mardi 7 avril 2020

INTERVENTION SUR LA CRISE NUCLEAIRE IRANIENNE A LA FONDATION RES PUBLICA


  Colloque "Iran, Etats-Unis, où la crise au Moyen-Orient nous conduit-elle?" 

 mercredi 5 février 2020

François Nicoullaud

Comment se fait-il que les États-Unis aient laissé s’installer en Irak des gouvernements issus de partis chiites proches de l’Iran ? me demandiez-vous. La réponse est très claire : les Américains ont introduit en Irak un virus extrêmement dangereux qui s’appelle la démocratie. À partir du moment où la Constitution du pays appliquait des principes démocratiques, la loi de la majorité, qui est chiite, jouait. Parmi ces chiites, le parti Dawa et le Conseil suprême de la révolution irakienne étaient également très proches de l’Iran. Les États-Unis ont dû très vite s’incliner devant cette influence iranienne. Ils ont essayé de composer, de négocier la nomination de gens qui ne leur soient pas trop opposés mais ils ont, à vrai dire, à moitié réussi. En fait, tout ceci relève du désastre de l’intervention en Irak. Avec beaucoup de clairvoyance, le Président Chirac avait dit à G. W. Bush avant l’intervention : « Vous allez au désastre, vous allez introduire en Irak le pouvoir des chiites. » C’est bien ce qui s’est passé.

Le Moyen-Orient est à l’heure actuelle dans une situation hautement volatile, comme en témoignent toute une série d’incidents récents. Sans atteindre le niveau dramatique des épisodes de la guerre Irak-Iran, ou de la première et deuxième interventions d’une coalition en Irak, la situation est lourde de dangers. Tout le monde a le sentiment que les pays de la région négocient ou s’affrontent au bord du gouffre.

Au cœur de tout cela, l’Iran, apparaît comme une menace pour son environnement.

Il est une menace pour les pays du Golfe persique et quelques autres, pour l’essentiel par son poids spécifique : ses 80 millions d’habitants en font un géant même face à l’Arabie saoudite, à plus forte raison face aux différents Émirats. Il est aussi une menace en raison de l’idéologie de la Révolution islamique : on parle du « Guide suprême de la Révolution islamique », non du « Guide suprême de la révolution iranienne », ce qui signifie que la révolution iranienne a vocation à s’étendre à l’ensemble du monde musulman. Il s’agit de se débarrasser des régimes impies et des mauvais musulmans de la même façon qu’à l’époque de la Révolution française on voulait se débarrasser des tyrans. Les révolutionnaires iraniens, se considérant comme les meilleurs musulmans, ont voulu imposer à l’ensemble du monde musulman leur vision de l’islam et d’une société islamique commandée par les docteurs de la foi, ce qui était évidemment tout à fait inacceptable pour leur environnement.

L’Iran est aussi une menace pour Israël. Dès les débuts de la Révolution islamique, Khomeini a pris position très clairement pour la destruction de l’État d’Israël. S’agissait-il d’aller le détruire ou de prédire qu’un jour il disparaîtrait ? Les exégètes s’affrontent. En fait cela n’a jamais traversé l’esprit des Iraniens de déclencher une guerre contre Israël même si, pendant la guerre Irak-Iran, Khomeini avait déclaré que la conquête de Kerbala, lieu saint d’Irak, « ouvrait la voie vers Jérusalem ». Il n’est ensuite jamais revenu là-dessus. Mais on comprend qu’Israël perçoive cela comme une menace existentielle. Comme toujours, par un phénomène de retournement, les dirigeants israéliens ont utilisé cette menace pour mobiliser la solidarité de l’Occident, des États-Unis. Ils ont assez habilement retourné, instrumentalisé cette menace. Côté iranien, cette posture – plus Palestinien que moi tu meurs ! – leur permettait d’apparaître comme les meilleurs musulmans du monde et de démontrer que les pays arabes de la région ne faisaient pas vraiment leur devoir. Au-delà même de l’islam, les Palestiniens représentaient aussi tous les opprimés du monde. Cette conjonction d’un islam conquérant et d’une vision tiers-mondiste caractérise précisément l’islam politique iranien.

La menace iranienne contre les pays de la région, les pays arabes, Israël, a été amplifiée par l’effet multiplicateur du programme nucléaire iranien.

En effet, sans programme nucléaire iranien, ces menaces seraient probablement assez gérables, on pourrait s’en accommoder, on pourrait travailler dessus. Mais le programme nucléaire introduit une nouvelle dimension et élargit la menace au-delà des pays de la région car si le régime iranien ne menace pas l’Occident dans son intégrité, il menace la position dominante des puissances occidentales en matière de technologies nucléaires. En laissant entendre qu’il veut devenir une puissance nucléaire (purement civile ou aussi militaire, là est l’incertitude), l’Iran veut clairement prendre une revanche sur l’histoire. C’est une question de statut, c’était vrai du temps du Shah, c’est encore plus vrai du temps de la Révolution islamique. L’Iran ne veut pas se laisser enfermer dans le sort d’un pays pétrolier qu’on exploite, qui gaspille ses richesses et qui, au bout de quelques générations, se retrouve aussi pauvre qu’avant. Considérant son histoire, sa civilisation, l’Iran veut jouer dans la cour des grands. À cette fin, le nucléaire est évidemment un élément symbolique extrêmement fort.

Quel genre de nucléaire ?

Sur cette question, l’Iran a été ambigu. Il a certainement voulu avoir la bombe puis a réalisé à un certain moment que cela allait lui créer plus de problèmes que cela n’en résoudrait. Il a assez vite compris qu’un Iran nucléaire militaire était inacceptable pour les États-Unis, pour Israël, et que ces pays n’hésiteraient pas à faire tout ce qu’il faudrait pour l’empêcher d’avoir la bombe.

En revanche, l’Iran de la Révolution islamique, parcourant d’ailleurs le même raisonnement que le Shah, s’est dit qu’il avait tout intérêt à devenir un « pays du seuil » en acquérant par les voies du nucléaire civil, par le développement d’un parc industriel nucléaire, toutes les technologies qui permettent en cas de besoin d’accéder à la bombe. L’idée d’être un « pays du seuil », capable, si nécessaire, de produire une bombe en deux ou trois ans grâce aux technologies acquises, est à peu près suffisante pour traiter toute menace stratégique, du type « fils de Saddam », qui apparaîtrait dans la région. Être un « pays du seuil » paraît être le bon compromis qui permet d’avancer le plus loin possible sans franchir le seuil fatidique qui entraînerait une réplique insupportable pour la survie de l’Iran et surtout la survie du régime.

Cette « dissuasion » qui se fait sur cette limite du seuil se combine avec une dissuasion balistique. Les Américains, les Français, et d’autres, considèrent à juste titre que le balistique va avec le nucléaire. Dans le cas de l’Iran, il est certain que le développement d’un parc balistique important, même simplement équipé de têtes conventionnelles, est un élément dissuasif tout à fait significatif. L’Iran a d’ailleurs fait ce choix parce qu’il n’avait plus la possibilité d’acheter du matériel de guerre à l’extérieur, sinon auprès de la Chine ou de l’Union soviétique puis de la Russie dont il considérait les matériels comme plutôt médiocres. Ne pouvant développer une force aérienne à l’image de celle que détiennent ses voisins, il a décidé de tout miser sur le balistique.

Il ne s’agit pas d’un balistique de première frappe. Si les Iraniens se risquaient à frapper Israël, ils lui infligeraient sans doute des destructions sensibles mais la riposte serait évidemment désastreuse pour l’Iran. En revanche, les Israéliens comprennent bien que s’ils frappent en premier, même s’ils font des dégâts considérables, la riposte iranienne fera très mal et cela les amène certainement à y réfléchir à deux fois avant d’intervenir sur le sol iranien.

