vendredi 11 août 2017

La politique de l'émotion


le massacre de Chios, gravure d'époque


(article paru dans la revue "Après-demain", n°43, juillet 2017)


Les émotions collectives ont été du fin fond de l'histoire de puissants moteurs dans l'évolution et les soubresauts des sociétés politiques. Platon nous parle de "la folie de la multitude", ajoutant " il n'est pour ainsi dire personne qui fasse rien de sensé dans le domaine des affaires publiques". Le clerc Alcuin écrivait à la fin du VIIIème siècle à Charlemagne que "la turbulence du vulgaire est toujours proche de la folie". En sens contraire, huit siècles plus tard, Machiavel nous disait : " On voit l’opinion publique pronostiquer les événements d’une manière si merveilleuse, qu’on dirait le peuple doué de la faculté cachée de prévoir les biens et les maux ". Nul besoin de souligner l'importance des passions populaires dans l'enchaînement des épisodes de la Révolution française.

L'époque contemporaine voit apparaître une nouvelle forme d'émotion collective. Jusque-là, ces émotions n'étaient soulevées que par des faits extraordinaires survenant dans un environnement proche. Désormais, grâce aux progrès de l'alphabétisation et à la montée en puissance de la presse, le tumulte généré par des faits lointains pénètre dans le quotidien d'un nombre de plus en plus important de foyers.

La guerre d'indépendance grecque

Le prologue de cette nouvelle époque se situe sans doute au moment de la guerre d'indépendance des États-Unis, pour laquelle se passionne l'opinion française. Mais le premier épisode peut en être daté du printemps 1821, quand la petite ville de Patras, au nord du Péloponnèse, donne le signal du soulèvement de la population grecque contre le joug ottoman. Les esprits en Europe ont été préparés à vibrer pour l'indépendance grecque par deux ouvrages à l'immense succès, parus l'un en 1811, "l'itinéraire de Paris à Jérusalem" de Chateaubriand, et l'autre l'année suivante, "le pèlerinage de Childe Harold", de Byron. Tous deux contribuent puissamment à façonner la sensibilité romantique et à y intégrer le monde de l'Orient. Tous deux font le lien entre la grandeur de la Grèce antique et les humbles bourgades parsemées de ruines où bat le cœur d'un peuple opprimé, prêt à renaître. Dans les années 1820 les comités philhellènes fleurissent dans toute l'Europe, les poètes, les peintres, les illustrateurs et, bien entendu, les journalistes se mobilisent pour la cause. Des centaines de volontaires de toutes conditions et de tous grades s'enrôlent du côté des Grecs. C'est le cas de Byron lui-même, qui meurt en 1824 à Missolonghi. 

Les gouvernements européens, partisans de l'ordre existant, sont d'abord réticents à intervenir. Mais plusieurs d'entre eux se décident finalement à agir sous la pression de leurs opinions, alors que les rebelles grecs sont en mauvaise posture. En 1827, une flotte anglo-franco-russe défait la flotte ottomane à Navarin. En 1828, la France dépêche au Péloponnèse un corps expéditionnaire d'environ 15.000 hommes. En 1830, la Sublime Porte reconnaît l'indépendance d'une partie du territoire grec actuel. C'est la première grande victoire de l'opinion publique européenne.

La guerre des Boers

Une autre grande manifestation d'émotion collective surgit quelque 80 ans plus tard. Elle est générée par la Guerre des Boers, plus précisément la deuxième guerre (1899-1902), qui aboutit à la défaite définitive de ces derniers. L'opinion néerlandaise, bien entendu, mais aussi les opinions allemande, russe et surtout française, s'enflamment pour ces héroïques victimes de la cupidité et de la soif de puissance britanniques. En France, où l'anglophobie a été chauffée à blanc par l'humiliation de Fachoda (1998), le soutien à la cause des Boers va de la droite nationaliste et coloniale à la gauche ennemie du grand capital impérialiste. Paul Kruger, président du Transvaal, venu en Europe en 1900 pour y chercher des appuis, est acclamé par 60.000 manifestants à Marseille, puis salué par des foules enthousiastes à chaque arrêt du train qui le conduit à Paris, où il est à nouveau accueilli par un public en délire. Mais si les foules se pressent sur son passage à toutes ses étapes en Europe, les gouvernements restent silencieux, l'aide espérée ne vient pas. Les quelques milliers de volontaires européens et américains qui partent combattre aux côtés des Boers ne peuvent détourner le cours de la guerre. Celle-ci évolue en guérilla devant les progrès des troupes britanniques. Ces dernières réagissent en pratiquant une politique de la terre brûlée et en internant tous les civils dans des "camps de reconcentration". Les conditions de vie y sont si épouvantables, le taux de mortalité si élevé, que l'opinion britannique elle-même finit par s'émouvoir. Mais rien ne peut arrêter la défaite complète des Boers, qui intervient au printemps 1902.

