleterre, en une sorte de premier Brexit, s’est séparée de l’Europe catholique au XVIème siècle et s’est dotée d’une Église d’État, l’Église anglicane, placée sous l’égide du Souverain. L’Écosse est également dotée d’une Église d’État, l’Église presbytérienne. Après une période de persécution des autres religions, l’Angleterre a évolué vers la tolérance, au point d’apparaître dès le XVIIIème siècle comme un modèle. Mais longtemps, les Catholiques, entre autres, n’ont pu exercer de fonctions publiques. Tony Blair a attendu de n’être plus Premier ministre pour se convertir officiellement au catholicisme.

Aux États-Unis, la Constitution interdit au Congrès de légiférer pour établir une religion ou pour en interdire le libre exercice. C’est seulement en 1956 qu’est adoptée comme devise officielle du pays « in God we trust » (« en Dieu est notre foi »). Les Églises échappent à l’impôt. Tout peut être prêché sans entraves, y compris les doctrines les plus sectaires. Le créationnisme, qui affirme que Dieu, comme le dit la Bible, a directement créé tous les êtres vivants, homme compris, y est très populaire. Et le sentiment religieux joue, on le sait, un rôle très important dans la vie publique.

La Constitution canadienne proclame :« le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la règle du droit ». La Charte des droits et libertés protège la liberté de conscience et de religion et les normes communes doivent s’adapter, dans la mesure du possible, aux prescriptions religieuses. La jurisprudence a ainsi été amenée à dégager la notion d’«accommodement raisonnable». Entre autres exemples, les juges ont autorisé les Sikhs à porter sur eux leur poignard rituel, à condition qu’il soit fermement cousu à l’intérieur de leur vêtement.

Loin des pays de tradition judéo-chrétienne, la Turquie, née au lendemain de la Première guerre mondiale sur les débris de l’empire ottoman, s’est voulue un État laïque. En 1924, elle abolit le califat, qui faisait du Sultan « l’ombre de Dieu sur terre » et donc le guide de tous les Musulmans. Mais la première Constitution établit l’Islam comme « la religion de l’État turc ». Une Direction des affaires religieuses, toujours active à ce jour, vient gérer, financer et donc contrôler l’exercice du culte musulman, plus précisément du culte sunnite hanafite, pratiqué par la majorité de la population. Il faut attendre 1937 pour que la laïcité soit citée dans la Constitution. Le principe a été conservé mais la laïcité a été récemment ébranlée par l’arrivée aux commandes du pays de conservateurs, défenseurs des traditions.

L’Islam est cité dans la plupart des Constitutions des pays arabo-musulmans, du moins lorsqu’ils ont en une, et souvent la Charia, ou loi religieuse, est posée comme source du Droit. Le Liban, pays multiconfessionnel, fait toutefois exception. Mais les mêmes textes garantissent ensuite la liberté de conscience. En réalité, les pratiques d’un pays à l’autre sont très diverses, le principe de tolérance est en beaucoup d’endroits fort malmené, parfois par les sociétés encore plus que par les pouvoirs publics. Dans la même région, le Parlement israélien vient de proclamer Israël « État-nation du peuple juif ». L’on semble donc loin de la laïcité. Mais la déclaration d’indépendance de 1948, par laquelle Israël s’engage à assurer « une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe » reste en vigueur. Au-delà des formules, il faut donc voir, ici comme ailleurs, comment tout ceci s’applique et s’appliquera.

Dans beaucoup de pays d’Afrique, les Constitutions et les grandes lois tendent à refléter les traditions juridiques dans laquelle ils ont baigné avant leur indépendance. Mais rites et croyances y jouent un rôle majeur de cohésion sociale. La laïcité n’y est l’affaire que de petits groupes. L’Asie offre, elle, un paysage contrasté. Pour prendre deux exemples, l’Inde et le Japon, l’Inde, dès son indépendance, s’affirme comme une République « séculière », portant un égal respect à toutes les religions. Sur cette base, le droit des personnes combine règles générales et prescriptions que chacun peut invoquer en vertu de sa religion. Et la vie quotidienne de l’immense majorité des Indiens est irriguée par les religions. En outre, ces dernières années, la volonté de faire de l’Inde une nation Hindoue a atteint le sommet de l’État, remettant en cause les principes fondateurs du pays. Au Japon en revanche, si rites et croyances circulent comme ailleurs, elles le font sur un mode discret. La Constitution de 1946 a introduit une séparation radicale entre Églises et État, qui est toujours scrupuleusement respectée.

Retour en France

A l’issue de ce tour d’horizon, la laïcité « à la française » apparaît dans toute son originalité, et peut-être sa solitude. D’autant qu’elle a beaucoup évolué au cours de son histoire, avec des épisodes de tensions et d’intolérance, mais aussi de très nombreux accommodements.

Dans la période récente, elle a semblé aller à l’encontre de l’adage « C’est à l’État d’être laïque, pas aux individus », en cherchant à introduire dans la vie sociale une sorte de laïcité des comportements, notion étrangère à ses fondateurs historiques. Elle a donc tendu à s’éloigner de la conception de la laïcité la plus répandue autour d’elle, fondée sur une neutralité tolérante, et même bienveillante, plutôt que sur une attitude prescriptive.

Or c’est cette protection de la diversité qui imprègne les grands textes fondateurs que sont la Déclaration universelle des droits de l’Homme (1948), la Convention européenne des droits de l’Homme (1953) ou encore la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (2007). Tous trois affirment en effet à l’unisson : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique… la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seul ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites ».