Cette dissuasion entre même dans le jeu à l’égard des États-Unis. On vient de le voir dans l’épisode qui a suivi l’exécution de Qassem Soleimani, avec cette frappe iranienne extrêmement bien calibrée, efficace : les missiles ont touché un espace assez restreint. Heureusement, les Iraniens avaient prévenu les Américains qu’ils allaient frapper, donc tout le monde était aux abris. Tout cela était bien calculé. Mais la signification du geste, la démonstration de la capacité iranienne a évidemment impressionné les Américains. Donc l’escalade s’est arrêtée là. On peut considérer que, à part l’épisode tragique de l’avion ukrainien abattu par erreur par la défense anti-aérienne iranienne, c’était plutôt un succès. Les Américains ont compris que la menace pouvait viser l’ensemble de leurs bases au Moyen-Orient, ainsi que les bases de leurs alliés, qui se trouvaient fragilisées même si elles sont en partie équipées de missiles anti-missiles (Patriot), ce qui n’était pas le cas de la base américaine touchée en Irak.

Il se crée donc avec les pays de la région un équilibre de type dissuasif, même s’il ne répond pas à la définition classique de la dissuasion nucléaire où il faut vraiment détenir l’arme pour obtenir une dissuasion maximale.

Face à cela, comment les États-Unis se positionnent-ils ?

Donald Trump, dans cette affaire, est pris dans une série de contradictions qui reflètent les contradictions mêmes de son électorat.

Dans la définition de sa politique à l’égard de l’Iran, il doit tenir compte d’abord de la détestation de la grande majorité des Américains à l’égard de l’Iran. L’Iran est très peu populaire aux États-Unis pour des raisons qu’on connaît bien et qui se comprennent. Les Iraniens ont infligé aux États-Unis des humiliations cuisantes. La prise en otages de 52 diplomates en dépit de toutes les lois internationales, geste véritablement transgressif, a été une humiliation profonde pour les Américains. Tout comme la frappe de militants de ce qui allait devenir ensuite le Hezbollah au Liban qui a tué 250 Marines américains (et d’ailleurs, le même jour, une cinquantaine de parachutistes français). Ce sont quand même des souvenirs terribles qui, dans l’esprit des Américains, se situent un peu au niveau de Pearl Harbor ou du départ du Vietnam. Ils sont profondément ancrés dans la mémoire de l’électorat américain.

En même temps, cet électorat ne veut pas de guerres lointaines, Donald Trump l’a très bien compris, il est lassé des « guerres sales » dans des pays dont on ne sait pas très bien où ils se trouvent sur la carte mais dont on perçoit la réalité au fur et à mesure que rentrent aux États-Unis les body bags, les corps des militaires tombés dans ces opérations obscures, interminables, extrêmement coûteuses. D’autre part, au fur et à mesure que Donald Trump se rapproche de l’élection, il se doit de ne pas apparaître comme faible. Un Président qui souhaite se faire réélire doit veiller à ne pas se montrer comme cédant à la pression extérieure.

Donald Trump, pour arriver à concilier tout cela, finit par adopter une ligne étroite, une ligne de crête, ce sont les fameuses sanctions.

Sanctions qui, il faut le rappeler, avaient déjà été appliquées – et durement appliquées – par Barack Obama. Car même si Barack Obama voulait négocier avec l’Iran, il voulait le faire en position de force.
Malheureusement, il n’a pu négocier que pressé par le temps à la fin de son mandat. Idéalement, dans une vision un peu cynique des choses, il aurait dû attendre avant d’offrir de négocier et de faire des concessions à l’Iran. Mais Barack Obama voulait obtenir un succès diplomatique majeur qu’il puisse afficher face à l’histoire. Et donc – c’est l’analyse des néoconservateurs américains – il a négocié trop tôt.

Donald Trump revient sur tout cela et décide de bien s’assurer qu’il met l’Iran à genoux avant de lui tendre la main pour une négociation. La difficulté, c’est que Donald Trump ne sait pas très bien sur quoi sa politique va déboucher. En homme de « deal », en businessman, il serait assez content de parvenir à un accord. Mais une autre contrainte s’ajoute à celles déjà énoncées : il faut qu’il obtienne un accord qui soit meilleur que celui de Barack Obama ! En effet, pendant toute sa campagne électorale, il a répété que c’était le pire des accords jamais signés par les États-Unis. Donc il le dénonce, par haine de Barack Obama, par volonté de détruire son héritage politique. Mais une fois qu’il l’a détruit, sur quoi reconstruire ? Il sera très compliqué d’obtenir plus que ce que Barack Obama avait obtenu lui-même. Car Barack Obama avait fait une concession majeure pour obtenir cet accord en renonçant à ce qui avait été le « mantra » de la négociation du côté occidental pendant dix ans – mais il est vrai sans succès – à savoir que l’Iran devait renoncer totalement à son programme d’enrichissement par centrifugation, cette technologie qui est la meilleure et la pire des choses, qui alimente en combustible des centrales nucléaires tout à fait pacifiques mais peut servir à fabriquer des bombes. Pour les Iraniens, c’était inacceptable pour toutes les raisons qui ont été évoquées. Barack Obama a donc décidé de renoncer à cette revendication et d’accepter que l’Iran conserve un programme de centrifugation soigneusement encadré, rigoureusement inspecté. C’était le deal. Faire mieux que cela, obtenir que l’Iran abandonne des parts essentielles de son programme nucléaire, obtenir qu’il bride, voire supprime son programme balistique est une vision tout à fait irréaliste. On est donc dans une situation bloquée, d’autant plus bloquée que l’on va vers une campagne électorale dans laquelle Donald Trump ne peut pas apparaître comme faisant des concessions. Il doit obtenir une victoire éclatante sur l’Iran mais il y a peu de chances que l’Iran cède même si ce pays souffre. Les Iraniens sont habitués à souffrir. S’ils se révoltent, le régime tire sur la foule sans aucun état d’âme.

Et malheureusement pour les néoconservateurs américains, les conditions ne sont pas réunies pour une nouvelle révolution qui ferait tomber le régime islamique. Cela pour trois raisons :

La première c’est qu’il manque à ce jour l’alliance, nécessaire à toute révolution, des classes populaires et des classes moyennes. Cette alliance existait en 1979. Tous les soulèvements qui ont eu lieu ensuite étaient le fait, soit des unes, soit des autres, mais ces deux mondes ne se sont plus jamais rencontrés.

La seconde, c’est qu’il n’y a jamais eu depuis 1979 de leader charismatique qui puisse animer un mouvement de contestation du régime.

La troisième, c’est qu’il faut aussi, pour qu’une révolution réussisse, que le régime en place perde un peu le moral. Le Shah, par exemple, avait vraiment perdu le moral. S’il avait fait tirer sur la foule aussi férocement que l’a fait la République islamique, il n’y aurait probablement pas eu de révolution. Mais il a préféré s’effacer. Ces trois éléments ont conduit au succès de la Révolution islamique et n’ont plus été réunis depuis.

Que va-t-il se passer ?

Prédire l’avenir est toujours un peu risqué pour les analystes.

Si Donald Trump gagne les élections, il va retrouver la liberté de manœuvre qu’a un Président des États-Unis dans son second mandat, quand il n’a plus à se soucier de sa réélection et peut donc s’autoriser des gestes, des ouvertures, qu’il ne pouvait pas envisager dans un premier mandat. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec Barack Obama dans cette affaire.

Si Donald Trump n’est pas réélu, on verra arriver de nouvelles équipes qui essaieront de renouer avec l’Iran. Mais ce ne sera pas très facile car les dirigeants devront toujours tenir compte de leur opinion, et aussi de la pression considérable qu’exerce Israël sur la vie politique américaine.

Les espoirs d’une sortie prochaine de crise sont donc ténus.