La guerre du Biafra

Encore une soixante d'années plus tard, une autre cause emblématique vient soulever l'émotion de ce qu'on peut désormais appeler "l'opinion internationale". C'est la guerre du Biafra. Cette guerre civile de près de trois ans se déclenche en 1967 lorsque la population Ibo, chrétienne et animiste, située pour l'essentiel au sud du Nigéria, cherche à s'en détacher. Le Nigéria est alors une nation récente, fragile, hétérogène. Elle vient de subir deux coups d'État successifs. Le second provoque des massacres d'Ibos dans le nord et le centre du pays, les amenant à se réfugier en masse dans leur région d'origine. La décision prise par le nouveau gouvernement de diviser cette région en trois nouveaux états fédérés fait craindre aux Ibos d'en perdre le contrôle et de voir leur échapper les zones les plus riches en pétrole. L'indépendance du "Biafra" est proclamée. La guerre s'engage, le blocus de la région par les troupes gouvernementales provoque à la mi-2008 la famine. C'est alors que le monde extérieur, devant les premiers récits et surtout les premières images qui lui parviennent, commence à s'émouvoir. Une campagne internationale de soutien au Biafra balaie l'Europe et l'Amérique, et résonne au siège des Nations Unies. C'est à ce moment que commence à prendre forme l'organisation "médecins sans frontières", futur prix Nobel de la Paix. Mais une fois encore, aucune intervention extérieure, individuelle ou collective, ne viendra détourner le cours des choses. Le Biafra tombe en janvier 1970.

La leçon des crises

Beaucoup d'autres exemples de crises du même genre pourraient être décrits. Mais l'analyse de ces trois-là : Grèce, Boers, et Biafra – suffit à donner les clefs de compréhension des vagues d'émotion parcourant régulièrement l'opinion internationale.

La première clef concerne le type de crise propice à la création d'une émotion collective. La guerre, la dimension politique n'y suffisent pas, il y faut également la dimension morale et humanitaire. Ce sont les massacres de Grecs, la souffrance des Boers, la famine des enfants ibos qui portent l'émotion à son paroxysme. Au XIXème siècle, l'on parle de barbarie et d'atrocités, à partir de la moitié du XXème le mot de "génocide" apparaît. Il est utilisé pour le Biafra, il ressurgit ensuite en de nombreux endroits, notamment au Rwanda. Et puis, il faut que l'affaire entre en résonance avec l'esprit du temps. Pourquoi tel massacre soulève-t-il l'indignation du monde, et pas tel autre, qui se déroule ailleurs au même moment ? Pourquoi la deuxième ou troisième famine en Somalie ne mobilise-t-elle pas comme la première (du moins la première mise en lumière) ?

La deuxième clef se rapporte à l'effet amplificateur des médias. La question grecque bénéficie de l'invention récente de la lithographie, et bien entendu, de la généralisation de la presse quotidienne. Au début du XIXème siècle, la lecture du journal est devenue, selon le mot d'Hegel, "la prière du matin de l'homme moderne". A la fin du même siècle, la mise au point de la similigravure, permettant la transposition de la photographie sur papier journal, lance le développement de la presse illustrée. L'instantané d'une petite fille boer décharnée est ainsi mis sous les yeux de tous les lecteurs d'Europe et du monde. Elle s'appelle Lizzie van Zyl.

Les victimes ne sont donc plus anonymes. Le XXème siècle voit l'apparition des appareils photographiques légers, le développement du photoreportage, des actualités cinématographiques, puis à partir des années 1950, de la télévision. C'est elle qui fait pénétrer les enfants squelettiques du Biafra dans l'intimité de tous les foyers. Le sentiment de simultanéité entre l'évènement et sa perception facilite l'embrasement des opinions. La qualité de l'émotion est évidemment très différente lorsque la prise de conscience d'un drame se fait progressivement, et après coup, comme dans le cas de la Shoah.

La troisième clef concerne l'indispensable simplification des enjeux. La guerre de libération de la Grèce s'ouvre sur le massacre de la population musulmane du Péloponnèse, femmes et enfants compris. Quelque 20.000 personnes y périssent. Mais ce n'est évidemment pas ce massacre-là que peint Delacroix ou que chante Victor Hugo, même si le massacre de la population de l'île de Chios est mené en représailles du premier. Les sympathiques Boers pouvaient tout aussi bien être représentés en réactionnaires esclavagistes. C'est d'ailleurs ce à quoi s'employait la presse anglaise. Le coup d'État de janvier 1966 au Nigéria, qui allait bientôt déclencher un contre-coup d'État et les massacres d'Ibos, avait été précisément conduit par des officiers pour la plupart d'ethnie ibo.