D’où le conflit qui vient de surgir entre la France et les gardiens du Pacte relatif aux droits sociaux et politiques, dont l’article 18 proclame également la liberté pour tout individu « de manifester sa religion ou sa conviction, individuellement ou en commun, tant en public qu'en privé ». Ceci sans autres restrictions que celles « prévues par la loi » et « nécessaires à la protection de la sécurité, de l'ordre et de la santé publique, ou de la morale ou des libertés et droits fondamentaux d'autrui ». Mais il est vrai aussi que ces formules laissent ouvert le dilemme qui nourrit à ce jour le débat en France : quelles tolérances accorder aux adversaires de la tolérance ? Comment, sans menacer les droits de tout un chacun, contenir les intégrismes de toutes origines ?

dimanche 4 novembre 2018

IRAN 2028, UNE RÊVERIE POLITIQUE


(paru dans la revue "Politiques étrangères", automne 2018)


Il est difficile de faire des prédictions
 surtout quand elles concernent l’avenir (anonyme)

Toujours l’inattendu arrive (sagesse populaire)

Début 2028, l’Iran se prépare à une nouvelle élection législative. La dernière décennie a été agitée, entraînant des évolutions sensibles du régime et de la société. Sept ans auparavant, le Guide suprême, affaibli par une longue maladie, avait dû se retirer, quelques mois avant l’élection présidentielle du printemps 2021, marquant la fin du mandat du Président en exercice. Le Guide avait évidemment préparé sa succession en avançant le nom d’un fidèle. Mais l’Assemblée des experts, composée de 88 religieux chargés d’élire son successeur, avait échoué à le faire élire, la minorité modérée de l’Assemblée multipliant les obstacles pour bloquer ce candidat conservateur, et poussant en revanche le nom du Président de la République pour quelques mois encore. En outre, la majorité conservatrice s’était finalement divisée entre deux candidats, l’un se revendiquant du Guide suprême sortant, l’autre ensuite apparu, et doté clairement de titres plus éminents. Certes, l’écho de ces querelles s’était trouvé amorti par le caractère secret des débats, mais le blocage était devenu visible lorsque l’Assemblée, conformément à la Constitution, avait mis en place un Conseil de guidance de deux membres, chargé de gérer l’intérim. Au bout d’une quinzaine de jours toutefois, la majorité conservatrice du Conseil était parvenue à s’unir autour d’un troisième nom, ralliant une quasi-unanimité, y compris dans la minorité modérée, car âgé de 80 ans, plutôt effacé, et se présentant comme un Pape de transition.

Mais ce respectable exégète de la loi islamique se révèle assez vite un piètre politique. Ceci ne se voit pas immédiatement, l’opinion étant d’abord mobilisée par l’imminente élection présidentielle. Le Président en exercice, conformément à la Constitution, ne peut plus se présenter. Sa fin de mandat, marquée par le retrait en 2018 des Etats-Unis de l’accord nucléaire, conclu par six puissances à Vienne en juillet 2015, a été très difficile. Après des débats feutrés au cœur du régime, le consensus s’était fait fin 2018 sur l’idée de maintenir sans bruit l’Iran dans l’accord, en vue de préserver la possibilité d’une relance des échanges avec l’Europe, et de conserver le soutien de la Chine et de la Russie : façon aussi de préserver l’avenir au cas où Donald Trump finirait par disparaître au profit d’un Président plus pragmatique. Mais sous l’effet des sanctions américaines, l’argent du pétrole s’est raréfié, mettant le budget de l’État et l’économie nationale en état de choc. Malgré la mise en place d’une « économie de la résistance » et surtout de réseaux de contournement des sanctions, de nombreux produits naguère importés ont disparu des marchés, la monnaie iranienne a filé face au dollar, et la hausse du coût de la vie a rendu beaucoup de produits inaccessibles à la plupart des consommateurs. La grogne s’est répandue, des manifestations parfois violentes ont éclaté dans différents coins du pays. Plusieurs quartiers de Téhéran ont connu des jours d’émeutes, la répression a fait des dizaines de morts. Beaucoup, à l’extérieur, se sont mis à espérer – une fois de plus – la fin prochaine de la République islamique.

Jeux politiques et mouvements de société

Dans ce marasme, les élections législatives de 2020 ont marqué un fort recul du camp des modérés, mais les conservateurs ont aussi reculé, le seul vainqueur étant un marais de défenseurs d’intérêts locaux. Dans la campagne présidentielle de 2021, les conservateurs, instruits par les divisions qui les avaient précédemment conduits à l’échec, parviennent à faire bloc autour d’un religieux… qui n’est autre que leur meilleur candidat, quelques semaines auparavant, à la position de Guide suprême. Ils avaient un moment sollicité un charismatique général, mais celui-ci a confirmé qu’il ne souhaitait pas entrer en politique. C’est le camp des modérés qui, cette fois-ci, s’effrite, avec plusieurs candidats s’affichant les uns comme réformateurs, les autres comme centristes. A l’issue du deuxième tour, dans une atmosphère de désenchantement créé par les difficultés économiques, le candidat conservateur l’emporte, mais avec une participation étriquée, à peine supérieure à 50%.
Le nouveau président s’est donné six mois pour reposer la question de la sortie de l’Accord de Vienne. Trump réélu à l’automne 2021, la décision d’en sortir est prise au sein du Conseil suprême de sécurité nationale. Pour éviter une crise internationale -- et peut-être des bombardements américains ou israéliens --, l’Iran prend toutefois l’engagement de ne pas enrichir son uranium au-delà de 5%, et pas au-delà de 20% pour des quantités destinées son petit réacteur de recherche. Il prend également l’engagement de ne pas développer une filière de retraitement, qui lui aurait donné accès à du plutonium de qualité militaire. C’était le prix demandé par les Européens, mais aussi les Russes et les Chinois, pour continuer à amortir l’effet ravageur des sanctions américaines.

Mais au-delà de ces jeux politiques, et malgré toutes ses difficultés, la société iranienne a continué à rapidement évoluer au cours de la décennie. Les femmes et les étudiants ont joué un rôle majeur dans l’émancipation de vastes segments de la société. Dans les grandes villes, l’érosion des codes du régime a gagné les classes populaires. En 2028, les citadins dans tout le pays ressemblent de plus en plus à ceux de Téhéran. Seules les campagnes ont conservé leur aspect traditionnel, mais elles ne représentent plus que 15% de la population totale de l’Iran. Parmi les marqueurs les plus visibles de cette évolution, se retrouve la très molle application des règles de modestie islamique : le short est apparu l’été chez les hommes, les avant-bras nus chez les femmes, le voile ou le foulard reste en principe obligatoire, mais tombe souvent sur les épaules dès lors que sa propriétaire entre dans un espace couvert (ou encore dans une automobile). De plus en plus de femmes conduisent des motocyclettes. Plus sérieux, le taux de fécondité des femmes s’est constamment maintenu au-dessous de deux enfants, la pratique des « mariages blancs », c’est-à-dire de la vie en couple informelle, s’est développée, le taux des divorces a progressé, la pratique religieuse a encore reculé. La société iranienne présente désormais un aspect postislamique. L’expansion de l’usage d’internet, la popularité croissante des réseaux sociaux, l’accès illimité au monde extérieur par satellite, ordinateur ou tablette, ont joué un rôle majeur dans ces évolutions.

