vendredi 26 mai 2017

Rouhani : la victoire, et après?



célébration de la victoire de Rouhani àTéhéran (photographie de l'auteur)


Hassan Rouhani vient donc d'être réélu pour un deuxième mandat présidentiel avec 61% des voix exprimées, contre 39% à son principal adversaire, Ebrahim Raïssi. C'est un score supérieur à l'attente des observateurs. Le Guide de la Révolution, Ali Khamenei, et le corps des Pasdaran n'ont pas cherché à peser sur le résultat de l'élection, malgré leur proximité avec Ebrahim Raïssi, candidat ultra-conservateur, président de la très puissante fondation Astan e Qods, en charge du mausolée de l'Imam Reza à Machhad. Après la gestion calamiteuse de l'élection présidentielle de 2009, qui avait fait descendre des millions d'Iraniens dans la rue, le cœur du régime semble avoir définitivement compris qu'il y avait des pratiques auxquelles il valait mieux renoncer s'il ne voulait pas mettre à nouveau les institutions en péril. Déjà, d'ailleurs, en 2013, lors de la première élection à la présidence d'Hassan Rouhani, la population avait été satisfaite du déroulement de l'élection. La République islamique est donc capable d'apprendre et d'évoluer.

L'importance de la participation

La participation électorale a atteint le chiffre de 73%, chiffre élevé pour l'Iran. Seul Khatami avait mieux fait en 1997, avec une participation de 80%. Ce taux est l'un des éléments clefs de l'élection. En effet, les faibles participations tendent en Iran à favoriser l'expression des fidèles du régime, les plus motivés pour se rendre en toutes circonstances dans les bureaux de vote. En revanche, les modérés, les réformateurs, les plus sceptiques à l'égard des institutions, ne se déplacent en nombre que convaincus de l'importance de l'enjeu. Cela a été le cas cette fois-ci. La personnalité de Raïssi, profondément réactionnaire, marquée par un lourd passé de procureur impitoyable aux ennemis de la Révolution, et se lançant dans un discours de plus en plus populiste, a produit chez les Iraniens les plus évolués l'effet d'un repoussoir, un peu, mutatis mutandis, à l'image de Marine le Pen en France. Le principal slogan de la campagne de Rouhani, "nous ne ferons pas machine arrière", cristallisait bien ce sentiment. Et Rouhani s'est enhardi au fil de ses prises de parole, s'en prenant aux Pasdaran, s'engageant à rechercher la levée des dernières sanctions frappant l'Iran, promettant de nouveaux progrès en matière de libertés, prenant parti pour une détente dans les relations avec le monde extérieur.

Ce discours a porté. Rouhani, initialement positionné comme centriste modéré, a réussi à rallier l'ensemble du camp réformateur. Le verdict des urnes a été sans appel, et s'est aussi traduit dans le résultat des élections municipales, qui se tenaient le même jour. De grandes villes conservatrices ont basculé du côté des soutiens de Rouhani, comme Ispahan ou Machhad. A Téhéran aussi, les conservateurs vont passer la main aux réformateurs. Plus de femmes qu'auparavant se sont portées candidates, et elles seront plus nombreuses à siéger dans les conseils municipaux. Le soir de l'annonce des résultats, des foules pacifiques ont manifesté en une atmosphère de liesse bon enfant dans tous les coins du pays. Décidément, l'Iran bouge et se place à l'avant-garde de sa région en matière de pratiques démocratiques. Même s'il y a encore du chemin à faire, le contraste est saisissant avec l'état de la vie politique dans les pays voisins de la Péninsule arabique, pourtant grands amis de l'Occident.

Consolider la victoire

Mais maintenant, il va falloir transformer cet essai. Rouhani parviendra-t-il à échapper à la malédiction du deuxième mandat qui a frappé ses deux derniers prédécesseurs ? Ahmadinejad, bien qu'initialement soutenu par le cœur du régime, avait fini par se brouiller avec à peu près tout le monde et par perdre toute capacité d'agir. Avant lui, Khatami avait vu tous les projets de réforme qu'il avait fait passer au Parlement bloqués par le Conseil des gardiens de la Constitution. Ahmadinejad, qui a tenté de se présenter à la dernière élection présidentielle, a été disqualifié d'emblée, comme d'ailleurs l'avait été en 2013 Ali Akbar Rafsandjani, également ancien président de la République. Khatami, lui, est interdit de parole et d'image sur tous les médias iraniens. Décidément, Président de la République est un métier à risque en Iran. Dans l'immédiat, nul doute que le cœur du régime va tenter de neutraliser tous les efforts de réforme et d'ouverture annoncés par Hassan Rouhani, considérant qu'il a joué son rôle historique en concluant l'accord nucléaire de 2015, et qu'il serait désormais bien inspiré de consacrer à la gestion des affaires courantes.

Certes, Rouhani peut faire le pari d'une disparition prochaine du Guide de la Révolution, Ali Khamenei, âgé et malade, ce qui rebattrait le jeu de cartes. Mais ce serait une façon de s'en remettre entièrement à la Providence. Le Guide travaille d'ailleurs en ce moment même à assurer sa succession par quelqu'un à son image. A supposer que cette succession intervienne à bref délai, rien ne garantit donc que la tâche de Rouhani s'en trouverait facilitée.

Les combats à venir

S'il ne veut pas finir rejeté par ses électeurs, s'il veut tenir les promesses déjà lancées lors de sa première élection en 2013 et qu'il vient de renouveler, Rouhani va devoir passer en force et casser quelques codes de la République islamique. Il perçoit les possibilités d'interaction entre les progrès en interne et les progrès dans la relation extérieure. Il sait qu'il doit labourer en même temps ces deux terrains. Heureusement, en dépit de redoutables obstacles, quelques avancées à forte portée symbolique, mais aussi à effets concrets, sont à sa portée.

Sur le front intérieur par exemple, la commission des lois du Parlement iranien a déjà pris position en faveur de l'abolition de la peine de mort pour trafic de drogue. L'introduction de cet amendement dans la loi pénale réduirait d'environ 90% les exécutions en Iran, ce qui ramènerait leur nombre à quelques dizaines par an au lieu de plusieurs centaines, peut-être mille, voire plus, à ce jour. Même si c'est encore trop, c'en serait fini de l'image désastreuse de l'Iran comme premier ou deuxième pays au monde pour les exécutions judiciaires rapportées au nombre d'habitants.

Sur le front extérieur, deux gestes spectaculaires permettraient à l'Iran d'étonner les plus hostiles à son égard et de se poser d'emblée en précurseur dans sa région en matière de prolifération nucléaire et balistique. Et ces gestes ne mettraient pas en péril les fondamentaux de la République islamique.

Le premier serait d'adhérer au Traité pour l'interdiction complète des essais nucléaires (TICE, ou CTBT en anglais). l'Iran, en ratifiant ce traité qu'il a déjà signé, ne contracterait aucune obligation nouvelle, puisqu'il a déjà renoncé à acquérir l'arme atomique en adhérant au Traité de non-prolifération nucléaire. Mais il donnerait l'exemple dans son voisinage, et même au-delà, puisque ni l'Arabie saoudite, ni l'Égypte, ni la Syrie, ni Israël, ni même les États-Unis ou la Chine n'ont encore adhéré à ce traité. A noter d'ailleurs que l'Iran avait déjà accepté au tournant du siècle l'installation sur son sol de dispositifs de détection d'explosions nucléaires dans le cadre du TICE. Il pourrait alors les réactiver. Ce serait un signal positif supplémentaire vers le monde extérieur.

Le second geste serait d'adhérer au Code de conduite contre la prolifération des missiles balistiques, adopté en 2002 à la Haye. Ce code oblige, pour l'essentiel, les signataires à faire connaître chaque année les lignes générales de leurs programmes de missiles balistiques et de lanceurs spatiaux, ainsi que les sites de lancement utilisés, et à notifier à l'avance les tirs prévus. A l'époque de l'observation satellitaire, ces simples mesures de transparence ne pèseraient en rien sur les choix de l'Iran en matière balistique. Les programmes en ce domaine, sont gérés, comme on le sait, par les Pasdaran. Rouhani devrait pouvoir vaincre les résistances de ces derniers. Il y était, après tout, parvenu en 2003, lorsqu'il s'occupait du dossier nucléaire et qu'il avait obtenu des Pasdaran l'arrêt de leurs activités nucléaires non déclarées. S'il réussissait, l'Iran, là encore, se placerait en pointe dans sa région puisqu'aucun pays de la Péninsule arabique n'a encore adhéré à ce code de conduite, non plus que l'Égypte, la Jordanie, Israël, le Liban, ou la Syrie.