Quant aux Européens… il n’y a pas grand-chose à en dire. Ma conclusion sera brève, malheureusement.
Au niveau politique, la volonté est là, plutôt sympathique. Nous voudrions aider l’Iran mais nous sommes entravés par les sanctions américaines car aucune société européenne ne peut prendre le risque d’aller travailler en Iran. Les propos allants que nous tenons ne débouchent donc sur rien.

Il y a eu des tentatives intéressantes de notre Président pour essayer d’obtenir des petits pas des deux côtés afin, du moins, de faire baisser la tension, d’éviter un phénomène de surfusion politique, stratégique, qui aurait pu basculer dans un affrontement guerrier. Il n’a pas tout à fait réussi. Il n’a pas non plus tout à fait échoué puisqu’il n’y a pas de guerre en ce moment.

C’est difficile à accepter, mais il y a des moments dans l’histoire où il n’y a pas, à un instant T, de solution convenable aux problèmes qui se posent. Il faut attendre que surviennent des opportunités, des ouvertures. Il faut attendre des jours meilleurs, tout en continuant à travailler, à réfléchir, à dialoguer. Je pense que c’est ce qu’essaient de faire un certain nombre de diplomaties européennes, malheureusement trop modestement et privées de leviers d’action.

Merci beaucoup.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Monsieur l’ambassadeur.

J’ai envie de vous poser une question au sujet de la nature du régime iranien. C’est un régime religieux, je n’apprends rien à personne. Mais il faut s’accommoder de régimes assez différents à la surface de la terre, en application du principe dit de non-ingérence.

Jusqu’où ce régime religieux est-il tolérable ? En principe nous devons respecter le fait que l’Iran est ce qu’il est. Il s’agit d’un régime de type millénariste : on percevait dans l’idéologie de Rouhollah Khomeini une vision quelque peu apocalyptique. Il me semble nécessaire de mieux comprendre la nature idéologique exacte, le Velayat-e faqih, la dictature des juristes. Ce régime, en effet, obéit à une certaine logique.

Il faut bien reconnaître que le terrorisme vient plutôt du côté sunnite que du côté chiite. Bien sûr il y a eu les attentats que vous avez rappelés, mais le djihadisme à grande échelle est plutôt d’origine sunnite, qu’il s’agisse d’Al-Qaida ou de Daech. J’entends bien le discours de M. Cousseran sur le fait qu’il y a toute une organisation (Al-Qods, Moudjahidines, milices, bassidjis, etc.). Il faut essayer de gérer cela.

Le Président Obama avait fini par trouver une solution vivable. Toute révolution décrit un orbe et on peut donc penser qu’il arrive un moment où une attitude de contention, de containment, est ce qu’il y a de plus raisonnable. On pensait y être arrivé.

Là on est dans une situation où il n’y a plus de solution. On ne voit pas comment cela peut évoluer.

Vous avez dessiné deux perspectives optimistes. En cas de victoire de Donald Trump, la possibilité d’une ouverture. Dans l’autre hypothèse, une victoire des démocrates – qu’on ne voit pas poindre à l’horizon –, ce serait difficile, en tout état de cause, pour les raisons que vous avez dites et qui sont puissantes.

Si cette région est à l’évidence un foyer d’instabilité très grave pour le monde entier, elle l’est particulièrement pour nous Européens qui en sommes les voisins et où nous sommes profondément impliqués. Comment les Européens n’ont-ils pas été capables de développer ouvertement, à l’échelle mondiale, par tous les moyens modernes de communication, une autre perspective que celle dans laquelle nous sommes enfermés ? Parce que nous sommes enfermés, nous ne sommes plus des pays indépendants. Les entreprises ne peuvent plus investir en Iran, ne peuvent plus commercer avec l’Iran. Nos banques sont tétanisées… C’est une situation que nous avons déjà étudiée, nous avons consacré deux colloques à l’extraterritorialité du droit américain [1]. Il y a là un problème énorme. Allons-nous nous résigner, nous Européens, à n’être plus qu’un petit caniche à l’échelle de l’Histoire ?

François Nicoullaud

La question de la nature du régime est tout à fait intéressante. Khomeini, au départ, a introduit dans la vision classique du chiisme une dimension tout à fait nouvelle qui était d’ailleurs rejetée par la plupart de ses pairs : plutôt que d’attendre tranquillement l’arrivée du « douzième Imam » qui doit instaurer le bonheur sur terre à la fin des temps (vieux mythe zoroastrien récupéré par plusieurs religions), plutôt que d’attendre tranquillement l’apocalypse, il faut essayer de gérer au mieux le quotidien de la politique. Et qui peut mieux que les docteurs de la foi conduire un pays, conduire l’islam et le monde à l’avènement du « douzième Imam », et préparer les voies de son arrivée ?

Mais, fait intéressant, la révolution a été le fruit d’une combinaison. À la vision de Khomeini s’est superposée celle des libéraux, des progressistes, d’une classe intellectuelle, des étudiants, qui appuyaient les aspirations de la population iranienne à la démocratie.

Khomeini avait débuté sa carrière politique en s’opposant au vote des femmes mis en place par le Shah. En 1962-1963, il s’opposait au Shah en l’attaquant sur ce point, ce qui était extrêmement populaire auprès des autres religieux.

Dix-sept ans plus tard, à son corps défendant, il a été obligé de tourner casaque, d’accepter le suffrage universel et en particulier le vote des femmes.

C’est donc un régime hybride qui se met en place, avec une constitution qui combine une vision millénariste, autoritaire, de la gestion d’un pays avec une ouverture démocratique. C’est un système bizarre, mais qui a des élections. Il y a eu à peu près une grande élection tous les ans depuis les débuts de la Révolution islamique, ne manquent pas de rappeler, à juste titre, les Iraniens.

Ensuite, il faut voir comment se déroule cette élection, comment sont choisis les candidats, etc. Lors de son intronisation, à son deuxième mandat, devant tous les dignitaires du régime et quelques ambassadeurs, le président Khatami a fait un long discours où il célébrait la victoire du peuple et le respect de la souveraineté populaire. Après quoi Khamenei a pris la parole : « Oui, la démocratie est absolument essentielle à notre République », a-t-il déclaré, mais « toute démocratie doit être encadrée ». D’ailleurs, a-t-il ajouté, « les démocraties populaires étaient encadrés par l’idéologie marxiste et le Parti communiste, et les démocraties occidentales sont encadrées par l’argent. Il est impossible de gagner une élection aux États-Unis sans être soutenu par le grand capital… Notre démocratie, elle, est encadrée par la loi de Dieu ! Nous avons donc la meilleure, la plus parfaite des démocraties. Cet encadrement par la loi de Dieu nous évite tous les phénomènes de corruption qui ont pénétré l’Occident, l’homosexualité, la drogue, etc. ».

Voilà la vision qu’ont les dirigeants iraniens de leur propre régime.

Renaud Girard

J’ajouterai que le Velayat-e faqih est le gouvernement des jurisconsultes en religion, des clercs en religion. Ce n’est pas le Conseil d’État !

La grande différence entre le chiisme et le sunnisme c’est que le chiisme accepte plusieurs écoles, plusieurs interprétations. Dans le chiisme, l’interprétation est libre alors qu’elle a été bloquée à Bagdad par le hanbalisme au IXème siècle et en Espagne un peu après Averroès au XIIème siècle. Le sunnisme est donc une religion qui n’interprète plus, qui ne se discute plus, qui ne se remet pas en cause. Il n’a pas connu de réforme comme, en Occident, la Réforme et la Contre-Réforme.