Reprise en main conservatrice

Le régime a tenté de lutter contre ces phénomènes, sans succès. Avec l’élection en 2021 d’un Guide suprême et d’un Président à l’unisson dans le conservatisme, de nombreuses fatwas et directives lancées par le premier, mises en œuvre par le second et soutenues par un pouvoir judiciaire conservateur, se sont efforcées de reprendre en main la société, mettant sur le relâchement des mœurs les difficultés de la période. Les femmes, qui avaient été autorisées à assister à des compétitions sportives, en sont à nouveau exclues. Les seuils d’application de la peine de mort pour trafic de drogue, qui avaient été fortement relevés en 2017, épargnant des milliers de condamnés, sont à nouveau rabaissés, sans toutefois retrouver leur étiage antérieur. La lutte contre les pratiques contraceptives est relancée, sans effets probants. La police a été sommée de procéder à un démontage massif des antennes satellitaires des particuliers, le contrôle s’est renforcé sur les réseaux sociaux. Les tribunaux ont durci leurs peines contre les comportements non-islamiques, appliquant systématiquement des châtiments corporels en cas de consommation d’alcool, ou de tenue trop légère des femmes. Rien n’y fait. Une résistance sourde a émergé de la société, la police, mobilisée au-delà de ses capacités, a vu son zèle s’effriter, et la plupart de ces mesures ont fini vidées de leur substance. Seule est demeurée la hausse des exécutions capitales, mais là encore, l’évolution des sensibilités collectives a obligé à abandonner l’usage des exécutions publiques, dont certaines avaient généré de graves désordres. Et les prisons sont pleines à déborder.

Grâce aux réseaux sociaux, la pratique des manifestations surprises, ou flashmobs, aussi soudainement réunies que dispersées, s’est répandue dans le pays, laissant désemparées les forces de l’ordre. Les vidéos d’une manifestation de ce type, réunissant place de la Liberté à Téhéran plusieurs milliers de femmes agitant pendant trente secondes leur foulard à bout de bras, ont fait le tour du monde. Du coup, le geste s’est reproduit dans plusieurs villes d’Iran, et même dans la ville sainte de Qom. Dans le même temps, les difficultés croissantes de la population dans une économie nationale en berne sous l’effet des sanctions, comme la montée régulière du chômage, notamment du chômage des jeunes, que le nouveau gouvernement n’est pas parvenu à enrayer malgré de grandiloquentes déclarations, ont conduit à une extension des mécontentements réunissant bourgeoisie, couches populaires et paysannerie.

Impasses et ouvertures

Ce sentiment d’impasse en tous domaines s’est trouvé accentué par une crise environnementale multiforme touchant l’ensemble du pays : pollution atmosphérique devenue insupportable dans les grandes villes, notamment à Téhéran, répétition des tempêtes de sable dans le sud-ouest de l’Iran, grave pénurie d’eau dans les campagnes. A l’approche des élections législatives de 2024, l’opposition aux conservateurs a relevé la tête et a commencé à s’organiser. Même si les résultats du scrutin ont fait la part belle, une fois de plus, aux intérêts locaux, le camp des conservateurs doctrinaires s’est trouvé réduit à la portion congrue, et le gouvernement privé de soutien parlementaire assuré.

En outre, l’Assemblée des experts chargée de l’élection du Guide, qui était appelée par la même occasion à se renouveler, penche pour la première fois de son histoire vers la modération. C’est alors, à l’automne 2024, entre élections législatives et présidentielles, qu’éclate un scandale majeur de corruption, à la suite de la découverte d’un vaste réseau de compromissions organisé autour des procédures de contournement des sanctions internationales, qui éclabousse pratiquement tous les hiérarques du régime. L’entourage du Guide lui-même, celui du Président de la République, et jusqu’au Président du pouvoir judiciaire se retrouvent impliqués. Le Président de la Banque centrale s’enfuit à l’étranger. L’on découvre alors qu’il avait la double nationalité iranienne et irlandaise. Là encore, les réseaux sociaux jouent tout leur rôle pour empêcher l’étouffement des affaires. La presse, même conservatrice, est obligée de suivre, cherchant dans tout cela la main de l’étranger.

Dans cette ambiance délétère, le Guide suprême tombe opportunément malade et s’efface peu à peu de la scène publique, sans toutefois démissionner. L’ancien Président de la République, qui a cultivé discrètement ses soutiens pendant cette traversée du désert, prend alors la tête d’une campagne pour une révision de la Constitution par référendum, prévoyant notamment l’abolition de la position de Guide suprême au profit d’un triumvirat de docteurs de la loi, uniquement chargés d’intervenir sur les questions d’éthique et les grands principes de gouvernement. Les domaines jusque-là réservés du Guide -- police, armée, gardiens de la Révolution, radio-télévision d’État – passeraient alors sous la coupe de la Présidence de la République.

À l’approche de novembre 2024, chacun en Iran retient son souffle dans l’attente de l’élection présidentielle américaine, à laquelle Donald Trump ne peut plus se présenter. Celui-ci avait encore durci les sanctions américaines à l’orée de son deuxième mandat, persuadé qu’une dernière poussée mettrait la République islamique à terre. Sous cette pression croissante, le gouvernement iranien s’était résolu début 2022 à entrer secrètement en contact avec Washington. Mais les exigences américaines, visant au démantèlement complet des programmes iraniens d’enrichissement et de développement balistique, ainsi qu’à la mise en place d’un système d’inspections extraordinairement intrusif, sont jugées inacceptables à Téhéran. Elles ressemblent trop aux conditions léonines imposées à Saddam Hussein en 1991. Les tirs d’essai balistiques, auxquels les conservateurs avaient donné une nouvelle impulsion à leur arrivée, avaient été interrompus en signe de bonne volonté dans la première phase de pourparlers, de même que la mise en place de centrifugeuses plus performantes. Mais au bout d’une année, les conversations se sont étiolées, et les rencontres espacées. L’activité de recherche-développement dans le domaine balistique et de l’enrichissement de l’uranium est relancé, mais sans s’accompagner comme naguère de déclarations provocatrices.