Le rôle de l'Europe

Si l'on poursuit la prospective, il faudrait alors que de tels gestes soient à la fois encouragés et suivis de retour. Il n'est guère possible dans l'immédiat d'attendre quoi que ce soit des États-Unis, sinon le maintien en vie de l'accord nucléaire de 2015, ce qui serait déjà beaucoup. Israël devrait déjà trouver dans ces signaux l'indication que l'Iran ne souhaite plus se positionner en "menace existentielle" de l'État hébreu, ce qui d'ailleurs embarrasserait plutôt M.Netanyahu. l'Europe, elle, a les moyens d'œuvrer, sur de telles bases, à une détente entre l'Iran et le monde extérieur. Voilà un chantier qui devrait pouvoir mobiliser la nouvelle administration française, si elle souhaite contribuer, comme elle l'a laissé entendre, aux progrès de la paix au Moyen-Orient.

paru le 25 mai sur le site Boulevard Extérieur

mercredi 12 avril 2017

JOURS TRANQUILLES A TEHERAN APRES LA FRAPPE AMERICAINE


Au sortir des fêtes de Norouz, la République islamique d'Iran a réagi de façon, somme toute, mesurée à la frappe décidée par Donald Trump sur la base aérienne militaire syrienne de Shayrat, menée elle-même en riposte au bombardement au gaz sarin intervenu sur Khan Cheikhoun. À la suite de la première attaque, le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères, rappelant que l'Iran avait lui-même été lourdement victime de l'arme chimique du temps de sa guerre contre Saddam Hussein, avait exprimé sa condamnation de tout usage de telles armes, "quels qu'en soient les auteurs et les victimes". Après l'intervention américaine, le Président Rouhani et le Ministre des Affaires étrangères Zarif se sont relayés pour dénoncer une violation de la loi internationale et une action faisant le jeu des "terroristes", pour réclamer aussi une commission d'enquête – "sans les Américains" –  afin de rechercher l'origine des armes chimiques utilisées à Khan Sheikhoun. Ali Khamenei, Guide suprême de la Révolution islamique, a pour sa part qualifié d'"erreur stratégique" l'intervention américaine. Il en a profité pour rappeler que "d'anciens officiels américains avaient créé ou aidé Daesh", ajoutant : "…et les officiels actuels sont en train de renforcer Daesh et ses semblables".

Des Gardiens dans le collimateur

Il est à noter que la hiérarchie de l'Organisation des gardiens de la Révolution islamique, ou Pasdaran, garde prétorienne du Régime, est restée jusqu'à présent silencieuse. Elle est pourtant prompte d'ordinaire à s'exprimer sur ce genre de sujet, sans craindre les escalades, du moins verbales. Se tait-elle sur instruction ? Il est vrai qu'elle est dans le collimateur de la nouvelle administration américaine. De façon générale, pour son rôle très concret dans le soutien iranien à Bachar el Assad, au Hezbollah libanais, aux Houthis yéménites, et à d'autres encore. Plus précisément pour sa mise en œuvre récente de plusieurs tirs balistiques, jugés contraires à l'appel formulé par le Conseil de sécurité dans la foulée de l'accord nucléaire conclu en juillet 2015. Et aussi pour des incidents répétés dans les eaux du Golfe persique, où les vedettes des Pasdaran ont pris l'habitude de venir narguer les navires américains. Durant sa campagne, Donald Trump avait exprimé son intention de "faire gicler hors d'eau" les auteurs de ces provocations.

En outre, le Congrès américain a sur le feu deux projets de loi, l'un présenté au Sénat, l'autre à la Chambre des représentants, visant en particulier à punir l'Iran pour la poursuite de ses activités balistiques. La fusion et l'aboutissement de ces projets risquent de menacer la survie de l'accord nucléaire de 2015, l'Iran pouvant être amené à juger que les États-Unis auraient alors rompu leur engagement de veiller à lui maintenir "le plein bénéfice de la levée des sanctions" prévu par l'accord. De plus, le projet soumis au Sénat prévoit de placer les Gardiens de la Révolution islamique sous le coup des sanctions applicables aux organisations terroristes. Ce serait une première pour une entité d'État, avec des effets juridiques et pratiques malaisément contrôlables. La première victime pourrait en être la coordination jugée utile, à un moment ou à un autre, entre Iraniens et Américains dans la lutte contre Daesh. Et quid des répliques, visibles ou plus vraisemblablement masquées, aux effets d'une telle désignation, auxquelles pourraient se laisser aller les Pasdaran ?

Élections à l'horizon

Dans l'immédiat toutefois, le Sénat semble avoir mis en veilleuse la procédure d'adoption de son projet de loi, pour tenir compte, selon le président de sa Commission des affaires étrangères, des possibles réactions de l'Union européenne et de la proximité des élections présidentielles iraniennes. De fait, le premier tour de cette élection arrive bientôt, le 19 mai. Nul doute que le Président Rouhani s'apprête à briguer un deuxième mandat. Même s'il se présente en position favorable, grâce notamment à l'incapacité de ses adversaires conservateurs à se mettre d'accord sur une candidature unique, il est néanmoins fragilisé par au moins deux facteurs. Le seul élément incontestable de son bilan est la conclusion de l'accord nucléaire de 2015 avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l'Allemagne. Mais l'attente populaire d'un retour de la prospérité à la suite de la levée des sanctions internationales s'est trouvée déçue par la lenteur avec laquelle se démantèlent les multiples obstacles mis en place par les États-Unis et les Européens durant les années d'isolement de l'Iran. Beaucoup de ces obstacles, à la fois psychologiques et juridiques, sont encore en place. En outre, les espoirs qu'Hassan Rouhani avait soulevés en matière d'ouverture de la société, d'avancées dans le domaine des libertés publiques et des droits de l'Homme, sont restés lettre morte, en raison du blocage systématique de toutes initiatives en ce sens par le cœur conservateur du régime.

La lente progression du principe de réalité

Ceci pour dire qu'en effet, toute nouvelle mesure punitive prise à Washington qui viendrait ajouter aux difficultés d'Hassan Rouhani, partisan discret d'un apaisement des tensions avec Washington, aurait un effet contre-productif en renforçant ses adversaires. Même les parlementaires américains les plus hostiles à ce pays semblent l'avoir compris. Et l'administration de Donald Trump aussi, puisque l'entourage de ce dernier a fait tout récemment passer le message que la dénonciation de l'accord nucléaire conclu par Obama, pourtant "le pire jamais conclu par les États-Unis", n'était pas à l'ordre du jour.

Nul doute, donc, que l'on parie du côté iranien sur la progression du principe de réalité dans l'esprit de Donald Trump, au fil de la période d'apprentissage dans laquelle celui-ci se trouve engagé. L'on doit se dire ainsi à Téhéran, et peut-être ailleurs, que le bombardement de la base de Shayrat va vite montrer ses limites, y compris aux yeux de son instigateur. Le geste ne pouvait être que symbolique, à partir du moment où les Russes avaient été prévenus et la base, pour l'essentiel, évacuée. D'ailleurs, des avions syriens en ont décollé un jour à peine suivant l'intervention américaine. La répétition d'une telle frappe ne pourrait produire, au mieux, que d'autres coups d'épée dans l'eau. Et l'action de la coalition internationale menée par les Etats-Unis pour lutter contre Daesh va se trouver compliquée, tant que les Russes maintiendront coupée la ligne d'échange d'informations sur les activités, notamment aériennes, des uns et des autres, qui permettait d'éviter les risques d'affrontement par accident. Téhéran, qui a ses habitudes dans le temps long, doit se dire que le soulagement libérateur du passage à l'acte finira par se dissiper chez ses auteurs. Il pourra alors observer sans déplaisir la difficulté pour les Américains à naviguer entre le risque de glissade vers l'insignifiance et les risques encore plus lourds de l'escalade de la violence.

publié le 11 avril 2017 dans Boulevard Extérieur

mercredi 21 décembre 2016

Alep, point haut de l'aventure iranienne en Syrie

le Général Pasdar Soleimani en compagnie
 de miliciens chiites irakiens à Alep
La République islamique d'Iran savoure en ce moment l'accomplissement de "la promesse divine" qu'est la victoire d'Alep. En son sein, les Pasdaran, ou Gardiens de la Révolution, ont beaucoup donné d'eux-mêmes depuis cinq ans, soutenant à bout de bras la vacillante armée de Bachar el Assad, formant des forces d'appoint sur place, et surtout faisant venir du Liban des milliers de combattants du Hezbollah, d'Irak des miliciens chiites, ou encore d'Iran et d'Afghanistan de pauvres Afghans en quête de subsistance et de statut.