Dans le chiisme donc, l’interprétation est libre. Il existe d’ailleurs des écoles d’interprétation différentes. Le plus grand ayatollah chiite, Ali al-Sistani, en Irak, à Najaf, condamne ouvertement le système politique iranien du Velayat-e Faqih. Il y a eu en Iran une école tout à fait libérale qui était incarnée par l’ayatollah Hossein Ali Montazeri (mort en 2009). On a connu au Liban un ayatollah Fadlallah qui était aussi tout à fait libéral.

Si les chiites acceptent ces différentes interprétations c’est parce que leur religion est messianique. Ils attendent le retour du douzième imam (le Mahdi), sauveur ultime de l’humanité, qui serait né en l’an 869 à Samarra, dans l’actuel Irak, où a été construit le Sanctuaire Al-Askari au dôme d’or, gravement endommagé par deux attentats (en 2006 et 2007) imputés au groupe Al-Qaïda en Irak, ce qui a entraîné de sanglants affrontements.

Jean-Pierre Chevènement

On s’éloigne un peu de la nature du régime iranien car même la liberté d’interprétation, caractéristique originale, ne change pas la nature même du régime qui est aujourd’hui ce qu’il est.

Renaud Girard

Tout à fait.

Sur le terrorisme, il faut dire les choses telles qu’elles sont, les chiites n’ont pas commis d’actes terroristes à partir de ce millénaire. Leurs actes terroristes remontent bien avant, tel l’attentat de la rue de Rennes. Mais au même moment nos Super-étendards, avec des pilotes français, étaient mis à disposition des Irakiens…

Jean-Pierre Chevènement

Cela se passait en 1983. Je n’étais plus au gouvernement mais, à ma connaissance, les pilotes n’étaient pas français. Ces avions étaient mis à disposition de pilotes irakiens qui avaient en effet été formés en France. Il faut toujours rester objectif.

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[1] « L’extraterritorialité du droit américain », colloque organisé par la Fondation Res Publica le 1er février 2016 ; « L’Europe face à l’extraterritorialité du droit américain », colloque organisé par la Fondation Res Publica le 24 septembre 2018.

Le cahier imprimé du colloque "Iran, Etats-Unis, où la crise au Moyen-Orient nous conduit-elle ?" est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.











samedi 11 janvier 2020

IRAK : CHEMINEMENT ET PREMIER BILAN DE LA CRISE


Dans la description d’une escalade de violence, la désignation du fait initial est évidemment déterminant pour faire pencher d’un côté ou de l’autre le poids de la responsabilité. Pour la crise qui vient d’embraser le Moyen-Orient, il est possible d’en voir l’origine immédiate dans les frappes meurtrières, d’abord inexpliquées, intervenues à l’été dernier en Irak sur des dépôts d’armes détenus par des milices de mobilisation populaire soutenues par l’Iran. Ces frappes ont fini par être revendiquées du bout des lèvres par le Premier ministre Netanyahou, et justifiées par la nécessité de détruire des arsenaux contenant notamment des missiles de moyenne portée, pouvant donc toucher Israël, introduits en Irak par l’Iran. Responsabilité de l’État hébreu ou responsabilité primaire de l’Iran, une nouvelle donne était créée dans la région avec l’élargissement à l’Irak de l’affrontement opposant déjà les deux pays sur le théâtre syro-libanais-palestinien.



Le premier mort américain



En septembre, le Premier ministre irakien, après enquête, dénonçait officiellement Israël comme l’auteur de ces frappes, dont chacun à Bagdad considérait qu’elles n’avaient pu avoir lieu sans l’assentiment des États-Unis. Dès lors, les bases américaines en Iran devenaient des cibles privilégiées pour les amis irakiens de l’Iran. Le puissant général Soleimani, principal responsable de la coopération entre les deux pays, n’allait pas les dissuader d’agir. C’est ainsi qu’entre octobre et décembre, ces bases sont l’objet d’une dizaine d’opérations de tirs de roquettes. Elles ne tuent personne, ne font que des blessés. Ceci jusqu’à la frappe, le 27 décembre, d’une trentaine de roquettes sur une base américaine de la région de Kirkouk, blessant plusieurs soldats américains et irakiens, et tuant un interprète américain, d’origine irakienne.



C’était le premier mort américain que chacun redoutait depuis le premier affrontement direct entre États-Unis et Iran survenu dans la région au mois de juin 2019, avec la destruction par l’Iran d’un drone d’observation américain. Précisément parce que l’incident n’avait causé aucun mort, chacun s’était félicité à l’époque que cette ligne rouge n’ait pas été franchie. Elle l’était cette fois-ci, fin décembre.



Trump et son dilemme



Trump, déjà entré en campagne électorale, se trouvait dès lors prisonnier d’un sérieux dilemme : ne pas apparaître comme un Président faible, tout en évitant d’entraîner le pays dans un conflit que lui reprocherait ensuite sa base électorale, lassée des aventures lointaines. Président faible, cela lui avait été récemment reproché lorsqu’il s’était refusé en juin de répliquer par des frappes à la destruction du drone abattu par l’Iran, et à nouveau en septembre, lorsqu’il avait fait savoir à l’Arabie saoudite qu’elle ne pouvait compter sur les États-Unis pour répliquer à l’Iran à la suite de l’attaque spectaculaire contre ses installations pétrolières. Il fallait donc agir cette fois-ci de façon visible, et dans l’urgence. La fébrilité s’empare de l’Administration américaine.



Le choix est fait de frapper plusieurs bases de la milice Kataeb Hezbollah, jugée responsable de l’attaque du 27 décembre. Ces frappes interviennent le 29 décembre et provoquent quelques dizaines de morts, parmi lesquels un certain nombre de responsables. Deux jours plus tard, à l’occasion des cérémonies de deuil se déroulant à Bagdad, une foule en colère force les premières défenses de l’ambassade américaine. Bien que les manifestants s’en retirent peu après, Trump voit se lever le spectre de la prise de l’ambassade américaine à Téhéran en novembre 1979, suivie de la détention pendant 444 jours de 52 otages : l’une des humiliations les plus cuisantes subies par l’Amérique, et fatale à la carrière du Président Jimmy Carter. Persuadé que les Iraniens sont derrière cette nouvelle offensive, Trump, auquel sont présentées plusieurs options de réplique, choisit alors sans doute la plus transgressive, celle qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé retenir : abattre le général Soleimani, chef mythique de la force spéciale Al Qods, gérant depuis plus de 20 ans les opérations extérieures de l’Iran. Son exécution le 3 janvier au matin par des frappes de drones lors de son arrivée à l’aéroport de Bagdad en compagnie d’autres responsables iraniens et irakiens provoque dans la région une onde de choc inédite.



Le choc et l’humiliation



Pour les Iraniens, régime et population cette fois-ci confondus, c’est le choc et l’humiliation de voir abattu comme un vulgaire terroriste un militaire charismatique, considéré comme exemplaire, ayant protégé l’Iran, par une stratégie de défense avancée, contre les menées de l’Etat islamique. Des millions d’Iraniens sortent dans les rues pour lui rendre un dernier hommage. Pour les Irakiens, c’est le deuil de leurs propres morts et l’humiliation de voir leur territoire utilisé pour un règlement de compte. Pour le Premier ministre en particulier, c’est l’humiliation de voir Soleimani exécuté alors qu’il se rendait à son invitation, pour un entretien dans le cadre d’une médiation conduite par l’Irak entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Le Parlement irakien vote alors dans l’urgence une résolution enjoignant au gouvernement de faire partir du pays toutes les forces étrangères.



Le régime iranien, pour sa part, crie vengeance mais pèse soigneusement sa réponse. Il choisit, pour une fois, de viser directement l’ennemi principal, et à force ouverte, seule réponse digne à ses yeux d’une nation à l’honneur offensé. Mais avant de frapper le 8 janvier deux bases américaines en Irak, il prévient les autorités irakiennes, qui préviennent à leur tour les Américains. Bilan : zéro mort, zéro blessé. Trump peut siffler la fin de l’escalade. Le Guide de la Révolution, Ali Khamenei peut dire, lui, que l’Iran a donné une gifle à l’Amérique. Il rappelle néanmoins que le but à atteindre est le départ des troupes américaines de l’ensemble de la région. Le pire est évité, mais il faut s’attendre à la poursuite dans la période qui s’ouvre d’incidents de basse intensité, pouvant eux-mêmes dégénérer en nouvelles crises.