Sur le plan régional, le délitement de grandes espérances

Sur cette période, les grandes espérances nourries par l’Iran quant à son influence régionale ont été loin de se concrétiser. Au milieu de la décennie 2020, Bachar est toujours en Syrie, une nouvelle constitution de type parlementaire a été adoptée à l’issue d’un référendum étroitement supervisé par les Nations Unies, mais le maître de Damas conserve en sous-main l’essentiel des pouvoirs. Il dispose d’ailleurs d’une majorité confortable au Parlement, qui lui a permis de se faire élire à la Présidence de la République. Un cousin à lui est Premier ministre. Le pays est en principe pacifié et réunifié, mais des poches d’insécurité subsistent dans les campagnes. La région kurde a obtenu une large autonomie et s’est placée sous protectorat de fait américain. Les Turcs gardent encore à leur frontière quelques gages territoriaux en territoire syrien. Le Hezbollah libanais est rentré chez lui, sauf pour un certain nombre d’assistants et interprètes auprès des quelques dizaines de conseillers iraniens demeurés sur place. En 2023, un populaire général des Pasdaran a été grièvement blessé en un accident de la route entre Damas et Alep –ou était-ce, comme la rumeur en a couru, par le tir d’un drone israélien ? Il a dû se retirer du service actif et a été nommé conseiller du Guide. Les dividendes de la victoire ont été finalement assez minces pour Téhéran. Le pays dévasté avait peu à offrir : quelques projets immobiliers, quelques concessions minières, mais l’argent international de la reconstruction est arrivé au compte-goutte, et la plupart des donateurs ont veillé à ce que rien n’en parvienne à l’Iran. L’axe routier Téhéran-Méditerranée, présenté comme l’un des grands desseins de Téhéran, existe en effet mais ne soutient que peu de trafic. Les projets d’axe ferroviaire, d’oléoduc et de gazoduc, annoncés en grande pompe, restent dans les limbes.

Côté Irak, l’emprise de l’Iran sur la classe politique s’est plutôt desserrée au fil des progrès, certes timides, de la démocratie. La corruption demeure dans tous les secteurs, les administrations restent tragiquement faibles, mais les élections jouent un rôle réel sur les équilibres politiques, et la majorité chiite s’est plus largement ouverte à des combinaisons politiques multiconfessionnelles. Les Chiites, d’ailleurs, ne sont pas épargnés par la division. Quel que soit l’attachement de certains à l’Iran, et la reconnaissance de tous pour son rôle dans l’élimination de Da’esh, un point fait consensus dans tout l’Irak : le refus d’application au pays d’un régime à l’iranienne.

La nouvelle donne de 2025

C’est dans ce contexte qu’est élu un président américain républicain puisant dans le même électorat que Donald Trump. Mais entre temps est passé sur le monde une sérieuse récession économique, qui a ébranlé beaucoup de convictions. Le nouveau Président ne dispose pas de majorité assurée au Congrès, ce qui limite ses capacités d’action. Peu enclin à s’engager à l’extérieur, il ne change rien à la ligne américaine sur les sanctions à l’égard de l’Iran, mais dit aussi à l’occasion de son message de Norouz 2025 qu’« il appartient aux Iraniens de régler les problèmes de l’Iran ». Quelques semaines plus tard, est élu à la Présidence de la République islamique un candidat soutenu par le dernier président modéré, qui n’était autre qu’un de ses ministres majeurs il y a quatre ans. Sa campagne s’est axée sur quatre thèmes porteurs : réforme des institutions, lutte sans merci contre la corruption, libération de l’économie, relance du dialogue avec le monde extérieur. Le Général commandant les Pasdaran s’élève publiquement contre la disparition possible de la fonction de Guide suprême, y voyant une trahison de la pensée de l’Imam Khomeyni, mais son intervention soulève un tel tollé qu’il est forcé de rentrer dans sa réserve.

Avant même l’entrée en fonctions du nouveau Président, le Guide suprême, dont l’état de santé s’est aggravé, n’a d’autre choix que de se retirer, malgré les efforts de son entourage pour dissimuler la situation. Conformément à la Constitution, l’Assemblée des experts met en place un conseil intérimaire, dont elle s’assure qu’il donnera son accord à une révision constitutionnelle par référendum. La réforme est adoptée en janvier 2026 par une très large majorité, traduisant l’aspiration populaire à une profonde évolution des institutions.
Le nouveau Conseil de guidance est alors formé, il comprend deux anciens présidents de la République restés populaires dans l’opinion, et considérés comme réformateurs ou modérés, ainsi qu’une personnalité conservatrice mais largement respectée, un Marja, ou Source d’imitation, issu des écoles de théologie de Qom, d’ailleurs partisan d’une séparation du politique et du religieux. Sa première décision est de ramener l’administration du bureau du Guide, qui comptait près d’un millier de fonctionnaires, à quelques douzaines de personnes.