L'Iran, au cas où il aurait parfois douté, se trouve conforté dans ses objectifs et ses analyses : pas question, bien entendu, de laisser s'installer en Syrie des sortes de néo-Talibans, qui ne manqueraient pas, une fois aux commandes, d'écraser toutes les minorités du pays, puis de revendiquer le Liban, d'aller aussi déstabiliser l'Irak voisin pour y détruire les sanctuaires les plus sacrés du chiisme, et d'arriver enfin aux portes de l'Iran : tout ceci avec le soutien plus ou moins avoué, mais en tous cas massif, de l'Arabie saoudite, obsédée par la menace perse et chiite.

Les Iraniens ne se font pourtant pas d'illusions sur la personnalité de Bachar. Ils l'ont critiqué à mots à peine couverts pour la brutalité de sa réaction en 2011, lorsque le soulèvement populaire était encore pacifique. Ils lui ont au moins une fois proposé, en vain, de l'installer ailleurs. Mais comme leurs dirigeants le disent régulièrement à leurs interlocuteurs occidentaux : s'il part demain, qui mettez-vous à sa place ? Et devant le silence qui leur répond, ils poursuivent : si vous vous en remettez alors au résultat d'un processus de transition, pourquoi l'en éliminer d'emblée ? S'il est aussi haï que vous le dites, notamment chez les Sunnites arabes, qui forment plus de 60% de la population syrienne, pourquoi refuser de le laisser concourir dans une élection générale organisée par les Nations-Unies et surveillée par la communauté internationale ?

Affichant son bon droit, et la conviction d'être le plus constant et le plus déterminé dans la lutte contre le terrorisme, le régime iranien sait en même temps que sa victoire est fragile. D'abord parce qu'il faut la partager avec plus fort que lui : la Russie. Certes, celle-ci était indispensable. A l'été 2015, le Général Soleimani, responsable des opérations des Pasdaran en Syrie et en Irak, était allé à Moscou pour représenter l'état d'épuisement de l'armée syrienne et le risque réel de voir Bachar balayé à court terme. Poutine, qui comprend immédiatement le danger pour la présence russe sur la côte méditerranéenne, à Latakieh et Tartous, est convaincu d'intervenir. Mais avec le sentiment aujourd'hui d'être le vrai vainqueur. La Russie va jusqu'à oublier de s'assurer de l'accord des Iraniens et des Syriens lorsqu'elle arrête avec les services turcs, au contact des différentes factions de l'opposition armée, les modalités d'évacuation des civils et des rebelles demeurés dans Alep-est. D'où le blocage du processus par les milices pro-iraniennes, avec l'exigence d'obtenir en échange l'évacuation de populations chiites assiégées par les insurgés dans deux bourgades situées à quelque 50 kilomètres au sud-ouest d'Alep. Autre vexation pour l'Iran, être invité par les Russes à Moscou pour discuter de l'avenir de la Syrie non pas seul, ou avec le gouvernement de Damas, mais avec… la Turquie, soutien de tous les Jihadistes depuis le début de l'insurrection !

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Après Alep

Et puis les Iraniens savent bien que la victoire d'Alep est loin d'avoir tout réglé. S'ils en avaient besoin, la mort d'un général Pasdar il y a quelques jours lors de la reprise de Palmyre par Da'esh est là pour le leur rappeler. S'il fallait reconquérir tous les territoires échappant encore au régime syrien, d'interminables combats seraient à prévoir. Les Russes le savent aussi. Ils ont rappelé à Assad, qui affiche encore l'objectif de reprendre le contrôle de l'ensemble du pays, qu'il n'y a pas de solution militaire au conflit. C'est sans doute la raison pour laquelle ils ont décidé de préserver l'avenir en laissant partir les derniers rebelles d'Alep, plutôt que de les écraser. Les Russes plaident donc pour des concessions à l'opposition et un processus inclusif de retour à la paix, avec la constitution d'une union nationale en vue d'œuvrer à l'éradication de Da'esh. Cette tâche à elle seule, si l'Iran et ses amis veulent rester dans le jeu, implique encore des sacrifices, alors qu'un mouvement comme le Hezbollah libanais, qui a joué un rôle décisif dans les moments les plus sombres, a déjà payé un très lourd tribut à la guerre civile syrienne et ne pourra être éternellement sollicité.

Enfin, il y a l'inconnue de la nouvelle administration américaine. Trump a laissé entendre que l'élimination de Da'esh était sa toute première priorité et qu'il n'écartait pas l'idée de chercher à cette fin un terrain d'entente avec la Russie et même avec Bachar. La Turquie, si elle obtient des garanties sur la contention des Kurdes de Syrie, pourrait aussi se joindre à la partie. Quelle serait dans un tel dispositif la place de l'Iran ? Certes, les Iraniens interviennent en Irak, soutenant les milices chiites dans la bataille de Mossoul, où se retrouvent aussi les Américains, mais ils n'y sont pas aussi près du terrain, aussi associés au quotidien du combat qu'en Syrie. Si les Etats-Unis et la Russie se mettaient à agir ensemble en Syrie, l'Iran pourrait être confiné à un rôle secondaire, ou, s'il intervient en force, s'apercevoir qu'il tire finalement les marrons du feu pour l'Amérique.

La victoire d'Alep pourrait donc être pour l'Iran le point haut de son aventure syrienne. Sa première préoccupation devrait être de consolider sa position, de rester un élément incontournable des solutions à venir, plutôt que d'aller vers de nouvelles conquêtes. D'autant que la population iranienne pourrait se lasser de ces expéditions sans fin, comme du soutien à fonds perdus du régime d'Assad. Certes, les interventions en Syrie et en Irak lui sont présentées comme visant à assurer la protection de l'Iran contre des entreprises terroristes, et elle adhère à cette vision des choses. Mais si, dans l'euphorie de la victoire d'Alep, ce discours en venait à dériver vers l'idée que l'Iran est en position de dominer l'ensemble de la région, les gens ne seraient plus preneurs. Comme dans tant de pays, la population s'intéresse d'abord à sa situation économique. Elle attend une relance avec une impatience croissante depuis la conclusion en juillet 2015 de l'accord de Vienne sur le nucléaire, ayant permis la levée des premières sanctions. Il ne faudrait pas que cette reprise se trouve compromise par l'ouverture de crises inutiles. Il y a déjà suffisamment à faire pour protéger cet accord fragile, et encore plus fragilisé par l'élection de Donald Trump. C'est là-dessus que l'opinion se positionnera lors des élections présidentielles du printemps prochain, qui verront Hassan Rouhani concourir pour un deuxième mandat. C'est là qu'elle attend du résultat.

Boulevard Extérieur

vendredi 25 novembre 2016

Trump et l'accord nucléaire : l'Iran, l'Europe, la France

Sur l’accord nucléaire avec l’Iran, dit « JCPOA » (Joint Comprehensive Plan of Action) ou encore « Accord de Vienne », Donald Trump a dit à peu près tout et son contraire. Il l’a présenté comme « le pire accord » jamais signé par les États-Unis. Après avoir promis de le « déchirer » dès son arrivée à la Maison Blanche, il a semblé s’orienter vers l’idée d’une application sans concession, et aussi d’une renégociation. Mais il est improbable que les Iraniens se laissent entraîner dans une direction dont ils ne peuvent rien attendre de bon.