Gagnants et perdants de la crise



Dans l’immédiat, deux gagnants en cette affaire, deux régimes qui s’étaient récemment discrédités, qui avaient vu leur propre population se soulever contre eux, qui n’avaient pas hésité à écraser la contestation dans le sang : les régimes iranien et irakien. Grâce à Trump, ils ont repris des couleurs. Les voilà réinvestis d’un peu de légitimité, et gratifiés, jusqu’à nouvel ordre, d’un certain soutien populaire -- dans le cas iranien, toutefois, voilà ce soutien déjà érodé par la destruction, certes involontaire, d'un avion de ligne par les Pasdaran... Et les grands perdants sont donc ceux qui avaient espéré, dans l’un et l’autre pays, pouvoir remettre en cause l’inefficacité et la corruption de leurs dirigeants. Pauvres sacrifiés de l’Histoire, martyrs aux noms déjà effacés, victimes de la fureur et du chaos générés par le combat des puissants.



Gagnants aussi, au moins pour un temps, les débris de l’État islamique en Irak, qui vont sans doute bénéficier d’un peu de répit, la « Coalition globale » contre Da’esh conduite par les Américains devant donner pour le moment la priorité à la sécurité de ses personnels et moyens sur place. Et gagnants certainement tous les jihadistes, tous les sécessionnistes, avec une chance de relever la tête si la coalition devait un jour quitter le pays, le laissant à la faiblesse de son armée et à ses luttes de factions.



Perdants aussi, mais c’est moins grave, les Européens, tétanisés par cette crise, qui n’ont pas trouvé d’autre langage que d’inviter les parties à la retenue, qui n’ont pas osé critiquer leur grand ami américain, qui n’ont réuni quelque courage que pour exiger de l’Iran qu’il soit raisonnable pour deux. Ils auront beaucoup à faire pour regagner quelque crédit auprès des Iraniens, comme d’ailleurs auprès des Irakiens, toutes opinions confondues.

article publié le 10 janvier 2020 par le site 
Boulevard Extérieur

jeudi 12 décembre 2019

L’Iran a-t-il intérêt à mettre fin à l’accord nucléaire de Vienne ?


La République islamique d’Iran s’est réveillée il y a quelques semaines dans une ambiance toute nouvelle pour elle. Dissipée, la jubilation générée par le succès spectaculaire des frappes à la mi-septembre sur des installations pétrolières saoudiennes. Évanoui, le plaisir à savourer l’expansion au fil des ans de l’influence iranienne du Yémen à la Méditerranée. Ses amis du Hezbollah ont brusquement perdu aux yeux des Libanais en colère leur prestige de combattants de la Résistance pour n’être plus qu’un élément d’un système politique inefficace et corrompu. En Irak, les jeunes patriotes se font tuer pour obtenir une démocratie libérée des jeux de factions, la fin des détournements massifs de la richesse nationale, et aussi la levée de la mainmise iranienne sur leur vie politique. En Iran même, les gens, excédés de leurs difficultés quotidiennes croissantes, sont descendus dans la rue pour mettre en cause le régime, entraînant de sa part une répression féroce. 

Et dans sa relation avec le monde extérieur sur le dossier hautement sensible du nucléaire, les choses ne vont guère mieux pour la République islamique. Sa stratégie d’infractions calculées à l’accord nucléaire de Vienne -- dit aussi JCPOA --, lancée l’été dernier, était censée pousser les Européens à desserrer l’étau des sanctions américaines. Mais leur seule réaction a été de menacer l’Iran de déclencher le processus de règlement des différends prévu par le JCPOA. Or ce processus aurait toutes les chances de déboucher sur le rétablissement des sanctions des Nations unies : sanctions mises en place entre 2006 et 2010 pour faire céder l’Iran, et levées en juillet 2015 dans le sillage de la conclusion de l’accord de Vienne. Les efforts des Français pour entraîner au moins une légère détente entre Américains et Iraniens semblent s’être enlisés. Donald Trump, dont les électeurs détestent l’Iran mais refusent l’idée d’une nouvelle guerre dans une région lointaine, n’a que l’arme des sanctions pour les satisfaire. Il n’est pas prêt à l’abandonner. De tous côtés, l’Iran se trouve coincé. 

Bénéfices et risques d’une sortie de l’accord de Vienne 

Une échappatoire lui reste ouverte. Mais elle débouche sur de graves inconnues. Ce serait de se retirer du jour au lendemain de l’accord de Vienne, comme l’a fait Donald Trump en mai 2018. S’il agissait avant le déclenchement du dispositif de règlement des différends contenu dans le JCPOA, il en récolterait un bénéfice immédiat, celui d’échapper à la redoutable procédure simplifiée de rétablissement des sanctions des Nations unies. Selon ce mécanisme exceptionnel, inventé pour l’occasion, la voix d’un seul membre permanent du Conseil de sécurité suffit pour punir le pays récalcitrant partie à l’Accord. Mais pour fonctionner, encore faut-il que ce pays soit toujours là. Une fois l’Iran sorti du JCPOA, plus d’engagements de sa part, et donc plus de violation d’engagement offrant prise à rétablissement immédiat des sanctions. Quand Trump, d’ailleurs, est sorti de l’Accord, chacun a bien dû admettre que les États-Unis étaient aussitôt libérés des engagements qu’ils y avaient contractés. Le même raisonnement vaut pour l’Iran. 

Mais pour ce bénéfice, que de risques ! Le premier serait de voir le Conseil de sécurité mettre en œuvre sa procédure habituelle d’imposition de sanctions. Elle est toutefois beaucoup plus lourde que celle qui avait été taillée sur mesure pour le JCPOA, puisqu’il faudrait, cette fois-ci, qu’aucun des cinq membres permanents du Conseil ne s’y oppose. Or l’Iran pourrait espérer la protection de la Russie ou la Chine, traditionnellement plus indulgentes à son égard que les États-Unis, la France ou le Royaume-Uni. Le second risque serait de voir les Européens rejoindre les États-Unis pour punir l’Iran avec des sanctions proprement européennes, comme ils l’avaient fait dans la période 2010-2012. Mais plus sérieux encore, une fois l’Iran sorti du JCPOA, toute avancée de son programme nucléaire, en principe civil, pourrait être aisément présentée comme une nouvelle course à l’arme atomique, avec le risque de voir les États-Unis, peut-être Israël, d’autres encore, peut-être même certains Européens, considérer le moment venu de détruire du ciel les installations nucléaires iraniennes, et sans doute plus encore. 

Les éléments d’une nouvelle donne 

l’Iran pourrait néanmoins neutraliser tous ces risques par une simple déclaration affirmant son intention de respecter, désormais sur une base purement unilatérale et volontaire, les engagements auparavant souscrits dans le cadre de l’accord de Vienne : notamment limitation de ses activités d’enrichissement et, bien entendu, maintien des contrôles renforcés de l’Agence internationale de l’énergie atomique. 