Les débuts du nouveau gouvernement sont toutefois difficiles. S’il lance résolument une série de grandes réformes, les administrations ont peine à suivre, et la population, impatiente, ne voit rien venir quant à son bien-être matériel. Elle s’agite à nouveau, et les forces de l’ordre, prises dans des attentes contradictoires, se montrent hésitantes sur la conduite à tenir. Quant à la hiérarchie des Pasdaran, déstabilisée par les mesures prises pour desserrer son emprise sur l’économie, elle ne fait rien pour faciliter la tâche du gouvernement. Le Président paraît un moment vaciller, mais reprend finalement la main après s’être assuré du soutien des principaux commandants de l’armée régulière. Sur un propos critique à l’égard du gouvernement, le général responsable des Pasdaran est démis de ses fonctions. Le Conseil suprême de guidance, s’appuyant sur les propos de l’Imam Khomeyni, rappelle opportunément à cette occasion la nécessité de subordination des forces armées au pouvoir politique et religieux. A peu près à même époque, un nouveau responsable du pouvoir judiciaire est nommé, avec instruction de consacrer tous ses efforts à la lutte contre la corruption. Un tribunal spécial est mis à cet effet en place. Les premières condamnations tombent, et même quelques exécutions. Mais ce début de mandat est gâché par une grave émeute dans les quartiers pauvres du sud de Téhéran, peut-être lancée en sous-main par des conservateurs radicaux. Elle est très violemment réprimée, faisant naître le ressentiment dans les milieux populaires.

Une percée décisive à l’international

Dans ce climat intérieur tourmenté, il est urgent pour le gouvernement d’afficher quelques succès sur d’autres terrains et, avant toutes choses, de desserrer l’étau des sanctions. Répondant à l’attente de l’opinion, désireuse de voir le gouvernement se recentrer sur les problèmes de sa propre population, le Président de la République prononce dès septembre 2025 à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies un discours appelant à la réconciliation et au pardon des offenses passées. Rompant un tabou majeur, il y déplore les souffrances inutiles infligées aux diplomates américains pris en otage à Téhéran 50 ans plus tôt. Il présente ses regrets pour la mise à sac de l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran en 2017. Après avoir rappelé l’illégitimité originelle de l’État d’Israël et condamné sa politique à l’égard des Palestiniens, il dit son espoir de voir un jour Juifs et Arabes vivre paisiblement côte à côte. Ces propos suscitent une prudente curiosité dans l’opinion internationale et dans les capitales concernées. A Jérusalem, où le gouvernement, ces dernières années, a détruit toute possibilité de coexistence de deux Etats sur le territoire de l’ancienne Palestine, on rappelle que les mots ne suffisent pas, qu’il faut passer aux actes et cesser de soutenir ceux qui veulent la fin de l’État hébreu : Hamas, Jihad islamique, Hezbollah… Washington reprend en revanche ses contacts avec Téhéran, en laissant filtrer la nouvelle. Du côté iranien, l’on veut bien revenir, en l’actualisant, à l’accord de Vienne, mais il n’est pas toujours pas question d’un démantèlement du programme d’enrichissement, ni d’ailleurs d’un encadrement du programme balistique. L’impasse demeure donc mais le contact n’est pas rompu et les Européens, désireux d’en finir avec la crise, font pression sur les deux parties. L’idée chemine d’un plafonnement et d’un contrôle régional des arsenaux balistiques. L’Iran en accepte le principe, ainsi que celui d’un moratoire sur les programmes balistiques des parties aux négociations, si sont levées les sanctions américaines. Israël crée la surprise en laissant filtrer qu’il pourrait se joindre à la négociation, si l’Iran abandonne l’idée de pousser à la disparition de l’État hébreu. Téhéran fait alors savoir qu’il appuierait le principe d’un État fédéral, ou confédéral, dans lequel Juifs et Arabes disposeraient des mêmes droits. L’idée d’une conférence régionale prend forme, qui s’organiserait autour de quatre corbeilles : le balistique, le nucléaire, la question palestinienne, la coopération régionale. Au printemps 2027, la plupart des sanctions américaines rétablies en 2018 et renforcées au fil des ans sont suspendues, l’Iran obtient une trêve indéfinie de ses amis du Hezbollah et du Hamas, « la conférence de réconciliation régionale » s’ouvre à Beyrouth.

L’inattendu arrive

Les premiers mois, les discussions patinent. Mais pour l’Iran le résultat est là. La population, qui au cours des deux dernières années s’était montrée inquiète, rétive, se reprend à espérer et le gouvernement peut envisager avec optimisme les élections législatives du printemps 2028. S’il y obtient, ce qui paraît vraisemblable, une majorité pour le soutenir, il s’engage à accélérer les réformes pour faire entrer l’Iran, selon les propos du Président lui-même, « dans une nouvelle ère de la Révolution islamique ». Peu de gens prêtent alors attention aux propos d’une équipe de sismologues évoquant la proche éventualité d’un séisme dans la région de Téhéran. Au sortir cette épreuve majeure qui surviendra début 2029, l’Iran entrera en effet, et de façon radicale, dans une nouvelle époque.

La France, l’Europe

Durant les dix années écoulées, que s’est-il passé entre la France, l’Europe et l’Iran ? Par des accords de troc, de modestes circuits de financement sécurisé et l’utilisation des voies terrestres, les Européens sont parvenus à maintenir un flux d’échanges avec l’Iran, croissant avec le temps. Ils lui ont même permis d’écouler sous différents pavillons une partie de son pétrole. Les dispositions européennes, ajoutées au soutien de la Russie, de la Chine et de quelques autres pays, comme aux pratiques de contournement élaborées du côté iranien, sans oublier le maintien du prix du pétrole à un cours favorable aux producteurs, ont évité l’effondrement de l’économie iranienne. Le dialogue de l’Europe avec l’Iran est néanmoins resté difficile, comme d’ailleurs avec les Etats-Unis, et l’Europe s’est souvent divisée sur les conduites à tenir. La France, dans ce contexte, a joué sa partie, poussant à la mise en place de mesures palliatives à la politique de Washington, et tentant de faire évoluer les comportements iranien et américain. Elle s’est aussi efforcée, ce faisant, de ne pas dégrader sa relation avec les pays de la péninsule arabique. Sur ce terrain, les succès ont été mitigés, du moins jusqu’à la révolution de palais de 2022, appuyée par la rue saoudienne. Dès lors, le royaume wahhabite a adopté une ligne de conduite moins agressive à l’égard de l’Iran, a mis fin à la guerre du Yémen et s’est finalement rallié à l’idée d’une réconciliation régionale. Début 2028, Riyadh doit enfin décider de la construction de trois centrales électronucléaires. La France en espère sa part. Elle espère aussi, avec l’Allemagne, vendre à Riyadh au moins 300 exemplaires de leur nouveau char de combat construit en commun.