De la manipulation des esprits au rôle des États

Vient alors la question de la manipulation des esprits. La tentation est grande en effet d'alimenter les émotions collectives par tous les moyens disponibles. Chaque camp s'y emploie avec plus ou moins de bonheur. Ceci est visible en ce moment même dans la crise syrienne, un avantage décisif revenant à celui qui est parvenu le premier à créer l'émotion. Les premières impressions, les premiers jugements sont difficilement réversibles. A partir de là, le "bourrage de crânes" n'est plus très loin. Le fameux "sourire de l'ange de la cathédrale de Reims", icône de l'éternel génie français, n'a été remarqué qu'au lendemain du bombardement de la cathédrale par les Allemands en septembre 1914. Du côté allemand, apparaît alors la caricature d'un tirailleur sénégalais embusqué dans les tours de l'édifice. Déjà, dans l'affaire grecque, l'opinion s'émouvait de voir des troupes ottomanes composées de Soudanais massacrant des Européens.

Tout ceci amène à s'interroger sur le positionnement des États. Les services français sont lourdement intervenus dans la crise du Biafra, jouant à fond, sur instruction de leur gouvernement, la carte de l'indépendance. Ils ont alimenté la rébellion en armes et en soutien médiatique, ils ont attisé l'émotion, en lançant, par exemple, auprès des journalistes, le mot de "génocide". Dans l'affaire syrienne qui se déroule en ce moment sous nos yeux, le gouvernement français s'est délibérément placé à l'avant-garde de son opinion publique. Vingt ans auparavant, lors des persécutions des Kurdes irakiens, il avait, à l'initiative de Bernard Kouchner, développé et mis en œuvre le concept du "droit d'ingérence", qui devait ensuite muter en "devoir de protéger". C'est au nom de ce devoir que Kadhafi a été éliminé. Dans la plupart des cas pourtant, les dirigeants à tête froide s'efforcent de résister aux emballements de leur opinion publique, même s'ils n'y parviennent pas toujours. Au lendemain de l'intervention de l'OTAN au Kossovo, déclenchée par une vague d'"épuration ethnique", l'on se souvient des propos d'une personnalité française sur l'injonction venue "des téléspectateurs occidentaux bombardés d'images choquantes… intimant à leurs gouvernements de faire cesser leurs souffrances de téléspectateurs."


Alors, à qui donner raison ? Il n'y a pas ici de réponse univoque. Mais il peut être réconfortant de terminer sur la parole d'un homme d'État peu suspect de céder à l'émotion. C'est Talleyrand, qui disait: " De nos jours, il n’est pas facile de tromper longtemps. Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Voltaire, plus d’esprit que Bonaparte, plus d’esprit que chacun des Directeurs, que chacun des ministres passés, présents et à venir, c’est tout le monde".

vendredi 30 juin 2017

DONALD TRUMP AU MOYEN-ORIENT


Ali Khamenei, guide de la révolution islamique, n'a pas raté Donald Trump au lendemain du sommet de Riyad : "le Président américain se tient aux côtés de dirigeants d'un système tribal et arriéré, fait la danse du sabre, mais critique l'élection iranienne qui réunit 40 millions de votants…" Et de fait, ce sommet qui, sur deux jours, les 20 et 21 mai, s'est déroulé en trois formats : sommet entre les États-Unis d'une part et l'Arabie saoudite, puis les Pays du Golfe, et enfin les pays arabes d'autre part, risque de laisser peu de souvenirs.

Certes, si l'on se plonge dans les déclarations et les communiqués produits par la rencontre, l'on y voit que les participants ont inauguré un Centre de ciblage du financement du terrorisme, basé à Riyad, et adopté une déclaration dans laquelle figure notamment l'intention de créer une "Alliance stratégique du Moyen-Orient", à mettre en place d'ici à 2018. Ils y saluent aussi le lancement d'un "Centre global de lutte contre le terrorisme", destiné à "combattre l'extrémisme intellectuel, médiatique et digital, et à promouvoir la coexistence et la tolérance entre les peuples." Ils se félicitent enfin de" la disposition d'un certain nombre de pays islamiques à participer à la Coalition militaire islamique de lutte contre le terrorisme", fondée à Riyad en 2015, "et à constituer une force de réserve de 34.000 hommes en vue d'appuyer, autant que de besoin, des opérations contre des organisations terroristes en Irak et en Syrie." Reste à voir comment vont se concrétiser ces intentions.