L’on entrerait alors dans une période peut-être plus favorable à la négociation et au dialogue que la période actuelle, dont les vertus semblent s'être épuisées. L’Iran gagnerait en liberté de manœuvre avec la faculté de jouer sur l’évolution, à la baisse ou à la hausse, de ses engagements volontaires, en fonction de l’attitude des autres parties. Les Européens échapperaient enfin aux sarcasmes de l’Iran visant leur impuissance à résister aux sanctions américaines. Ils échapperaient aussi aux reproches de Washington sur leur absence de solidarité avec l’Amérique. N’étant plus, les uns dans l’Accord, les autres dehors, il serait plus aisé aux Européens de se rapprocher de l’administration américaine, voire de présenter avec elle un front commun. Et Donald Trump, qui a toujours expliqué qu’on ne pourrait négocier utilement avec l’Iran qu’après le démantèlement du JCPOA, verrait enfin son vœu exaucé. En somme, du mal pourrait sortir le bien, ou du moins un espoir de bien. Et surtout, avec la perspective d’un allègement des sanctions, un peu de bien pour la population iranienne, qui en a bien besoin.

article publié le 11 décembre 2019 sur le site 




mardi 24 septembre 2019

Iran, États-Unis, Arabie Saoudite : crise et opportunités


Peu importe, au fond qui a attaqué le 14 septembre deux sites pétroliers majeurs en Arabie saoudite : les Houthis seuls ? Conseillés ou pilotés par ces les Iraniens ? Les Iraniens seuls ? Chacun considère, à haute voix ou in petto, que la République islamique est la première responsable. Celle-ci, par une note formelle adressée à l’ambassade de Suisse à Téhéran, représentant les intérêts américains, a certes rejeté l’accusation, mais fait aussi savoir aux États-Unis que toute frappe en réplique serait suivie d’une riposte de large portée. La séquence a dissuadé Saoudiens et Américains d’intervenir. Trump ne viendra pas soutenir son ami le prince héritier Mohammed Ben Salman dans une action militaire. Et donc personne ne bougera.



Américains et Saoudiens dans l’impasse



Voilà donc Américains et Saoudiens prisonniers de leurs contradictions. Donald Trump aimerait voir les Iraniens à genoux mais ne veut pas d’une guerre dans le Golfe persique. 13% à peine des Américains y sont favorables. Cela ferait de nouveaux morts, augmenterait le prix de l’essence à la pompe et détruirait ses chances d’être réélu en 2020. Il se trouve empêtré dans son choix de sortir de l’accord nucléaire de Vienne conclu en 2015 et d’appliquer à l’Iran une politique de « pression maximale ». Celle-ci est devenue une fin en soi, faute d’avoir clarifié à Washington le but ultime recherché : Regime Change ou changement de comportement de la République islamique ? meilleur encadrement ou démantèlement des programmes nucléaire et balistique ? L’échec des sanctions à faire plier le régime, désormais patent, mais l’impossibilité d’imaginer autre chose, ont mis les Américains dans une impasse.



Quant aux Saoudiens, le désastre de leur guerre contre les Houthis au Yémen se retourne à présent contre eux, et plus précisément contre le Prince héritier Mohammed Ben Salman, qui l’a imprudemment lancée en 2015. Les voilà menacés sur leur propre sol, sans que leurs extraordinaires dépenses militaires ni la présence américaine dans la région ne semblent les protéger. La sécurité de sa population se retrouve mise en cause, et aussi sa prospérité, puisqu’elle dépend de la capacité du pays à produire et à exporter paisiblement son pétrole, donc de la paix dans la région. Et cette prospérité conditionne à son tour l’avenir de la dynastie des Saoud, plus fragile à cet égard que la République islamique, qui tient depuis quarante ans le pays sous sa coupe, malgré sanctions, guerre, restrictions et mécontentement de la majorité des Iraniens.



Les dilemmes iraniens



Le régime iranien avait-il anticipé ce qu’il voit comme un brillant succès ? La complexité de l’opération, la précision des frappes sur les installations d’Abqaiq et de Khourais ont laissé les experts pantois, et remis au travail les États-majors de la région et au-delà. La question se pose d’ailleurs de complicités internes ayant guidé au moins certains engins dans leur trajectoire finale sur leur cible. Les Houthis, en revendiquant les frappes, ont fait une allusion à une aide venue de l’intérieur. Encore de quoi inquiéter les Saoudiens.



Mais la satisfaction des dirigeants iraniens ne devrait pas leur faire oublier les dilemmes dont ils sont, eux aussi, prisonniers. La « résistance maximale » qu’ils opposent à la « pression maximale » des Américains, tend à devenir, de même, un but en soi. S’enfermer dans cette posture, comme le font les radicaux du régime, revient à laisser l’initiative à l’adversaire, qu’il s’agisse de la guerre ou de la paix, et plonge indéfiniment l’économie du pays dans le marasme. Aujourd’hui, chacun exige de l’autre l’impossible : aux Américains, les Iraniens demandent la levée immédiate de toutes leurs sanctions ; les Américains demandent en retour aux Iraniens de démontrer qu’ils renoncent pour toujours à l’arme nucléaire et à ses vecteurs, ainsi qu’à leur influence dans la région. Et donc les Iraniens refusent le contact avec Trump et ses séides, considérant que ce serait déjà se soumettre. 


Changement de donne et opportunités


Les frappes en Arabie saoudite viennent toutefois de modifier la donne. Pour quelques semaines peut-être, guère plus, avant que ne s’estompe la marque que ces évènements ont imprimée dans les esprits, le gouvernement iranien dispose de la faculté de faire un pas vers l’adversaire sans donner à l’extérieur, et encore plus à l’intérieur, le sentiment qu’il est en train de plier. Cette opportunité précieuse, éphémère, est à saisir. Les dirigeants de Téhéran y songent d’ailleurs peut-être, si c’est l’Iran, comme on peut le penser, qui a soufflé aux Houthis l’idée de déclarer une trêve dans leurs attaques contre le territoire saoudien. Il faudra voir aussi à quoi ressemble le projet de sécurité et de coopération dans la région que le Président Rouhani devrait proposer bientôt à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations Unies à New-York.



L’on n’en est pas encore à une rencontre Trump-Rouhani. La première étape devrait rechercher les quelques concessions réciproques que les deux parties pourraient avancer : levée au moins partielle de sanctions sur le pétrole, en échange d’un retour à la stricte application de l’accord nucléaire de Vienne pour l’Iran, et encore d’un geste supplémentaire à trouver, suffisamment indolore pour être accepté par les durs du régime, mais suffisamment visible pour permettre à Trump de le présenter comme un brillant succès. La mise en veille d’un paquet de centrifugeuses pourrait peut-être faire l’affaire. Les Français, qui ont déjà beaucoup parlé aux deux parties, auraient là un rôle à jouer. Nul doute que les conversations vont aller bon train à New-York dans les jours qui viennent.



Si une dynamique de réduction des tensions devait ensuite s’enclencher – elle ne pourra ignorer le Yémen –, il deviendrait possible d’imaginer dans les prochains mois une rencontre de format et de niveau à définir, qui permettrait d’aller plus loin. Trump pourrait en tirer profit pour sa campagne présidentielle, mais aussi le gouvernement iranien si elle avait lieu avant les élections législatives annoncées pour février prochain. L’affaiblissement probable dans la période qui s’ouvre de deux des adversaires les plus déterminés d’un rapprochement irano-américain, Benjamin Netanyahou en Israël, Mohammed Ben Salman en Arabie saoudite, jouerait en ce sens, de même, qui sait, qu’un timide glissement de la guerre civile syrienne vers une amorce de solution politique. Pour une fois, les cartes sont dans la main des dirigeants de Téhéran. Sauront-ils mettre de côté leurs querelles de factions pour prendre l’initiative ? Rien n’est moins sûr, mais il n’est pas interdit d’espérer.