           Une sortie facile


De fait, même si Trump, confronté au principe de réalité, hésite à sortir de l’accord, il pourra y être poussé par les éléments les plus radicaux de son entourage, et aussi par un Congrès qui reste viscéralement hostile à l’Iran. Et le pas peut être aisément franchi de plusieurs façons. Il suffirait ainsi que Trump s’abstienne d’opposer son veto, ou même d’utiliser son pouvoir de suspension temporaire (waiver) à l’égard des sanctions que le Congrès pourrait voter en contravention avec l’accord de Vienne. Plusieurs projets de loi vont déjà en ce sens. 
Il suffirait aussi qu’il annule ou, plus simple encore, qu’il s’abstienne de renouveler à leur date d’expiration les waivers édictés par Obama pour suspendre les nombreuses sanctions adoptées au fil des années par le Congrès qui se sont trouvées contraires au JCPOA lorsque celui-ci est entré en vigueur, début 2016.
Enfin, il pourrait, à sa seule initiative, extraire les Etats-Unis de l’accord de Vienne par une simple déclaration de retrait. En effet, le JCPOA n’est lui-même qu’une déclaration d’intentions oralement adoptée par sept participants (l’Iran, les États-Unis, la Russie, la Chine, et trois Européens : Allemagne, France, Royaume-Uni). Il n’a fait l’objet d’aucune signature, et à plus forte raison d’aucune ratification.
Certes, l’Accord de Vienne a été, quelques jours après la conclusion de la négociation, approuvé à l’unanimité par le Conseil de sécurité des Nations Unies, qui a instamment appelé à « son application intégrale ». Mais en vérité, ces formules n’ont pas de caractère obligatoire, au sens des dispositions du chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Elles ne lient donc pas juridiquement les États-Unis.
Mais si les États-Unis sortaient de l’accord, celui-ci ne serait pas mort pour autant. Il resterait encore comme partenaires de l’Iran, s’ils le veulent bien, les Européens, la Russie et la Chine. Le seul retrait américain replacerait donc l’Iran à peu près dans la situation où il se trouvait au début des années 2000, quand il avait des relations économiques proches de la normale avec tout le monde, sauf les États-Unis : situation très supportable par rapport à la période d’embargo presque total qui a suivi.

           Les choix de l’Europe


Dans une telle situation, en sachant que Chine et Russie seront de toutes façons en faveur du maintien en vie du JCPOA, il faudra que l’Europe, et aussi l’Iran, fassent les bons choix. L’Europe en particulier se trouverait en position cruciale pour peser tant sur l’Iran que sur les Etats-Unis.
Côté Iran, elle devrait persuader Téhéran de continuer à jouer le jeu à l’égard des cinq autres parties demeurant dans l’Accord, et donc de continuer à se soumettre aux mêmes contrôles internationaux, aux mêmes limitations de ses activités nucléaires. Il lui faudrait aussi persuader les Iraniens de faire profil bas sur leurs activités balistiques, qui se trouvent en principe hors du champ de l’accord de Vienne, mais qui, en raison de la menace qu’elles représentent en termes de prolifération, alimentent régulièrement la tension entre l’Iran et le monde extérieur. Pour convaincre, les Européens devront démontrer à Téhéran qu’ils sauront résister à Washington lorsqu’il s’agira de permettre à l’Iran de continuer sans trop d’encombres à vendre son pétrole, à attirer les investissements étrangers, à développer son économie. 
Les partisans du Président modéré Hassan Rohani devraient être assez aisément d’accord mais les conservateurs doctrinaires fermement installés au cœur du régime suivront-ils ? Ils n’ont jamais dissimulé leur hostilité au JCPOA. Le retrait de l’Iran à la suite des États-Unis leur permettrait de mettre en difficulté le gouvernement actuel, et de resserrer leur emprise sur la société et sur l’économie. Si tout ceci se passait avant mai prochain, ils mettraient en péril la réélection du Président Rohani pour un second mandat. La tâche des Européens pourrait donc être rude.
Côté États-Unis, l’Europe risque fort de trouver bientôt devant elle une Administration américaine cherchant à la convaincre de se désengager, elle aussi, de l’Accord de Vienne, ou peut-être, dans un premier temps, à l’entraîner dans une politique de tension visant à pousser l’Iran à la faute. A l’issue de sa réunion du 14 novembre, le Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne a déjà manifesté son attachement au JCPOA, envoyant une claire mise en garde aux équipes de Donald Trump. Mais aura-t-elle la même détermination dans la durée ? 
À cet égard, la position des trois Européens parties à l’accord sera évidemment déterminante. L’Allemagne est un important partenaire de l’Iran en matière de commerce et d’investissement, et un interlocuteur de longue date de Téhéran sur les questions du Moyen-Orient. Elle s’efforcera de tenir bon, mais en essayant, comme à son habitude, de ne pas se mettre trop en avant. Quant à la Grande-Bretagne, la survie de l’Accord de Vienne est manifestement dans son intérêt, l’Iran étant en particulier un client potentiel important des services financiers et d’assurance offerts par la City. Mais alors qu’elle va commencer à se détacher de l’Union européenne, prendra-t-elle le risque de se distancer de l’Administration américaine ?

           La France exposée


La France pourrait alors se trouver poussée sur le devant de la scène. Le Président de la République, le ministre des Affaires étrangères, ont tout récemment dit avec force leur soutien à l’Accord de Vienne. Le temps est donc loin où la France laissait filtrer son scepticisme sur les chances de parvenir à un bon accord. Mais là encore, il va falloir tenir dans la durée, au-delà des échéances électorales qui s’approchent. Il faudra, si nécessaire, être prêt à assumer le mauvais rôle de l’allié récalcitrant que la France a déjà vécu au moment de la montée de la crise irakienne, mais en essayant, cette fois-ci, d’éviter une fracture entre Européens. Tous ceux qui se projettent dans la gestion de la politique étrangère du prochain mandat présidentiel devraient se préparer à aborder cette affaire dans leurs tout premiers dossiers.

(article paru le 23 novembre 2016 sur le site "Boulevard extérieur")

Boulevard Extérieur

mardi 13 septembre 2016

"Unis contre l'Iran nucléaire", une bien curieuse organisation


(paru le 9 septembre sur le site "Boulevard extérieur")

Par une fuite dans la presse [1], les Français ont récemment découvert qu’une organisation américaine, United Against Nuclear Iran (UANI), menait une campagne d’intimidation auprès de grandes sociétés françaises intéressées par le marché iranien. Dans les lettres adressées à ces sociétés, UANI souligne tous les risques liés à une présence en Iran, et annonce son intention de dénoncer les sociétés qui bénéficieraient d’argent public américain tout en faisant des affaires avec l’Iran. Quelle est cette organisation qui poursuit l’Iran de sa vindicte après l’accord de Vienne de juillet 2015, mettant fin en principe à la crise nucléaire iranienne ?
Deux hommes sont à l’origine d’UANI : l’un, Mark D. Wallace, avocat et brièvement diplomate, son principal fondateur et depuis son directeur général, l’autre, Thomas Kaplan, homme d’affaires et mécène, son principal financier. Tous deux sont très liés, Mark Wallace figurant parmi les dirigeants de plusieurs des sociétés d’investissement et de commerce contrôlées par Thomas Kaplan, notamment Tigris Financial Group et Electrum Group.

            Un diplomate d’occasion

Mark Wallace, d’abord avocat à Miami et proche de Jeb Bush, gouverneur de Floride, conseille son frère, George W. Bush, lors de l’élection présidentielle de 2000 au moment clé de la vérification des votes de l’Etat de Floride. Après la victoire de ce dernier grâce à une décision de la Cour suprême, il entre dans l’administration fédérale, puis fait partie des dirigeants de son équipe de campagne lors de sa réélection en 2004. Il participera aussi à la campagne de John McCain en 2008, battu par Barack Obama.
Wallace se pare volontiers du titre d’ambassadeur, ayant en effet été nommé fin 2005 ambassadeur auprès des Nations Unies, non comme chef de la mission américaine, mais comme adjoint responsable des questions administratives et financières de l’ONU. Il travaille alors en parfaite harmonie avec l’ambassadeur chef de mission, John Bolton, néoconservateur connu pour son style abrupt et ses vues radicales, et mène avec lui une politique agressive de pression sur le Secrétariat des Nations Unies. Bolton entrera plus tard au Conseil consultatif de l’UANI. Wallace ne s’entend pas avec le successeur de Bolton, Zalmay Khalilzad, beaucoup plus modéré, et démissionne début 2008.

           Un nid de « faucons »

C’est alors qu’il fonde l’association « American Coalition against a Nuclear Iran », plus connue sous le nom de « United against Nuclear Iran ». Le principal organe collégial de l’organisation, le Conseil consultatif, agrège d’anciennes figures du monde de la défense et du renseignement, américaines mais aussi britannique, allemande, israélienne, et plusieurs anciens ministres de différents pays, dont l’Espagnole Ana Palacio, passée à l’histoire pour avoir, en qualité de ministre des affaires étrangères, donné instruction à ses ambassades d’attribuer à l’ETA les attentats islamiques du 11 mars 2004 à Madrid. On y trouve encore une figure connue de la diplomatie américaine au Proche-Orient, Dennis Ross, réputé très proche d’Israël. Ce conseil est actuellement présidé par Joseph Lieberman, ancien sénateur démocrate, fervent avocat de la relation spéciale entre les Etats-Unis et l’Etat hébreu.