La réunion a quand même été marquée par un discours se voulant fondateur de Donald Trump, à l'instar du discours du Caire prononcé par Obama en direction des monde arabe et musulman au début de son premier mandat. Ce discours axé sur un objectif, "vaincre les forces du terrorisme", a débouché sur une formule familière aux Américains : "Ceci est un combat entre le bien et le mal". Quant à la façon de le conduire, deux points ont émergé : le premier, faisant écho aux propos adressés à plusieurs reprises par le Président américain aux membres de l'OTAN, est que "l'Amérique ne peut y être seule, les États de la région doivent y prendre leur part". Le deuxième est que les États-Unis ne saisiront pas cette occasion "pour dire aux autres peuples comment vivre, ce qu'ils doivent faire, ce qu'ils doivent être, comment ils doivent prier". "Nous cherchons des partenaires, pas la perfection" a ainsi souligné Donald Trump, comme pour exonérer les États présents de leurs faiblesses, et faire passer le message qu'il ne serait pas trop exigeant en matière de références démocratiques et de droits de l'Homme.

L'Iran, ennemi principal

Quant à l'incarnation du terrorisme, Donald Trump la voit sans surprise dans "l'État islamique, Al Qaeda, le Hezbollah et le Hamas" et derrière eux, venant en point d'orgue dans son discours, "le gouvernement iranien", qui leur fournit " refuge, soutien financier, et statut social leur permettant de recruter". "Du Liban à l'Irak et au Yémen" a poursuivi Trump, "l'Iran finance, arme et entraîne les terroristes, les milices et autres groupes extrémistes qui répandent la destruction et le chaos dans toute la région. Durant des décennies, l'Iran a alimenté les brasiers des conflits sectaires et de la terreur. C'est un gouvernement qui parle ouvertement de meurtres de masse, vouant Israël à la destruction, criant mort à l'Amérique, et œuvrant à la ruine de beaucoup des dirigeants et des nations se trouvant en cette salle. Mais les interventions les plus tragiques et les plus déstabilisantes de l'Iran se déroulent en Syrie. Appuyé sur l'Iran, Assad a commis des crimes innommables…" Voilà donc, si l'on avait encore des doutes, désigné l'ennemi principal des États-Unis au Moyen-Orient. "Toutes les nations ayant une conscience doivent œuvrer ensemble pour isoler l'Iran, l'empêcher de financer le terrorisme, et prier pour le jour où le peuple iranien aura le gouvernement juste et droit qu'il mérite." Le projet de Regime Change, déjà caressé par Bill Clinton puis George W. Bush, mis en revanche de côté par Barack Obama, apparaît donc bien comme l'objectif ultime de la croisade de Donald Trump.


Guère de solidarité, donc, avec l'Iran quand il est frappé par ce même terrorisme. Quelque deux semaines après le sommet de Riyad, Da'esh attaque au cœur de Téhéran, faisant une quinzaine de morts. La Maison blanche diffuse alors une déclaration du Président, faisant état de son "affliction" et "ses prières pour les victimes innocentes", mais soulignant aussi que "les États qui parrainent le terrorisme risquent de se retrouver victimes du mal qu'ils encouragent". Cette déclaration est aussitôt qualifiée de "répugnante" par Mohammad Javad Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères.

L'apparition d'une nouvelle crise

Pour en revenir à la réunion de Riyad, l'idée avancée par un certain nombre selon laquelle elle donnait le coup d'envoi d'un "OTAN du Moyen-Orient" réunissant le monde arabe et les États-Unis pour faire pièce à l'Iran, a presque aussitôt subi un sérieux revers lorsque la querelle couvant depuis longtemps entre l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis d'une part, le Qatar d'autre part, a éclaté au grand jour. Le 5 juin, ces deux premiers pays, bientôt suivis de l'Égypte, de Bahreïn, du Yémen, de la Mauritanie, des Comores et des Maldives, rompent brusquement leurs relations diplomatiques avec le troisième. Entre autres mesures coercitives, l'Arabie saoudite, les Émirats et Bahreïn ferment leur espace aérien aux avions de Qatar et expulsent les ressortissants qataris de leur territoire. L'Arabie saoudite instaure en outre un début de blocus en coupant la seule voie terrestre donnant au Qatar un contact avec l'extérieur. Les Émirats interdisent leurs ports aux navires qataris. Ceci, à première vue, suite à la publication d'une dépêche faisant état de propos, ensuite contestés, de l'émir du Qatar marquant de la sympathie pour l'Iran, le Hezbollah, le Hamas… et Israël. Mais ceci n'a été que la goutte faisant déborder le vase. Le soutien constant du Qatar aux Frères musulmans, l'influence exercée dans tout le monde arabe par la chaîne de télévision qatarie Al Jazeera, nourrissant la contestation contre les pouvoirs établis, sont au cœur de la crise.