L'Iran au Proche et Moyen-Orient : un hegemon incertain?


(paru dans Ramses 2019, rapport annuel mondial de l'Institut français de Relations internationales)



La diplomatie de l’Iran reste modelée par la concurrence entre deux mouvances datant des débuts de la Révolution islamique. La première donne la priorité à sa sauvegarde comme État-nation, favorisant la pérennité du régime. Elle penche vers une pratique coopérative des relations internationales. La seconde renoue avec la tradition des révolutions à ambitions universelles. Cette fois-ci, il s’agit de répandre à travers le monde un islam rénové, pénétré par la pensée khomeyniste, mais aussi par celle d’idéologues comme l‘intellectuel iranien Ali Shariati, et à travers lui, Franz Fanon ou Che Guevara. En ces deux visions antinomiques, se retrouve l’éternel affrontement entre doctrinaires et pragmatiques.

Du côté des doctrinaires se trouve le cœur conservateur du régime, avec le Guide de la Révolution, Ali Khamenei, les Pasdaran, garde prétorienne du régime, le pouvoir judiciaire, la radio-télévision d’État, le vaste réseau des fondations pieuses : autant d’institutions directement placées sous l’autorité du Guide suprême, et échappant au contrôle du gouvernement. Du côté des pragmatiques, se retrouvent beaucoup de diplomates, de gestionnaires de l’économie, ainsi que les élus réformateurs et modérés, parfois dans l’opposition, parfois aux affaires : mais presque toujours en position subordonnée, tant le cœur du régime veille à conserver l’ascendant sur l’essentiel. Ceci est vrai en particulier de la politique régionale de l’Iran.

Celle-ci n’est toutefois pas exclusivement conduite dans un esprit doctrinaire. Personne n’est totalement doctrinaire ou pragmatique. Et entre les deux mouvances, il y a un dialogue permanent, même s’il est difficile. Il se noue au parlement et dans les cercles où les uns et les autres se rencontrent. Les consensus se cristallisent notamment au sein du Conseil suprême de sécurité nationale, qui regroupe tous les responsables concernés par les sujets stratégiques et de politique étrangère.

Les conservateurs les plus radicaux peuvent alors se laisser convaincre de mener des politiques coopératives, lorsque l’intérêt du régime est en jeu. Ceci s’est vu dans la conclusion de l’accord nucléaire de Vienne, dit aussi JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action). Bien que limité à la question nucléaire, il avait fait naître l’espoir d’une détente entre l’Iran et le monde extérieur, à commencer par ses voisins. Dans son préambule, les participants disaient ainsi s’attendre à le voir « contribuer positivement à la paix et à la sécurité régionales et internationales ». Il n’en a rien été.

Deux visées stratégiques, insupportables aux Occidentaux, continuent en effet d’inspirer la politique régionale de l’Iran : la première concerne la construction d’un « axe de la résistance » destiné à mettre en place une défense avancée du pays, puis à étendre son empreinte aussi loin que possible. Cet « axe » relie l’Iran à la Syrie de Bachar el Assad, au Hezbollah libanais, ainsi qu’au Hamas palestinien, en traversant l’Irak. Il doit faire pièce à Israël avec l’espoir, qui sait, d’entraîner un jour sa chute La deuxième visée cherche à assurer la primauté de l’Iran dans la zone du Golfe persique, ou en cas à empêcher qu’un autre pays, à savoir l’Arabie saoudite, ne s’en empare. Mais en même temps, soucieux de démontrer son ouverture, l’Iran prêche pour une mise en réseau des pays de la région et un dialogue sur les contentieux existants. Ce discours peine à convaincre.

Construire, puis consolider « l’axe de la résistance »

Avec l’élimination en 2002 de Saddam Hussein, les États-Unis faisaient à l’Iran le plus inespéré des cadeaux. De plus, en installant à Bagdad la démocratie parlementaire, ils garantissaient à la majorité démographique chiite la gouvernance de l’Irak. Enfin, en 2011, le départ des Américains offrait à l’Iran un glacis protecteur sur près de 1.500 kilomètres de frontière. Des perspectives nouvelles d’influence s’ouvraient dès lors dans la région le séparant de la Méditerranée.

Cet avantage engrangé, il n’était plus question de le perdre. Lorsque les mouvements djihadistes prennent en Syrie l’ascendant sur les rebelles modérés, il est clair pour les Iraniens que ces néo-Talibans, s’ils parvenaient à s’installer à Damas, chercheraient aussitôt à déstabiliser le Liban ami, et surtout l’Irak voisin, pour y installer des régimes à leur image. Ces mouvements n’étaient-ils pas soutenus par l’Arabie saoudite, comme ceux qui, au Pakistan, en Afghanistan, avaient imposé un islam rétrograde et fait la guerre aux Chiites ?

Une stratégie indirecte

Comment lutter contre cette menace ? l’armée iranienne, structurée pour la défense de son territoire et faiblement équipée, sinon en missiles balistiques de peu d’utilité en la circonstance, ne peut répondre au défi. C’est alors qu’entre en scène la division des forces spéciales du corps des Pasdaran ou Gardiens de la révolution, la force Qods. Elle avait déjà fait ses preuves en Irak, en menant la vie dure aux Américains. Mais c’est en Syrie qu’elle va pleinement déployer ses talents, conduite par un chef charismatique, le général Qassem Soleimani. Devant l’ampleur du danger face à la modestie de ses moyens, Soleimani adopte d’emblée une stratégie axée sur la constitution de milices, formées de Syriens, d’Irakiens et aussi d’Afghans, pour beaucoup immigrés clandestins en Iran et enrôlés contre la promesse d’une régularisation de leur situation. Et il fait surtout appel au Hezbollah libanais. Le Hezbollah jettera plusieurs milliers de soldats dans la bataille, et subira de lourdes pertes. Mais il jouera à plusieurs reprises un rôle décisif, notamment pour la reconquête d’Alep. Enfin, c’est Qasem Soleimani qui, à l’été 2015, convainc les Russes d’intervenir alors que la fourniture à la rébellion par l’Arabie saoudite d armes antichar efficaces fait vaciller l’armée de Bachar el Assad.