            « Un homme de la Renaissance »

L’autre personnalité clé d’UANI, bien qu’elle n’y occupe aucun poste, est Thomas Kaplan, qui finance à lui seul environ la moitié de son budget. Kaplan a fait fortune en investissant dans les métaux, notamment or et argent. Il est aussi, avec sa femme, un collectionneur d’art avisé, un ardent défenseur d’Israël, un militant de la cause des grands félins menacés. Il est enfin un philanthrope tourné vers la France, ayant notamment contribué à la récente création d’une librairie française sur la Cinquième avenue à New-York. En somme, « un homme de la Renaissance », si l’on en croit le discours qui a accompagné la remise de sa croix de chevalier de la Légion d’Honneur en avril 2014.
Dans sa réponse, le récipiendaire évoque son engagement face aux ambitions nucléaires de l’Iran, motivé par le souvenir du sort infligé aux Juifs par le nazisme, et citant UANI, s’exprime ainsi : « certes, UANI ne dispose pas de missiles Tomahawk ou de porte-avions, mais nous avons plus fait pour mettre l’Iran à genoux que n’importe quelle initiative privée et la plupart des initiatives publiques ». De fait, UANI, à même époque, obtient l’engagement de grandes compagnies, américaines, européennes, asiatiques, de rompre toute relation avec l’Iran. UANI se flatte aussi d’avoir obtenu en juin 2013 du président Obama un décret plaçant sous sanctions toute coopération avec l’industrie automobile iranienne, où les Français étaient très présents.
Dès février 2012, Peugeot avait déjà quitté l’Iran, où il contribuait à assembler près de 500.000 voitures par an, dans l’espoir de nouer un partenariat avec General Motors, elle-même sous pression d’UANI. Mais le décret de juin 2013, abrogé en 2016 après l’accord de Vienne, a mis en difficulté Renault, très actif en Iran. Au total, l’industrie automobile française, selon les représentants du secteur, a dû perdre en cette affaire au moins 5.000 emplois.

            Une amitié mal placée

A noter que Thomas Kaplan se trouve à ce jour éclaboussé par une méchante affaire de détournement d’argent d’au moins un milliard de dollars au détriment d’un fonds public malaisien voué au développement du pays. La justice américaine et la justice suisse sont en effet sur la piste d’un sulfureux playboy et homme d’affaires, se présentant aussi comme philanthrope, Taek Jho Low, qui est au cœur de ce scandale.
Or Thomas Kaplan a bénéficié de placements venant de Taek Jho Low, lui a offert un siège au conseil d’administration de sa société Electrum, et lui a apporté son soutien public dans un clip promotionnel pour sa société Jynwel Capital : on y voit ainsi Thomas Kaplan, après une poignée de mains prolongée avecTaek Jho Low, le présenter comme un partenaire de totale confiance (capture d'écran ci-jointe).

           Casinos et bombes atomiques

L’autre important mécène d’UANI, à hauteur d’à peu près le quart de son budget, est le milliardaire américain Sheldon Adelson, qui a fait sa fortune dans les hôtels de luxe et les casinos à Las Vegas, Macao et Singapour. Sheldon Adelson est un fervent soutien de Benjamin Netanyahou, notamment au travers du quotidien gratuit Israel Hayom, qu’il possède. Il condamne évidemment le « socialisme » d’Obama et apporte son appui à Donald Trump.
En ce qui concerne l’Iran, il s’est fait remarquer en octobre 2013, alors que se nouait la négociation avec Téhéran, en recommandant publiquement de procéder à un tir de semonce atomique dans le désert iranien, et de notifier à la République islamique qu’une seconde bombe serait envoyée sur Téhéran si elle ne se pliait pas aux exigences américaines.

            Secrets d’État

Reste à savoir s’il existe des complicités entre UANI et « l’État profond » américain : services de renseignement, néoconservateurs insérés dans l’administration et agissant en informateurs bénévoles… Un coin du voile a été brièvement soulevé lors d’un procès en diffamation et chantage qui a opposé de 2013 à 2015 un armateur grec, Victor Restis, à UANI. L’organisation accusait en effet Victor Restis de violer l’embargo américain, alors que celui-ci affirmait n’acheminer vers l’Iran que des produits agroalimentaires, exemptés de sanctions pour raisons humanitaires. Au fil de la procédure, les avocats de Victor Restis ont demandé au tribunal fédéral saisi de l’affaire d’ordonner à UANI de présenter les documents à la source de ses accusations. C’est alors qu’en un mouvement sans précédent, le Département de la Justice américain a demandé au tribunal d’écarter cette requête au nom de la protection du secret d’État. Le tribunal s’étant incliné, l’affaire a été classée sans que l’on en sache davantage sur les secrets à protéger. Mais cette intervention extraordinaire a laissé présumer qu’UANI avait accès à des informations privilégiées venant de l’appareil d’État américain, voire d’appareils d’État étrangers [2].

jeudi 25 août 2016

Mais non, Obama ment moins que beaucoup d'autres

En accusant Barack Obama de mensonge dans les affaires irako-syriennes (le Monde des 21-22 août), mon ami Jean-Pierre Filiu, observateur respecté du monde arabe, y va cette fois-ci un peu fort. Certes, les chiffres de pertes jihadistes mis en avant par le commandant américain de la coalition contre Da’esh ( 45.000 morts en deux ans) sont tout-à-fait irréalistes, voire grotesques, comme l’a bien relevé un rapport conjoint de deux commissions de la chambre des Représentants américaine. Mais rien ne fait apparaître dans ce rapport, pourtant demandé et approuvé par l’opposition républicaine, que la Maison-Blanche ait fait pression sur la hiérarchie militaire pour en obtenir des statistiques flatteuses sur la lutte contre Da’esh en Syrie et en Irak. Tout laisse présumer qu’il s’agit au contraire d’une dérive bureaucratique classique où chaque échelon s’efforce de complaire à l’échelon supérieur, au détriment, s’il le faut, de la réalité. Rien à voir donc, contrairement à ce qu’avance Jean-Pierre Filiu, avec les pressions exercées par George W. Bush et son entourage sur les organes américains de renseignement pour en obtenir des informations justifiant leur projet d’intervention en Irak. D’ailleurs ces chiffres de pertes jihadistes avancés par la hiérarchie militaire n’ont jamais été repris par Obama lui-même. Mais il est plus valorisant de s’en prendre directement au président des Etats-Unis plutôt qu’à un lieutenant-général de l’armée américaine.

Jean-Pierre Filiu parle ensuite de « mensonges sur les priorités », reprochant à Obama d’avoir donné la priorité à l’Irak sur la Syrie. Mais il ne s’agit pas là de mensonge, simplement d’une controverse sur un choix stratégique. « Accorder la priorité à l’Irak sur la Syrie, c’est ne rien comprendre à la dynamique de recrutement de Da’esh » nous dit-il. Peut-être, mais en disant cela, on ne peut oublier le fait qu’en Irak les États-Unis viennent au secours d’un gouvernement légitime, même s’il est fort imparfait, issu d’élections elles aussi fort imparfaites, mais néanmoins d’élections libres. Et ce gouvernement a expressément sollicité l’aide américaine. Situation plus aisée à gérer que l’imbroglio syrien, où l’écrasement des Jihadistes favoriserait un régime honni, et vice-versa. Et peut-on condamner le choix de chercher à libérer dès que possible Mossoul, ville où un million d’habitants se trouve sous la férule du soi-disant État islamique, peut-être même avant Rakka, « capitale » du même « État », comptant au plus 200.000 habitants ?

Jean-Pierre Filiu nous parle enfin de « mensonge sur les alliances ». Mais son analyse ne fait apparaître aucun mensonge particulier, simplement la critique du choix américain de s’appuyer sur des milices kurdes. Là encore, cela se discute. Les Américains ont fait le choix de soutenir ce qu’ils ont trouvé de mieux organisé et de plus efficace. Choix à courte vue peut-être, mais qui a quand même obtenu quelques succès, au point d’ailleurs d’inquiéter en ce moment le régime de Damas.