L'affaire soulève aussitôt une vague d'inquiétude dans la région et au-delà. L'Iran commence à alimenter le Qatar en produits de première nécessité. La Turquie, elle, se propose d'y envoyer des troupes de protection. Quant à la réaction américaine, elle est plus que désordonnée. Alors que le Département d'État émet les propos d'usage appelant à la levée de l'embargo et au raccommodement des parties, Donald Trump, lui, twitte : "lors de mon récent voyage au Moyen-Orient, j'ai dit qu'il n'était plus question de financer l'idéologie radicale. Les dirigeants ont pointé du doigt le Qatar. Et voilà !". Il insiste encore trois jours plus tard en une conférence de presse : "…nous devons arrêter le financement du terrorisme. Le Qatar, malheureusement, a été historiquement un fondateur du terrorisme à très haut niveau". Savait-il que le Qatar accueille la plus grande base américaine du Moyen-Orient, avec 11.000 personnes ? Ignore-t-il le rôle de l'Arabie saoudite dans la genèse et le développement d'Al Qaïda (sans parler du rôle de la CIA) ? il avait pourtant au cours de sa campagne accusé les Saoudiens d'être mêlés aux attentats du 11 Septembre… Les promesses saoudiennes d'achat de 110 milliards d'armement américain ont-elles joué dans ce soutien sans faille à la ligne de Riyad ? Mais après tous ces propos présidentiels, les États-Unis viennent de vendre pour 12 milliards de dollars d'avions de combat F15 au Qatar… Comprenne qui pourra.

Trump et les guerres du Moyen-Orient

Au-delà des mots, quelle forme prennent les interventions de l'Amérique au Moyen-Orient depuis l'inauguration de Donald Trump ?

Manifestement, la méthode d'Obama, qui tenait la bride courte aux militaires, et veillait à ne pas être débordé par des initiatives dont il n'aurait pas pesé à l'avance toutes les conséquences possibles, n'est pas celle de son successeur. Une semaine après son inauguration, celui-ci donne son feu vert à une opération de commando au Yémen, sans trop se pencher sur ses détails. Elle tourne au fiasco. Si quelques membres d'Al Qaeda sont en effet neutralisés, le cadre de cette organisation qui était visé parvient à s'échapper, et de nombreux civils, y compris des enfants, sont tués, ainsi qu'un membre du commando. Depuis, l'armée américaine a cependant été autorisée à être présente au sol pour conseiller les troupes loyales au gouvernement yéménite.

Sur le théâtre irako-syrien, il est significatif que Trump ait, en avril dernier, laissé à son secrétaire d'État à la défense, James Mattis, le soin de déterminer le montant nécessaire de troupes sur le terrain. Et il vient de prendre la même décision pour l'Afghanistan. Depuis quelque temps, le Département d'État à la défense ne communique d'ailleurs plus de chiffres et de détails sur ces sujets. Les commentateurs n'ont pas manqué alors de relever le risque de "mission creep", c'est-à-dire de voir les forces américaines, à la poursuite de résultats insaisissables, peu à peu entraînées de plus en plus profondément dans des conflits sans fin.

En Afghanistan, l'armée a utilisé à la mi-avril, la plus puissante bombe de l'arsenal américain, encore jamais mise en œuvre à ce jour, pour frapper des troupes de Da'esh apparemment installées dans des bunkers et des tunnels près de la frontière avec le Pakistan. L'opération a-t-elle été personnellement autorisée par Donald Trump ? Celui-ci, interrogé par les journalistes, se dérobe : "chacun sait exactement ce qui s'est passé. Ce que je fais, c'est donner l'autorisation aux militaires. Nous avons les plus grands militaires du monde, et ils ont fait leur travail, comme d'habitude. Ils ont reçu une autorisation totale, et voilà ce qu'ils font, franchement, voilà pourquoi ils ont si bien réussi récemment. Regardez ce qui s'est passé ces dernières huit semaines, comparez-les avec les dernières huit années. Il y a une extraordinaire différence…" De fait, il semble bien que la décision ait été prise au niveau du général John Nicholson, responsable du théâtre d'opération afghan.

les dilemmes syriens

Donald Trump a en revanche donné sans conteste son feu vert personnel au tir de 59 missiles Tomahawk sur la base aérienne syrienne de Shayrat, le 6 avril, en punition de l'attaque chimique sur la petite ville de Khan Sheikhoun, imputée à partir de lourdes présomptions au régime syrien. La décision n'allait pas de soi. Durant sa campagne, Donald Trump avait mis en valeur le risque de voir Assad, s'il était poussé vers la sortie, "remplacé par pire que lui". Fin mars, l'ambassadrice américaine aux Nations-Unies, Nikki Haley, déclarait que l'élimination d'Assad n'était plus une priorité. Son ministre, Rex Tillerson, affirmait peu après que le futur d'Assad serait "décidé pat son propre peuple". Les photographies des enfants gazés à Khan Sheikhoun – "des enfants innocents…de beaux bébés cruellement assassinés" selon les termes de Donald Trump – commencent à changer la donne. La décision de frapper est prise peu après que l’avion du Président a atterri à Palm Beach, où Donald Trump se rend pour accueillir Xi Jinping, le Président chinois. Celui-ci est informé de l'opération au dessert.