(publié le 24 septembre 2019 sur le site Orient XXI)

dimanche 7 juillet 2019

IRAN, ÉTATS-UNIS : LES DERNIÈRES MUTATIONS DE LA CRISE NUCLÉAIRE


(paru le 5 juillet sur le site "Orient XXI")

L’obsession anti-iranienne de la Maison-Blanche aura au moins produit une perle. Elle gît dans un communiqué émis le 1er juillet, suite au franchissement par l’Iran du seuil de 300 kilogrammes d’uranium légèrement enrichi fixé par l’accord signé en 2015 à Vienne avec l’Allemagne, la France, la Chine, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie. On y lit : « Il ne fait guère de doute qu’avant même l’existence de l’Accord, l’Iran en violait les termes ». Sans commentaires… Trois semaines avant, alors que Téhéran avait déjà fait connaître son intention de s’affranchir notamment de ce seuil s’il n’obtenait pas un juste retour sur son adhésion à l’Accord, l’ambassadrice des États-Unis auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) demandait publiquement à l’Iran de « revenir sans délai à ses engagements ». Étonnante injonction venant d’un pays s’étant lui-même affranchi de ses obligations en sortant de l’Accord. Si l’on ajoute toutes les déclarations à l’emporte-pièce, souvent d’ailleurs contradictoires, des responsables américains, il faut remonter à l’époque de la dernière guerre d’Irak pour percevoir dans l’Administration américaine une telle surchauffe mentale. Comment en est-on arrivé là ?

L’étranglement de l’Iran

Pour s’en tenir aux causes immédiates, tout a commencé avec la décision américaine, fin avril, de mettre un terme aux permissions encore accordées à quelques pays d’acheter du pétrole iranien. Désormais l’Iran ne doit plus pouvoir exporter une goutte de pétrole. C’était condamner à l’asphyxie l’économie iranienne. Une semaine auparavant était tombée la l’inscription, hautement humiliante, de l’organisation des Gardiens de la Révolution sur la liste américaine des organisations terroristes étrangères. Un mois plus tard, viendra la décision, elle aussi infâmante, de placer sous sanctions le Guide de la Révolution et tous les responsables lui devant directement leur nomination. Début mai, les Américains entravent pour la première fois le bon fonctionnement de l’Accord de Vienne en interdisant à l’Iran d’exporter, comme il y était expressément autorisé, l’uranium légèrement enrichi et l’eau lourde produits en excédent des plafonds fixés par l’Accord. Puis le 8 mai, jour anniversaire de la sortie américaine de l’Accord, ce sont les exportations iraniennes de fer, d’acier, d’aluminium et de cuivre qui se trouvent empêchées. Début juin, les principales compagnies pétrochimiques iraniennes sont placées sous sanctions. Entre mai et juin, c’est donc une vague sans précédent de nouvelles sanctions qui s’abat sur l’Iran, avec le but avoué de contraindre l’Iran à négocier sur tous les sujets qui fâchent l’Amérique : le nucléaire, mais aussi son programme balistique et son influence dans sa région. Et pour beaucoup de « Faucons », il s’agit, en poussant l’Iran à la faute, de déclencher un enchaînement propre à précipiter, par la guerre ou par un soulèvement intérieur, la chute du régime.

Rendre coup pour coup

Cette dernière volée de sanctions aboutit à un blocus de type moderne, non plus mené par des navires de guerre, mais par un vaste et complexe dispositif de sanctions léonines empêchant pratiquement tout commerce avec l’extérieur. Les cinq partenaires de Téhéran encore présents dans l’Accord réagissent alors sans grand courage : ce sont des « regrets », des « appels à la retenue », mais rien qui puisse faire revenir Washington sur ses pas. L’Iran abandonne dès lors la « patience stratégique » doit il avait fait preuve. Il rend désormais coup pour coup -- mais de façon suffisamment calculée pour placer chacun devant ses responsabilités. Après l’interdiction d’exporter son pétrole, émise le 22 avril, c’est très vraisemblablement lui qui inflige le 12 mai des dommages à quatre navires pétroliers au large des Émirats arabes unis. Suite aux sanctions du 7 juin contre son industrie pétrochimique, viennent le 13 de nouvelles attaques contre deux navires en Mer d’Oman : dans les deux circonstances, pas de mort, des dégâts légers, donc avertissement sans frais. L’Iran avait dit à plusieurs reprises que s’il ne parvenait pas à exporter son pétrole, personne dans le Golfe persique n’y parviendrait. Le 3 mai, les États-Unis interdisent à l’Iran d’exporter son uranium et son eau lourde excédentaires. Le 8, Téhéran répond qu’il s’affranchit des deux plafonds fixés sur ces produits par l’accord de Vienne, et qu’il prendra d’autres initiatives –enrichissement d’uranium au-delà du seuil de 3, 67% fixé par l’Accord, relance d’un projet de réacteur à l’eau lourde fortement plutonigène – si ses partenaires ne parviennent pas dans les soixante jours à desserrer l’étau américain. Enfin, dès la mise au pilori des Gardiens de la Révolution, l’Iran met en alerte ses forces et celles de ses alliés : milices irakiennes, Hezbollah, peut-être d’autres. Les Américains ripostent en renforçant leurs effectifs dans la Péninsule arabique. Pas intimidés, les Iraniens abattent le 20 juin un drone américain en mission d’observation de leur territoire. Les Américains préparent des représailles, mais Trump arrête au dernier moment l’opération. Personne ne veut franchir la ligne rouge du premier mort, au-delà de laquelle on entrerait dans l’inconnu : pour la région, mais aussi pour la vie politique américaine, alors qu’approche une nouvelle élection présidentielle. L’escalade marque une pause.

Retour au nucléaire

L’attention, dès lors, se concentre à nouveau sur le nucléaire. Le 1er juillet, l’Iran annonce avoir franchi le seuil des 300 kilogrammes d’uranium légèrement enrichi. La nouvelle fait le tour du monde. En réalité, la démarche est encore, à ce stade, symbolique. Téhéran répète à l’envi qu’il n’abandonne pas l’Accord de Vienne  : cette transgression, et celles qui pourraient venir, seront immédiatement annulées dès que ses partenaires seront parvenus à alléger l’effet des sanctions américaines.

De fait, il n’y a pas péril en la demeure tant que l’Iran ne se rapproche pas d’un stock d’une tonne d’uranium légèrement enrichi, quantité nécessaire pour produire, au prix d’un enrichissement supplémentaire, la vingtaine de kilogrammes d’uranium enrichi à 90% permettant de confectionner une première bombe. Encore faut-il la fabriquer, ce qui prendrait un certain nombre de mois. Mieux vaudrait d’ailleurs en posséder au moins deux ou trois, car une seule, une fois testée, laisserait l’Iran vulnérable. L’échelle de temps est sans doute ici de trois à cinq ans.

Quant à la production d’eau lourde en dépassement du seuil de 130 tonnes, elle ne présente aucun danger à court ou moyen terme. Elle n’a en effet d’utilité qu’employée dans un réacteur de type hautement plutonigène – la production de plutonium est la deuxième voie vers la bombe --, qui reste à mettre en œuvre. Encore faut-il le faire fonctionner un ou deux ans, puis, dans des installations spéciales, elles aussi à construire, extraire le plutonium généré dans l’uranium naturel ayant servi de combustible. L’échelle de temps est là de 10 à 15 ans.

Dans l’immédiat, un geste de la part de l’Iran justifierait l’expression d’une grave inquiétude, et la prise de mesures de rétorsion. Ce serait de chasser les inspecteurs de l’AIEA qui surveillent ses installations nucléaires et leur production. La Corée du Nord l’a fait en décembre 2002, s’ouvrant la voie vers la bombe. Mais rien n’indique que l’Iran aille en ce sens.

Une urgence diplomatique

Tout ceci pour dire, non qu’il n’y a pas urgence, mais que celle-ci relève de la diplomatie, non des frappes et de la guerre. Nous voilà ramenés à la question : comment convaincre l’Iran de revenir au respect de l’Accord de Vienne ?