Voilà qui dégonfle cette mise en cause décoiffante de Barack Obama. Mais pourquoi cette vindicte ? Ce n’est pas trop s’avancer que de discerner chez Jean-Pierre Filiu, comme chez beaucoup d’autres, le regret toujours cuisant qu’en août 2013, le Président américain ait finalement renoncé à utiliser la force pour punir radicalement Damas de son usage des gaz. L’on espérait alors voir cette opposition modérée, courageuse, proche de nous, aussitôt bondir pour prendre le pouvoir sur les décombres du régime. Mais le scénario aurait pu tout aussi bien tourner au fiasco, ou au cauchemar. En 1998, Bill Clinton avait déversé sur Bagdad, sur un palais de Saddam, et sur un certain nombre de sites stratégiques quelque 600 bombes et 400 missiles de croisière. Rien n’avait bougé. En 2013, Obama s’est vu offrir l’occasion d’obtenir sans coup férir le démantèlement du dernier arsenal chimique significatif au monde, qui menaçait en permanence tous les voisins de la Syrie… par exemple Israël. Peut-on lui reprocher de l’avoir saisie ? Ou alors, toute cette montée d’émotion autour de l’usage d’armes chimiques n’aurait-elle été qu’une façon d’obtenir l’élimination du tyran de Damas ? Voilà un intéressant champ de recherche pour le jour plus apaisé où s’ouvriront les archives de la période.

(paru le 24 août 2016 dans lemonde.fr)

mercredi 17 août 2016

Iran, Arabie saoudite : une si longue querelle


« Nous sommes chez nous dans le Golfe persique. La côte du Golfe persique et la plupart des côtes de la mer d’Oman appartiennent à notre puissante nation, nous devons donc être présents dans cette région »

 Ali Khamenei, Guide de la Révolution islamique, mai 2016.

 « Si l'Iran changeait ses agissements politiques, rien ne nous empêcherait de tourner la page et de construire la meilleure des relations basée sur le bon voisinage, sans ingérence dans les affaires d'autrui »

 Adel Al Jubeir, ministre saoudien des affaires étrangères, mars 2016.
  
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 La rivalité entre Iran et Arabie saoudite apparaît depuis un demi-siècle comme une donnée constante de la géopolitique du Moyen-Orient. C’était vrai du temps du Chah, et la situation s’est encore dégradée avec la République islamique. Les accalmies ont été plutôt rares et en ce printemps 2016, cette relation traverse à nouveau une mauvaise passe. L’aspect le plus visible en est l’opposition frontale des deux pays sur le dossier syrien. S’y est ajoutée à partir de septembre 2015 une séquence d’évènements dramatiques : panique de foule meurtrière à la Mecque entraînant la mort, entre autres, de quelque quatre cents pèlerins iraniens, puis exécution par l’Arabie saoudite du religieux le plus populaire de la communauté chiite de l’est du pays, réaction iranienne avec la mise à sac de l’ambassade saoudienne à Téhéran et du Consulat à Machhad, enfin rupture des relations diplomatiques par Riyadh.

 La question de la primauté dans le Golfe persique, espace d’intérêt hautement stratégique, est au cœur de cette tension, chacun étant peut-être encore plus motivé par la crainte de voir l’autre accéder à cette primauté que par l’envie d’y arriver lui-même. Mais le point d’équilibre entre les ambitions des deux parties se dérobe sans cesse et le désordre qui en naît participe aux désordres qui frappent l’ensemble du Moyen-Orient.

 L’Iran se considère chez lui dans le Golfe persique depuis des millénaires. Il se serait volontiers installé sur ses deux rives s’il n’en avait été tenu écarté par l’empire Ottoman, puis par la Grande-Bretagne. L’Arabie saoudite, dans un rôle effacé jusqu’au début des années 1970, accède, elle, peu à peu au premier plan à la suite du retrait britannique de la région et du choix fait par les États-Unis, alors empêtrés dans la guerre du Vietnam, de déléguer la sécurité du Golfe persique à « deux piliers » : Riyadh et Téhéran. Le Chah en profite pour prendre possession des deux îles Tomb et de celle de Moussa, situées à l’orée du détroit d’Ormuz, que les Émirats arabes unis, nouvellement constitués, considèrent comme leur appartenant. Ce sera un sujet de friction permanent, et toujours actuel, avec les Royaumes de la Péninsule arabique. Le Chah prend aussi son rôle suffisamment au sérieux pour venir en 1973 au secours du jeune sultan d’Oman, Qabus Ibn Saïd, dans sa lutte contre la rébellion de la province du Dhofar et scelle ainsi avec ce pays une amitié qui persiste à ce jour. A même époque, Iran et Arabie saoudite se retrouvent quand même côte à côte pour provoquer avec les autres pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) une hausse spectaculaire du prix du baril. Ils disposent désormais d’amples moyens pour financer leur envol économique et stratégique.

 Guerre ouverte et guerres de l’ombre

 Mais les cartes sont rebattues en 1979 avec l’avènement de la République islamique. Celle-ci, emportée à ses débuts par son élan révolutionnaire, veut transformer à son image le monde islamique, et à terme le monde entier. Elle appelle les peuples voisins à renverser, comme elle vient de le faire, leurs dirigeants corrompus et impies. Ses premières cibles sont la dynastie des Saoud, gardiens illégitimes à ses yeux des Lieux saints, et Saddam Hussein, tyran oppresseur d’un pays à majorité chiite. Elle joue alors clairement un rôle déstabilisateur.

 La famille régnante saoudienne se trouve dès l’automne 1979 mise en cause sur deux fronts. En novembre, un commando de Sunnites exaltés prend d’assaut la grande mosquée de la Mecque et parvient à s’y retrancher pendant une dizaine de jours. Au même moment, dans l’est du pays, source de la richesse pétrolifère du royaume, la communauté chiite, inspirée par l’exemple iranien, s’agite. Les autorités réagissent par une vague de répression et le début d’une longue suspicion sur les menées de l’Iran en territoire saoudien.


 Quant à Saddam Hussein, il est le premier dirigeant arabe à reconnaître la République islamique. Mais il s’inquiète vite de l’effervescence des Chiites irakiens, échauffés par les imprécations de Khomeyni, et décide en septembre 1980 d’attaquer son voisin, déclenchant une guerre de huit ans. Informé du projet, le Roi Khaled, fidèle à la politique de prudence et d’équilibre régional du Royaume, tente de dissuader Saddam. Mais une fois la guerre
 déclenchée, il ne lui refuse pas son aide financière, logistique et en pétrole, qui va croissant. Il cherche toutefois une issue qui ne confère pas à l’une des deux parties un ascendant indu au Moyen-Orient. En juin 1982, son successeur, le roi Fahd, s’associe à l’offre de « paix blanche » de Saddam Hussein, dont les forces sont très éprouvées, et propose à l’Iran un chèque de 50 milliards de dollars pour le convaincre de mettre fin au conflit. En vain, Khomeyni veut la chute de Saddam, dont il rêve qu’elle lui ouvrira la route de Jérusalem ! Et la guerre repart pour six années de massacres et de destructions inutiles.


En juin 1984, l’aviation iranienne s’en prend dans le Golfe persique à des tankers saoudiens, amenant Riyadh à définir une zone d’interdiction aérienne au-delà de ses eaux territoriales. Mais cette décision n’empêche pas de nouvelles attaques de tankers et des accrochages entre les aviations des deux pays. En 1985, Riyadh tente pourtant une nouvelle médiation entre Irak et Iran, encore une fois sans succès. Le Roi Fahd se laisse alors convaincre par les Américains d’ouvrir les vannes de sa production pétrolière, de façon à provoquer une baisse du prix du pétrole qui mette à genoux l’Iran… et l’URSS. L’opération est un plein succès, mais il faudra trois ans pour que la guerre prenne fin par épuisement mutuel des belligérants, et un repli de chacun sur sa frontière[1].


 Et puis durant cette période, la République islamique, considérant sans doute qu’elle est en droit d’utiliser l’arme des faibles contre ce qu’elle voit comme une coalition hostile du monde entier ou presque, n’hésite pas à recourir aux prises d’otages et au terrorisme : soit par ses propres moyens, soit en mobilisant des mouvements, ancrés dans les communautés chiites, qu’elle a contribué à former et armer, tels le Hezbollah libanais, fondé en 1982, ou le Hezbollah du Hedjaz, actif dans la Péninsule arabique à compter de 1987. Les lieux de pèlerinage sont le théâtre de sérieux incidents : en 1981, les pèlerins iraniens, expressément encouragés par l’Ayatollah Khomeyni, lancent des slogans hostiles aux États-Unis, à Israël… et s’en prennent à la police ; en 1986, la police découvre des explosifs dans les bagages de pèlerins iraniens ; en 1987, nouvelle manifestation à la Mecque de pèlerins qui brandissent des portraits de l’Ayatollah Khomeyni ; il s’en suit une bousculade, et des tirs de la police qui font plusieurs centaines de morts. A Téhéran, les ambassades du Koweït et d’Arabie saoudite sont alors mises à sac, les diplomates saoudiens sont pris à partie par la foule et l’un d’eux y trouve la mort. Peu après, plusieurs explosions frappent des installations pétrolières dans l’est du pays. Riyadh rompt alors ses relations diplomatiques avec Téhéran. Elles seront rétablies en 1991, sous l’impulsion du Président Rafsandjani, partisan de l’apaisement.