Mais cette affaire ne change rien au rapport de forces sur le terrain. La grande question à l'approche de l'été, alors que la chute de Mossoul se confirme, est de savoir qui pourra se targuer de la prise de Raqqa, capitale de Da'esh en Syrie, et de Deir Ez-Zor, autre important bastion de l'organisation de l'état islamique, situé à 160 kilomètres au sud-est de Raqqa. Donald Trump souhaiterait évidemment beaucoup porter à son crédit la chute de Raqqa qui sonnerait la fin de l'État islamique, du moins comme entité territoriale. Les États-Unis soutiennent donc avec des moyens de plus en plus importants, ainsi que des forces spéciales, une coalition de Kurdes et d'Arabes syriens qui est en bonne position pour s'emparer de la ville. Le gouvernement syrien, appuyé par des milices formées et encadrées par l'Iran, ainsi que par le Hezbollah libanais, vise dans l'immédiat Deir Ez-Zor, à la lisière de laquelle il est parvenu à conserver une garnison retranchée, assiégée depuis de longs mois par Da'esh. À noter que ni les États-Unis, ni la Syrie, et donc ni la Russie, ni l'Iran, ne souhaitent voir la Turquie, dont les troupes ont pourtant pénétré dans le nord de la Syrie, se mêler de ces affaires.

Le grand désert de l'est syrien, situé à l'extérieur de la "Syrie utile", où se trouvent Raqqa et Deir Ez-Zor, est donc en ce moment le terrain de grandes manœuvres. Il apparaît à présent comme un espace d'intérêt stratégique, notamment dans la mesure où il assure la continuité territoriale entre Syrie et Irak, sujet important à la fois pour Bachar el Assad et pour l'Iran. Un groupe de rebelles, appuyé par des forces spéciales américaines, tient At-Tanf, l'un des points de passage routier entre les deux pays, point important car il conduit non seulement à Bagdad mais aussi à la route reliant l'Irak et la Jordanie. Assad et les Iraniens ont donc tenté de s'en emparer, mais leurs colonnes ont été à quatre reprises arrêtées par des frappes aériennes américaines. Interventions lourdes de sens, puisque, mise à part une frappe présentée comme une erreur du temps d'Obama, c'était la première fois que les États-Unis s'en prenaient à l'armée syrienne et à ses alliés. Du coup, ces forces loyales au régime ont bifurqué plus au nord pour atteindre la frontière avec l'Irak. Les milices shiites irakiennes étant elles-mêmes en voie d'éliminer les forces de Da'esh de l'autre côté de la frontière, les forces rebelles et américaines présentes à At Tanf risquent de se retrouver encerclées, et plutôt en mauvaise posture. Dans l'immédiat, les Américains ont renforcé leur présence à At-Tanf.

Le moment de vérité approche donc, où les Américains devront faire savoir s'ils laissent Assad reprendre le contrôle de l'ensemble de son pays, auquel cas leurs troupes au sol devront à un moment ou à un autre s'effacer, ou s'ils entendent au contraire conserver en Syrie, avec les forces qui leur sont fidèles, des gages territoriaux pouvant ouvrir la voie à une fragmentation du pays.

De nouveau, l'Iran

Dans ce choix, l'analyse des avantages que pourront tirer la Russie et l'Iran de telle ou telle configuration jouera un rôle décisif dans les prises de décision de Donald Trump. Celui-ci a un moment espéré qu'il parviendrait à régler le sort de la Syrie avec Poutine, en éliminant l'Iran du jeu. Il a rapidement pris conscience du caractère illusoire d'un tel projet. Sa crainte doit être à présent que l'Iran émerge comme le grand vainqueur de l'épisode syrien, comme il l'a été de l'intervention américaine en Irak, où l'élimination de Saddam Hussein et la promotion de la démocratie ont permis à la majorité démographique chiite de prendre les commandes du pays.