Certainement pas par des pressions additionnelles telles que l'envoi du dossier iranien au Conseil de sécurité, et le retour de sanctions des Nations Unies et de sanctions européennes. L’Iran se crisperait aussitôt et sortirait carrément de l’Accord. Non, la seule voie ouverte est d’offrir à l’Iran au moins une partie des bénéfices qu’il escomptait de son adhésion à cet Accord. Les partenaires de l’Iran l’ont d’ailleurs bien compris.

Déjà, les Européens ont mis à grand peine au point un dispositif de troc évitant à leurs transactions de passer par le dollar, facteur déclenchant des sanctions américaines. Celui-ci, baptisé INSTEX, vient tout juste d’être déclaré opérationnel. Mais son rendement restera, pour un temps indéfini, modeste. Les grandes sociétés européennes, et même les moyennes, très exposées aux sanctions américaines, n’ont pas l’intention d’y recourir. Il ne servira donc pas à acheter du pétrole iranien, pour lequel Téhéran cherche désespérément des acquéreurs. Tout juste permettra-t-il de vendre des produits médicaux et alimentaires, exemptés de sanctions pour raisons humanitaires.

Les Russes, les Chinois, pourraient-ils être plus efficaces ? Les premiers ont laissé entendre qu’ils aideraient les Iraniens à vendre leur pétrole. L’on n’en sait pas plus pour le moment. Les Chinois, gros clients de pétrole iranien, ont dit qu’ils ne se soumettraient pas aux « sanctions illégales » américaines. Mais, engagés dans une négociation commerciale délicate avec les États-Unis, ils doivent veiller à ne pas compromettre leurs chances de succès. En tout état de cause, Russes et Chinois ne paieront les Iraniens qu’en monnaie nationale, en faisant des clients captifs. Les solutions qu’ils apporteront, même bienvenues, seront donc imparfaites.

Les Iraniens continuent donc d’attendre beaucoup de l’Europe, trop sans doute. Elle ne convaincra pas Donald Trump de revenir dans l’Accord de Vienne, ni les Iraniens de le renégocier. Reste une voie étroite, celle de concessions mutuelles limitées que chaque côté pourrait présenter comme une victoire. Trump, au fond, serait heureux de pouvoir afficher à l’approche de l’élection présidentielle le succès diplomatique qui manque à son palmarès. Les Iraniens seraient soulagés de tout répit qui leur serait accordé. Des exemptions pétrolières contre un ralentissement de leur programme nucléaire devraient faire l’affaire. Encore faut-il que les Européens acceptent de jouer les intermédiaires, donc de prendre des risques. Tout est encore possible, pour le meilleur ou pour le pire.

jeudi 30 mai 2019

Crise du nucléaire iranien : encore temps d’éviter le pire


(article paru le 27 mai 2019 dans "la Croix")

Les dernières attaques de Washington contre l’accord nucléaire de 2015, dit JCPOA, visent pour la première fois le cœur du dispositif. Elles menacent en effet d’interdire à l’Iran d’exporter l’uranium légèrement enrichi et l’eau lourde qu’il produirait au-delà des plafonds fixés par le JCPOA. De plus, le Département d’État demande à l’Iran « de mettre fin à toutes ses activités sensibles… y compris l’enrichissement de l’uranium. » Nous revoilà à la case départ, en 2003, quand John Bolton, déjà lui, harcelait les Européens pour qu’ils obtiennent de Téhéran l’acceptation de la fameuse formule « zéro centrifugeuse ». Les chances étaient égales à zéro. Elles le sont encore aujourd’hui.

Primum non nocere

Les partenaires de l’Iran restés dans le JCPOA après le départ américain (Allemagne, Grande-Bretagne, France, Chine, Russie) doivent d’abord désamorcer toute tension. Inutile de parler d’« ultimatum  quand le Président Rouhani annonce qu’il va revenir sur certains engagements faute d’un allègement rapide des sanctions américaines. C’est plutôt un appel au secours.

L’Iran doit aussi faire un effort. Pour se protéger des dernières menaces américaines, il peut rediluer en uranium naturel l’uranium enrichi excédentaire qu’il ne pourrait plus exporter. De même pour son eau lourde excédentaire, qui pourrait être rediluée en eau ordinaire. l’Iran n’a aucun besoin d’accumuler, avec ses centrifugeuses obsolètes, d’importantes quantités d’uranium légèrement enrichi dont il n’a pas d’usage à court terme. Mieux vaudrait se concentrer, comme le permet le JCPOA, sur la mise au point de centrifugeuses plus performantes. Et au lieu de relancer la construction du réacteur à uranium naturel auquel il a renoncé en adhérant au JCPOA, il ferait mieux d’inciter ses partenaires à accélérer la construction du réacteur de remplacement qu’ils lui ont promis.

Vers une sortie de crise ?

Mais l’essentiel du problème est à Washington, où s’entend la volonté d’en découdre. La tension monte dans le Golfe persique. Les Européens peuvent-ils modifier le cours des choses ? Ils ne convaincront pas les États-Unis de réintégrer le JCPOA, ni les Iraniens de le renégocier. Mais ils peuvent mettre à profit l’aspiration de Donald Trump à démontrer son « art du deal » par un arrangement avec Téhéran, si possible avant l’élection présidentielle de 2020. Un accord limité ferait l’affaire, s’il profite à l’Amérique et réduit le risque iranien de prolifération. Les Européens ont là un rôle d’« honnête courtier » à jouer.

Ce que les Américains peuvent donner

Washington pourrait, par exemple, ne plus bloquer la vente à l’Iran d’avions commerciaux, qui avait été autorisée par le JCPOA. Avant la sortie américaine de l’accord, Boeing et Airbus avaient commencé à négocier la livraison d’une centaine d’avions chacun. La relance de cette affaire bénéficierait à l’Iran, dont la flotte a été mise à mal par de longues sanctions, mais aussi à Boeing, qui vit une passe difficile. La perspective de milliers d’emplois nouveaux dans l’industrie aéronautique serait bienvenue en année électorale américaine. Et l’économie européenne y gagnerait aussi.

Mais pour acheter des avions, il faut des dollars. Les Américains pourraient donc desserrer leurs sanctions sur le pétrole iranien. La tension baisserait sur les marchés internationaux et le prix de l’essence aux pompes américaines baisserait aussi : encore un point utile à la veille d’élections.

Pour payer des avions, il faut enfin un système bancaire. Il serait donc logique de desserrer aussi les sanctions sur les banques iraniennes, une fois l’Iran en conformité avec les normes internationales sur le financement du terrorisme.

Ce que les Iraniens peuvent donner

Que pourraient offrir les Iraniens en échange ? Sur le dernier point, l’adoption de normes anti-terroristes fait polémique à Téhéran. Au Guide de débloquer la situation. Mais ce ne serait pas assez pour les Américains.

Comme la lettre volée d’Edgar Poe, la solution est sous nos yeux. Puisque l’Iran, en vertu du JCPOA, ne peut conserver plus de 300 kilogrammes d’uranium légèrement enrichi, nul besoin de faire tourner les 5.000 centrifugeuses qu’autorise cet accord. 1.500 suffiraient amplement. À nouveau, l’intérêt de l’Iran n’est pas d’activer un maximum de centrifugeuses d’un modèle des années 1970, mais de développer un modèle plus performant pour le jour où le JCPOA arrivera à expiration. Téhéran peut arrêter sans frais les deux tiers de ses centrifugeuses tant que les Américains tiendront leurs propres promesses.

Un accord pragmatique est donc à portée. Donald Trump proclamerait avoir tiré de l’Iran plus qu’Obama, sans avoir rien donné qui n’était déjà dans le JCPOA. Rouhani dirait avoir obtenu un allègement des sanctions américaines sans obérer l’avenir du programme nucléaire. Si les Européens parvenaient à nouer tous ces fils, ils auraient désamorcé une sérieuse crise de notre époque.