 À même époque, d’autres attentats à l’origine plus ou moins obscure touchent le pays. Des diplomates saoudiens sont assassinés à Ankara, à Karachi et à Bangkok, trois attentats à l’explosif se produisent simultanément à la Mecque. En 1996 encore, intervient un spectaculaire attentat contre un complexe d’habitation à Khobar, occupé par les militaires américains, faisant parmi eux 19 morts. L’action n’est pas revendiquée, mais les Américains désignent rapidement le Hezbollah du Hedjaz, et derrière lui, les Iraniens. Les Saoudiens sont plus prudents. Il est vrai que le Prince héritier Abdallah, régent de fait du royaume depuis 1995, a fait le choix d’une politique dynamique d’engagement dans la région. En signe de bonne volonté, il accueille en 1996 à Riyadh le Président Rafsandjani puis se rend lui-même à Téhéran l’année suivante à l’occasion du sommet de l’Organisation de la Conférence islamique. Et deux ans plus tard, le nouveau président réformateur iranien, Mohammad Khatami, soucieux lui aussi d’améliorer les relations de Téhéran avec le monde extérieur, se rend à Riyadh. Des conversations qui se nouent, émerge en 2001 un accord de sécurité touchant à la lutte contre la drogue et le terrorisme.


 Le prosélytisme saoudien à l’appui des Taliban et des Jihadistes


 Mais la détente qui s’était amorcée à la fin de la guerre Irak-Iran et à la disparition de Khomeyni en 1989 pour se maintenir tant bien que mal jusqu’au début des années 2000 ne résiste pas aux crises qui s’enchaînent dans la région à compter du 11 Septembre : interventions américaines en Afghanistan et en Irak, tension internationale autour du nucléaire iranien, Printemps arabes. Il est vrai que les deux pays abordent cette période porteurs de griefs réciproques tenaces. Côté saoudien, on l’a vu, reproches d’arrogance, de subversion, de terrorisme ; côté iranien, reproches du soutien à Saddam, de la soumission aux États-Unis, de la complaisance à l’égard d’Israël, de l’aide à l’oppression de la dynastie sunnite de Bahreïn sur sa communauté chiite ; reproche, dans un autre registre, de la gestion calamiteuse des Lieux saints et de discrimination à l’égard des pèlerins chiites. Mais surtout, reproche à l’Arabie saoudite de développer dans l’ensemble du monde musulman une politique massive de diffusion du wahhabisme, version rigoriste de l’Islam, hostile au chiisme, dont les effets se font de plus en plus sentir à compter des années 1990 aux frontières de l’Iran. Pakistan et Afghanistan sont en effet devenus des terres d’élection de ce prosélytisme.

 Dès l’occupation soviétique de l’Afghanistan, Riyadh soutient le mouvement des Taliban aux côtés des Américains et des services pakistanais. Après avoir chassé les Russes et pris le pays sous son contrôle, ce mouvement devient la bête noire des Iraniens. Le massacre en 1998 de 11 Iraniens dans la mise à sac du Consulat d’Iran à Mazar-e-Sharif soulève une émotion immense en Iran et met Kaboul et Téhéran à deux doigts de la guerre. L’ancrage d’Al Qaeda des deux côtés de la frontière entre Pakistan et Afghanistan inquiète aussi les Iraniens, qui n’ignorent rien de son origine saoudienne. Et au Baloutchistan, région à cheval entre Iran et Pakistan, dont la population sunnite supporte mal la férule de Téhéran, les autorités iraniennes voient volontiers dans les désordres et le terrorisme qui agitent cette province excentrée la main des Américains, d’Israël… et de l’Arabie saoudite, avec la tolérance complice du Pakistan.

 L’intervention américaine en Afghanistan et en Irak modifie à nouveau la donne dans la région. Dépités, les Saoudiens constatent que l’Iran, débarrassé de ses deux pires ennemis, les Taliban et Saddam Hussein, installent leur influence, côté Afghanistan, dans la province limitrophe d’Herat, et côté Irak, non seulement dans le sud chiite, mais aussi sur le pouvoir central depuis que la communauté chiite en a pris le contrôle à la faveur de la démocratie. Et avec le retrait des Américains, cette influence trouve devant elle un champ à peu près libre… jusqu’au retour en force des Taliban en Afghanistan, et l’apparition de Da’esh dans l’espace irako-syrien.

 Iran et Arabie saoudite face aux printemps arabes

 Puis viennent les Printemps arabes. Pour l’Iran, pas de doute : trente ans après l’Iran, le monde arabe s’engage enfin dans la voie tracée par l’Imam Khomeyni, en chassant ceux qui lui interdisaient de renouer avec le véritable Islam. Mais le monde sunnite reste sourd à ses encombrants conseils. Pour l’Arabie saoudite, il s’agit au contraire de résister à une poussée déstabilisatrice. Elle y réussit assez bien, comme d’ailleurs l’ensemble des monarchies arabes, mais doit quand même venir au secours de Bahreïn pour y mater la sédition de la majorité chiite, derrière laquelle elle voit une fois de plus la main de l’Iran.

 Avec le soulèvement en 2011 d’une partie de la population syrienne contre Assad, puis la montée en puissance de Da’esh en Irak, le cœur du Moyen-Orient devient le champ de la rivalité entre Iran et Arabie saoudite. Le régime iranien avait déjà une solide relation avec le régime d’Hafez el Assad, fondée sur l’hostilité à l’Irak et à Israël, et sur des intérêts souvent convergents au Liban. Il vole au secours de son fils Bachar, en remplaçant sa rhétorique sur la légitimité des révoltes populaires par un discours sur la lutte contre les infiltrations des puissances hostiles : États-Unis, bien entendu, suivi de l’Arabie saoudite et d’Israël. Pour les Iraniens, en effet, pas question de laisser s’installer en Syrie des sortes de néo-Talibans, dont le premier but serait d’aller déstabiliser le fragile Irak voisin et sans doute le Liban, de renvoyer les communautés chiites à leur infériorité séculaire, de raser les lieux saints du chiisme et de camper aux portes de l’Iran. Sa détermination se renforce avec l’irruption en force de Da’esh en Irak. Le corps d’élite des Pasdaran, notamment sa brigade Al Qods, spécialisée dans les interventions extérieures en tous genres, intervient ainsi tant en Irak qu’en Syrie, en principe dans un rôle d’encadrement et de conseil, mais parfois directement en cas d’urgence.

 L’Arabie saoudite a de cette affaire une tout autre vision. Puisque l’Irak a pu tomber sous la coupe de la communauté chiite, donc de l’Iran, par la loi d’airain de l’effet majoritaire, le jeu de la démocratie doit aussi s’appliquer en Syrie, qui compte au moins 60% d’Arabes sunnites, et le régime des Assad, issu de la petite minorité des Alaouites, doit s’effacer. Pour l’y forcer, l’Arabie saoudite, gouvernement et société ensemble, apporte un soutien en argent et en armes à l’opposition armée, sans trop s’attarder sur la qualité de ses diverses composantes. Da’esh, entre autres mouvements jihadistes, est ainsi puissamment aidé à prendre son envol… jusqu’à ce qu’il se retourne contre son bienfaiteur. Et quand les États-Unis montent une coalition internationale contre Da’esh après la chute de Mossoul en juin 2014, les Saoudiens y participent petitement, bientôt absorbés par leur intervention au Yémen.

 Après l’accord nucléaire

 En juillet 2015, un évènement majeur fait monter d’un nouveau cran la crispation saoudienne à l’égard de l’Iran. Un accord est en effet trouvé entre les grandes puissances, États-Unis en tête, et Téhéran, pour mettre fin à la longue crise nucléaire qui opposait depuis quelque douze ans les deux parties et avait mis l’Iran au ban des nations. Riyadh y voit une bascule des priorités de Washington, un abandon de la préférence accordée à l’Arabie saoudite, et la levée du dernier frein aux appétits d’hégémonie de la République islamique sur son environnement. Le spectre d’un « croissant chiite » partant du Yémen, puis courant à travers le Golfe persique et la Mésopotamie pour arriver par le Liban aux rives de Méditerranée, et étouffer ainsi le monde sunnite, est alors agité dans les divans des monarchies arabes[2].