En même temps, Donald Trump a compris le risque sérieux qu'il y aurait pour l'Amérique à casser l'accord nucléaire conclu en juillet 2015 à Vienne entre l'Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, plus l'Allemagne. Jusqu'à ce jour, l'Iran a respecté sa part des obligations contenues dans l'accord et n'a donné prise à aucune sérieuse mise en cause. L'Europe, la Russie, la Chine, d'autre part, manifestent régulièrement et fermement leur attachement à l'accord. Ce serait l'Amérique qui se retrouverait dans le mauvais rôle, et finalement isolée sur la scène internationale, en cas de rupture. Donald Trump voit donc bien la difficulté à réaliser ce qu'il avait laissé espérer au fil de sa campagne, la fin d'un accord dénoncé comme "le pire qu'ait jamais conclu l'Amérique". Son administration a même dû accomplir des gestes positifs pour maintenir l'accord en vie, puisque les États-Unis doivent, à intervalles réguliers, renouveler les waivers, ou exemptions, appliquées à beaucoup de leurs sanctions contre l'Iran, en vue de tenir les engagements qu'ils ont pris dans l'accord de Vienne. Pour masquer, autant que possible, cet embarrassant changement de cap, Donald Trump en est réduit à hausser à la voix, à multiplier les attaques verbales contre l'Iran, et même à prendre à son égard quelques sanctions additionnelles, à vrai dire sans conséquences, mais qui lui permettent de se mettre au diapason des autres adversaires déclarés de Téhéran : l'Arabie saoudite, on l'a déjà vu, et bien entendu Israël. Mais la difficulté pour Donald Trump est alors de ne pas être entraîné trop loin, c’est-à-dire à la rupture de l'accord de Vienne : à Washington même, par une classe politique violemment hostile à l'Iran, et qui rêve de sanctions encore plus dures, toujours plus dures, comme le montrent les projets en cours de discussion au Congrès ; et aussi par ses amis au Proche et Moyen-Orient.

Et enfin, Israël

L'album de Donald Trump au Moyen-Orient ne serait pas complet si n'y figurait pas Israël. Après le sommet de Riyad, Trump s'est rendu à Jérusalem, notamment pour y rencontrer le Premier ministre Netanyahu et pour se rendre au Mur des lamentations, ainsi qu'à Bethléem, où il a vu Mahmoud Abbas. Trump et Netanyahu se sont retrouvés sans difficulté pour pointer du doigt l'Iran. Sur le reste, les choses ont été plus floues. Rien n'a été dit sur le transfert de l'ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem, promis pendant la campagne, mais dont chacun pressent les crises incontrôlables qu'un tel geste pourrait soulever. Donald Trump s'est flatté de pouvoir donner un nouvel élan au processus de paix entre Israéliens et Palestiniens, mais s'en est tenu à de vagues formules quant aux détails, demandant par exemple à Netanyahu de "faire preuve de retenue pour un petit moment sur la colonisation" ou disant qu'il envisageait aussi bien une solution à deux États qu'à un État. "J'aime la solution qu'aiment les deux parties. Je suis heureux avec celle qui plaît aux deux parties. Je peux vivre avec l'une et l'autre" a ainsi lâché Donald Trump. L'on comprend que ses auditeurs l'aient quitté plutôt perplexes.

*

Combien de temps le Président américain pourra-t-il ainsi tenir, entre propos à l'emporte-pièce, vagues formules, volte-faces, décisions d'un jour, sauts et culbutes ? Le Moyen-Orient, qui s'est imposé comme un piège et un défi à tous les récents présidents des États-Unis depuis Jimmy Carter, n'est pas en voie de se montrer plus tendre pour Donald Trump. Celui-ci avait cru initialement pouvoir se laver les mains de ce qui s'y passait. C'était l'époque de l'"America first". Le voilà aspiré par le tourbillon des crises qui balaient la région. Pour le moment, le drame majeur, frappant de plein fouet, lui a été épargné. Comment se comporterait-il en de telles circonstances ? Dans quelle direction pourrait-il alors entraîner l'Amérique, ses alliés, ses amis ? Les institutions américaines seraient-elles appelées à jouer les garde-fous ? En auraient-elles le temps ? Telles sont les questions qui inquiètent les observateurs. En tout état de cause, le temps paraît lointain où l'on prédisait qu'avec l'apparition des sources d'énergie non-conventionnelles, notamment des pétroles et des gaz de schiste, et la montée en puissance de l'Asie, le Moyen-Orient ne mériterait plus qu'on y investisse en hommes, en moyens, en diplomatie, et glisserait peu à peu vers l'insignifiance. Il reste, et restera encore longtemps, au centre des préoccupations du monde, et un point de fixation majeur pour l'Amérique…et donc pour Donald Trump.