Mais Soleimani est aussi sur un autre front. A la mi-2014, l’organisation « État islamique », ou Da’esh, lance une offensive générale en Irak, conquiert Mossoul, Falloudja, arrive devant Bagdad, pénètre le sud de la région du Kurdistan, s’approche de l’Iran. La République islamique est alors la première à réagir, formant et armant à la hâte les milices chiites constituées à l’appel de l’Ayatollah Sistani, conseillant les Peshmerga kurdes, faisant même pénétrer en Irak les éléments d’une division blindée pour chasser les Jihadistes arrivés près de sa frontière. L’Iran peut affirmer avoir sauvé le régime de Bagdad. Il développe le discours selon lequel il combat sans concessions al Qaida et Da’esh en Syrie et en Irak, contrairement aux Occidentaux et à la plupart des royaumes de la Péninsule arabique. Ayant d’autre part fermement soutenu le pouvoir central irakien contre les velléités d’indépendance kurde, il peut aussi se présenter comme le meilleur garant de la stabilité de la région.

Faire pièce à Israël

Côté Liban, l’action de l’Iran est plus feutrée. Il s’y appuie, bien entendu, sur la communauté chiite, la plus importante du pays. Il apporte un soutien indéfectible au Hezbollah, qui le lui rend bien. En juin 2016, son secrétaire général, Hassan Nasrallah, déclarait: « Nous ne cachons pas le fait que le budget du Hezbollah, ses ressources, ses dépenses, ce que nous buvons et mangeons, ses armes et ses roquettes, viennent de la République islamique d’Iran »[1]. De fait, il semble que le Hezbollah ait accumulé, grâce à l’Iran, plusieurs dizaines de milliers de roquettes et missiles prêts à frapper Israël. Et sur un plan politique, l’Iran veille à préserver au Liban un équilibre propice au Hezbollah. Il retrouve ainsi face à lui l’Arabie saoudite. Cette confrontation a longtemps paralysé le fonctionnement des institutions. Au printemps 20I8, l’Iran est, sur ce terrain aussi, en position favorable, avec la victoire du Hezbollah et de ses alliés aux élections législatives libanaises, qui leur permet de contrôler le Parlement.

Enfin, sur la question palestinienne, l’Iran apparaît comme le dernier pays de la région hostile à la solution « des deux États ». Il considère « l’entité sioniste » comme illégitime et appelée à disparaître. Certes, les éléments pragmatiques du régime glissent mezza voce que l’Iran ne s’opposerait pas à une solution qui aurait l’accord des Palestiniens, mais Téhéran ne fait rien pour rapprocher les différentes factions. Au contraire, il soutient les deux mouvements refusant de renoncer à la lutte armée : le Hamas et le Djihad islamique. Ce soutien prend la forme d’argent, d’armes, de formation et de conseil. Il a été perceptible face à l’intervention israélienne « Plomb durci », en 2008-2009. Un temps interrompu pour cause de divergences sur la Syrie, il a finalement repris le dessus, l’enjeu principal l’ayant emporté sur les autres considérations.

Rivalités dans le Golfe persique

Sur les terrains syrien et libanais, l’affrontement entre l’Arabie saoudite et l’Iran est donc hautement visible. Mais il a ses sources ailleurs. La République islamique n’a jamais accepté la prétention de l’Arabie saoudite à régenter la Péninsule arabique, ni à exercer une sorte de Califat sur le monde musulman.

La rivalité entre les deux pays prend naissance dans des années 1970, avec le retrait britannique de la région. Le Chah se positionne alors en « gendarme du Golfe persique ». La Révolution islamique, elle, s’en prend aux dirigeants impies de son voisinage, fomente des troubles en Arabie saoudite, notamment lors des grands pèlerinages, voire des attentats. L’Arabie saoudite encaisse d’abord, puis contre-attaque, en redoublant de prosélytisme wahhabite dans le monde musulman, en créant le Conseil de coopération du Golfe, en soutenant, après une période d’hésitation, Saddam Hussein dans sa guerre contre l’Iran (1980-1988).

Il y a bien un effort d’apaisement après la mort de Khomeyni en 1989, mais le 11 Septembre et l’intervention américaine en Irak remettent tout en cause. L’Arabie saoudite ne supporte pas de voir des Chiites au pouvoir à Bagdad. Dès lors que la démocratie est invoquée dans la vague des Printemps arabes, elle supporte mal aussi le maintien au pouvoir en Syrie d’un clan issu de la petite minorité alaouite. Elle supporte encore moins que la signature en 2015 d’un accord nucléaire entre six puissances et l’Iran permette à celui-ci d’échapper à sa condition de hors-la-loi. Et à la faveur de la prise de pouvoir de facto du jeune prince héritier, Mohammed ben Salman, comme de l’arrivée de Donald Trump, l’Arabie saoudite abandonne sa politique prudente, presque timide, qui réfrénait jusqu’alors l’expression publique de son hostilité à l’Iran.

L’Iran, comme souvent, attend la faute de l’adversaire pour réagir. Lorsqu’en mars 2015, Mohammed ben Salman lance contre les rebelles houthis du Yémen une campagne de frappes aériennes, l’Iran vient discrètement à leur secours, juste assez pour maintenir une plaie saignante au flanc de l’Arabie saoudite. La campagne, qui devait être brève, dure toujours au printemps 2018. De même, lorsque l’Arabie saoudite, suivie par quatre autres pays, rompt en juin 2017 ses relations diplomatiques et économiques avec le Qatar, coupant ses liens de communication terrestre, l’Iran s’empresse de l’approvisionner par voies maritime et aérienne.

Entre ces deux épisodes, une crise sérieuse avait opposé les deux pays. En septembre 2015, un mouvement de foule au cours du grand pèlerinage à la Mecque entraîne la mort d’environ 2.000 personnes, dont plus de 400 Iraniens. L’Iran proteste, ravive sa revendication de voir la gestion des lieux saints transférée à une organisation panislamique. En janvier 2016, la justice saoudienne décapite pour activités terroristes un religieux populaire parmi les Chiites du royaume, qui avait pourtant toujours prêché la non-violence. C’en est trop pour les Iraniens. Des foules mollement retenues par la police mettent à sac l’ambassade saoudienne à Téhéran et le consulat de Machhad. L’Arabie saoudite rompt les relations diplomatiques.