 En outre, début 2015, la mort du roi Abdallah a favorisé l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants, où se détache le prince Mohammed ben Salman, fils favori du nouveau roi. Ce prince, âgé d’une trentaine d’années, est en charge de la défense mais aussi du pétrole et de l’économie. Précédé d’une réputation d’impulsif, il s’affiche en rupture avec la tradition de prudence, de modération, de décision collective pratiquée par la dynastie des Saoud. C’est ainsi que les signaux de Téhéran visant à renouer avec Riyadh sont délibérément repoussés.

 Malgré tout, travailler au rapprochement

 À l’heure qu’il est, force est de constater la prévalence de la méfiance et des préjugés sur les deux rives du Golfe persique. Côté saoudien, le complexe d’une jeune nation encore mal assurée de l’avenir de ses institutions et de sa société entretient l’image d’un monde perse ennemi séculaire du monde arabe. Et le wahhabisme désigne les Iraniens comme porteurs d’un schisme aux limites du paganisme, portant atteinte à la cohésion du monde musulman. Les Iraniens au contraire présentent le chiisme comme l’un des rites de l’islam, rien dans différentes formes de dévotion ne justifiant d’entrer en guerre les uns contre les autres. Pénétrés de leur identité millénaire, ils sont fiers d’avoir porté de grands phares de la culture et de la science universelles. Hors propos officiels, ils laissent transparaître leur commisération pour le monde arabe en général, et en particulier pour les derniers arrivés en civilisation que sont leurs voisins du Golfe persique.

 Chacun sait pourtant qu’il n’y aura pas de début d’apaisement des crises du Proche et du Moyen-Orient sans un minimum de compréhension et d’acceptation mutuelles entre l’Iran et les principaux pays arabes, à commencer, en l’état d’affaiblissement actuel de l’Égypte, par l’Arabie saoudite. Pour l’Iran et l’Arabie saoudite en particulier, la stabilité de la région, et notamment du Golfe persique, a toutes les raisons d’apparaître comme un bien commun, plus précieux que tous les rêves d’influence. C’est à la recherche de cet équilibre que leurs amis et alliés devraient travailler, en sachant qu’il s’agira d’un long processus. Mais tout ce qui sera fait en ce sens vaudra mieux que les interventions directes de puissances extérieures, dont on a vu les désastres qu’elles ont produits au Proche et au Moyen-Orient, et dont on peut craindre des désastres pires encore.


 Pour aller plus loin

 Bernard Hourcade « Géopolitique de l’Iran, les défis d’une renaissance », nouvelle édition, Armand Colin éd., Paris 2016

 Simon Mabon “Saudi Arabia and Iran: Soft Power Rivalry in the Middle East” I.B.Tauris éd., Londres, 2013,

 Banafsheh Keynoush “Saudi Arabia and Iran: Friends or Foes?” Palgrave Macmillan éd. New-York, 2016.


[1] Sur tous ces épisodes, voir Pierre Razoux « la guerre Iran-Irak, première guerre du Golfe 1980-1988 » Perrin éd., Paris 2013.

[2] Sur l’instrumentalisation de l’opposition Sunnites-Chiites, voir Clément Therme, « La nouvelle « guerre froide » entre l'Iran et l'Arabie saoudite au Moyen-Orient », Confluences Méditerranée, 2014/1 N° 88, p. 113-125, éd. L’harmattan, Paris 2014.


dimanche 22 mai 2016

Un ambassadeur dans la tourmente

publié le 19 mai dans
Boulevard Extérieur

Un ambassadeur pris dans la tourmente de la révolution tunisienne, voilà l’histoire que nous conte Pierre Ménat, à la tête de notre représentation diplomatique dans ce pays de 2009 à 2011. Le haletant récit des quelques semaines, entre décembre 2010 et janvier 2011, où tout a basculé en Tunisie, avec l’épilogue du départ de l’ambassadeur de France en février, est un morceau d’anthologie à lire par ceux qui s’intéressent à l’histoire de cette crise et tout simplement à la diplomatie. Pierre Ménat aurait pu à cette occasion régler ses comptes avec les observateurs qui l’ont accablé, comme avec les responsables qui ont détourné vers lui, et vers les diplomates en général, les coups qui les visaient. Rien de tel dans ces pages, au contraire une retenue sans défaut, avec le souci de comprendre, et souvent d’excuser. Au lecteur, donc, le soin d’élaborer son propre jugement sur les faiblesses des uns et des autres, mais aussi sur la bonne tenue de plusieurs, qui apparaissent par petites touches dans les portraits en situation tracés par l’auteur.

Un point est clair en tous cas. Le reproche d’aveuglement fait à Pierre Ménat n’a pu être lancé qu’en tronquant ses commentaires sur le dernier discours du dictateur au pouvoir. On se souvient d’un article du Monde avançant ce reproche sur la base d’extraits d’un télégramme rédigé aussitôt après l’allocution de Ben Ali prononcée le 13 janvier 2011, la veille de sa fuite. Ce dernier, avançant qu’on l’avait « trompé », annonçait alors la dissolution du Parlement, la tenue d’élections libres, et son intention de ne pas se représenter en 2014. L’Ambassadeur écrivait, non sans bon sens, que le Président avait « sans doute joué sa dernière carte ». Il poursuivait en disant : « si cette allocution ne produit pas les effets escomptés, on ne voit plus quelle ressource resterait au Président Ben Ali » et concluait ainsi son développement : « le discours de ce soir laisse espérer une sortie de crise. Mais il faut encore qu’il y ait jonction entre la parole du Chef de l’État et la perception qu’en a un peuple très en colère ». Ce n’était donc pas si mal vu.

Sur cette période, plane en outre le reproche lancé à l’Ambassadeur de France de ne s’être pas intéressé à l’opposition tunisienne quand elle était isolée ou persécutée. Sur ce point, Pierre Ménat apporte nombre d’éléments factuels – prises de contact, démarches…- faisant pièce à ce jugement. Mais il est vrai qu’il n’était pas simple dans la Tunisie de Ben Ali de nouer des relations suivies avec des membres de l’opposition. Qui a servi auprès de régimes autoritaires peut témoigner de la complexité de ce genre de situation. Les opposants sous surveillance y craignent en effet, à juste raison, de se voir accusés de servir une puissance étrangère, pire encore s’il s’agit d’une ancienne puissance coloniale.

Quant à l’analyse de la situation politique et sociale, Pierre Ménat, comme d’ailleurs les diplomates français qui suivaient alors les affaires tunisiennes, percevait et rapportait comme il se devait les tares et les fragilités du régime. Mais ces analyses n’intéressaient que faiblement à niveau politique, où la dictature tunisienne menait un travail intense de relations publiques. Notre Président de la République ne se vantait-il pas alors d’en savoir plus sur la Tunisie par la femme d’un de ses ministres que par tous ses diplomates ? Les archives, lorsqu’elles s’ouvriront, rendront justice à un personnel décrié.

Avant d’en arriver à la période dramatique qui culmine dans la dernière partie de son livre, Pierre Ménat rapporte, pour notre plus grand intérêt, quelques épisodes éclairants sur des difficultés du métier d’ambassadeur, notamment lorsqu’il se trouve pris en ciseaux entre les lignes divergentes du ministre de l’époque, Bernard Kouchner, et de la cellule diplomatique de l’Élysée. Il signale en passant qu’il n’a été reçu par le Chef de l’État qui l’avait pourtant nommé à Tunis ni avant son départ, ni durant sa mission, ni après son retour. C’est alors qu’il livre un sentiment sans doute partagé par d’autres ambassadeurs à tel ou tel moment de leur carrière : « ne disposant ni de la durée, ni d’une absolue confiance, je devais agir comme à tâtons. »

Pierre Ménat consacre enfin une importante partie de son ouvrage au quotidien de son ambassade dans ses différentes dimensions : politique, culturelle, économique et de coopération. Le récit s’assortit de nombreuses mises en perspective sur les expériences antérieures de l’auteur au cœur des affaires européennes, soit au Quai d’Orsay soit auprès du Président Chirac, ou encore à la tête des ambassades de France en Roumanie et en Pologne. Au total, l’ouvrage offre à ceux qui s’intéressent aux relations internationales un témoignage exceptionnel, ouvrant l’accès au vécu du métier d’ambassadeur, avec ses défis, ses risques, ses servitudes côtoyant sans cesse ses meilleurs moments. 


Pierre Ménat « Un ambassadeur dans la révolution tunisienne », L’Harmattan éd.,Paris 2015, 23 €