L’Iran est-il allé trop loin ?

Au terme de ce tour d’horizon, quelles leçons tirer de l’action de l’Iran et des réactions qu’elle suscite ? Il est encore possible d’espérer qu’entre l’Arabie saoudite et l’Iran, les choses en restent à une guerre des mots, si l’on veut bien oublier les opérations relevant des guerres de l’ombre, comme les soutiens apportés à des minorités turbulentes, Chiites en Arabie saoudite, Baloutches, Arabes ou Kurdes en Iran. L’inquiétude s’élève en revanche à l’examen du théâtre syrien et de son environnement. L’Iran a pris en Syrie des positions qu’il n’est pas prêt à abandonner. Pour les Israéliens, cette présence est inacceptable. Ils l’ont démontré en frappant à de très nombreuses reprises les entrepôts d’armes iraniens en Syrie. Au printemps 2018, la tension est encore montée entre les deux adversaires et la perspective d’une escalade plus ou moins maîtrisée qui impliquerait le Hezbollah, donc le territoire libanais, n’est plus à écarter.

Téhéran, qui a engrangé de brillants succès dans sa région au cours des dernières années, serait-il allé trop loin ? Certes, il a renforcé ses capacités tactiques, grâce à l’expérience du combat acquise sur les terrains irakien et syrien. Son modèle d’intervention appuyé sur des milices est bien au point, et reproductible sur d’autres théâtres. Son allié le Hezbollah s’est aussi fortement aguerri et renforcé en moyens balistiques. Il forme aujourd’hui la plus redoutable menace pour Israël. Mais le coût humain et matériel de ces entreprises entraîne des réactions internes. Un certain malaise a pénétré les rangs du Hezbollah et des Chiites libanais, qui s’interrogent sur le bien-fondé de cette aide massive à Bachar el Assad. En Iran, comme l’ont montré les slogans entendus dans les manifestations nées dans tout le pays au tournant de l’année 2018, il existe une opposition diffuse aux aventures lointaines, avec le sentiment que ceci se fait au détriment de la population iranienne.

L’Iran y a-t-il au moins gagné en influence durable ? En Irak, même si l’on est reconnaissant du soutien apporté aux heures les plus sombres, il y a chez la plupart des Irakiens la volonté de ne pas se laisser instrumentaliser. À cet égard, le gouvernement de Haïdar el Abadi a pris soin de marquer sa différence avec le précédent gouvernement de Nouri al Maliki, très proche de Téhéran. Et les élections législatives de mai 2018 ont placé en tête le mouvement de Mouqtada al Sadr, qui veut maintenir à égale distance les États-Unis et l’Iran. Enfin, les hautes autorités du chiisme irakien ont toujours rejeté le modèle iranien de soumission du politique au religieux.

De même en Syrie, malgré l’appui décisif de l’Iran, il est impossible de distinguer l’émergence d’une relation intime, confiante, entre les dirigeants iraniens et le cercle de Bachar al Assad. Seule se voit une convergence d’objectifs et d’intérêts. Rien ne fait apparaître non plus une popularité des Iraniens chez les Syriens loyaux au régime. Quant au futur, on peut douter de la portée de l’influence iranienne dans un pays dévasté, dont les besoins de reconstruction vont bien au-delà de la capacité d’intervention de l’Iran. Le cas du Hezbollah est sans doute l’exception qui confirme la règle. Il se situe, il est vrai, dans une longue histoire de proximité entre Chiites iraniens et libanais. Il y a là fusion des doctrines et des volontés. Rien de ceci ne se retrouve dans la relation avec le Hamas et le Djihad islamique. Et le Hezbollah, si puissant soit-il, n’est pas tout le Liban.

En somme, l’Iran peut-il espérer installer son influence, voire son hégémonie, sur tout ou partie de ses voisins arabes ? L’ambition initiale de la Révolution islamique de restructurer à son image le monde musulman a clairement échoué. Reste l’ambition pérenne de l’Iran de peser sur son environnement en sa qualité de pays majeur, démographiquement, culturellement, historiquement. Autant d’attributs que très peu de pays de la région peuvent revendiquer. Mais comment peser ? Se retrouvent alors les deux écoles décrites en introduction. Les uns font le pari qu’à travers une politique coopérative, l’Iran exercera naturellement son influence. Le ministre des affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, plaide ainsi en faveur d’une « région forte » plutôt que d’un « homme fort dans la région » du Golfe persique. Il propose d’ouvrir avec ses voisins un dialogue multiforme appelé à déboucher sur « un pacte régional de non-agression ». En sens inverse, s’entendent des rodomontades de responsables iraniens, affirmant par exemple que Bagdad est à nouveau la capitale de l’Iran ou que l’Iran contrôle quatre capitales dans la région : Bagdad, Damas, Beyrouth et Sana’a… elles produisent un effet désastreux auprès des populations concernées.

En réalité, pour exercer son influence sur le Proche et Moyen-Orient, l’Iran est plutôt handicapé par sa profonde singularité : langue, mœurs, culture, confession dominante… Pas mieux que le Shah, la République islamique n’est parvenue à apprivoiser ses voisins. Ses positions de principe radicales, notamment à l’égard d’Israël, ont tendu à l’isoler. Malgré tous ses efforts, elle paraît, aujourd’hui comme naguère, incapable d’exercer dans sa région une hégémonie à la fois positive et acceptée : deux conditions indispensables pour être pérenne.


pour aller plus loin

HOURCADE B. (2016), Géopolitique de l’Iran, les défis d’une renaissance, Armand Colin, Paris.

RAZOUX P. Quelques clés pour décrypter la politique étrangère iranienne, in la revue Hérodote, n°169, printemps 2018

KATZMAN K. Iran’s Foreign and Defense Policies, Congressional Research Service, March 20, 2018 https://fas.org/sgp/crs/mideast/R44017.pdf