(publié par la Fondation Jean Jaurès le 25 juin 2017) 





vendredi 26 mai 2017

Rouhani : la victoire, et après?



célébration de la victoire de Rouhani àTéhéran (photographie de l'auteur)


Hassan Rouhani vient donc d'être réélu pour un deuxième mandat présidentiel avec 61% des voix exprimées, contre 39% à son principal adversaire, Ebrahim Raïssi. C'est un score supérieur à l'attente des observateurs. Le Guide de la Révolution, Ali Khamenei, et le corps des Pasdaran n'ont pas cherché à peser sur le résultat de l'élection, malgré leur proximité avec Ebrahim Raïssi, candidat ultra-conservateur, président de la très puissante fondation Astan e Qods, en charge du mausolée de l'Imam Reza à Machhad. Après la gestion calamiteuse de l'élection présidentielle de 2009, qui avait fait descendre des millions d'Iraniens dans la rue, le cœur du régime semble avoir définitivement compris qu'il y avait des pratiques auxquelles il valait mieux renoncer s'il ne voulait pas mettre à nouveau les institutions en péril. Déjà, d'ailleurs, en 2013, lors de la première élection à la présidence d'Hassan Rouhani, la population avait été satisfaite du déroulement de l'élection. La République islamique est donc capable d'apprendre et d'évoluer.

L'importance de la participation

La participation électorale a atteint le chiffre de 73%, chiffre élevé pour l'Iran. Seul Khatami avait mieux fait en 1997, avec une participation de 80%. Ce taux est l'un des éléments clefs de l'élection. En effet, les faibles participations tendent en Iran à favoriser l'expression des fidèles du régime, les plus motivés pour se rendre en toutes circonstances dans les bureaux de vote. En revanche, les modérés, les réformateurs, les plus sceptiques à l'égard des institutions, ne se déplacent en nombre que convaincus de l'importance de l'enjeu. Cela a été le cas cette fois-ci. La personnalité de Raïssi, profondément réactionnaire, marquée par un lourd passé de procureur impitoyable aux ennemis de la Révolution, et se lançant dans un discours de plus en plus populiste, a produit chez les Iraniens les plus évolués l'effet d'un repoussoir, un peu, mutatis mutandis, à l'image de Marine le Pen en France. Le principal slogan de la campagne de Rouhani, "nous ne ferons pas machine arrière", cristallisait bien ce sentiment. Et Rouhani s'est enhardi au fil de ses prises de parole, s'en prenant aux Pasdaran, s'engageant à rechercher la levée des dernières sanctions frappant l'Iran, promettant de nouveaux progrès en matière de libertés, prenant parti pour une détente dans les relations avec le monde extérieur.

Ce discours a porté. Rouhani, initialement positionné comme centriste modéré, a réussi à rallier l'ensemble du camp réformateur. Le verdict des urnes a été sans appel, et s'est aussi traduit dans le résultat des élections municipales, qui se tenaient le même jour. De grandes villes conservatrices ont basculé du côté des soutiens de Rouhani, comme Ispahan ou Machhad. A Téhéran aussi, les conservateurs vont passer la main aux réformateurs. Plus de femmes qu'auparavant se sont portées candidates, et elles seront plus nombreuses à siéger dans les conseils municipaux. Le soir de l'annonce des résultats, des foules pacifiques ont manifesté en une atmosphère de liesse bon enfant dans tous les coins du pays. Décidément, l'Iran bouge et se place à l'avant-garde de sa région en matière de pratiques démocratiques. Même s'il y a encore du chemin à faire, le contraste est saisissant avec l'état de la vie politique dans les pays voisins de la Péninsule arabique, pourtant grands amis de l'Occident.

Consolider la victoire

Mais maintenant, il va falloir transformer cet essai. Rouhani parviendra-t-il à échapper à la malédiction du deuxième mandat qui a frappé ses deux derniers prédécesseurs ? Ahmadinejad, bien qu'initialement soutenu par le cœur du régime, avait fini par se brouiller avec à peu près tout le monde et par perdre toute capacité d'agir. Avant lui, Khatami avait vu tous les projets de réforme qu'il avait fait passer au Parlement bloqués par le Conseil des gardiens de la Constitution. Ahmadinejad, qui a tenté de se présenter à la dernière élection présidentielle, a été disqualifié d'emblée, comme d'ailleurs l'avait été en 2013 Ali Akbar Rafsandjani, également ancien président de la République. Khatami, lui, est interdit de parole et d'image sur tous les médias iraniens. Décidément, Président de la République est un métier à risque en Iran. Dans l'immédiat, nul doute que le cœur du régime va tenter de neutraliser tous les efforts de réforme et d'ouverture annoncés par Hassan Rouhani, considérant qu'il a joué son rôle historique en concluant l'accord nucléaire de 2015, et qu'il serait désormais bien inspiré de consacrer à la gestion des affaires courantes.

Certes, Rouhani peut faire le pari d'une disparition prochaine du Guide de la Révolution, Ali Khamenei, âgé et malade, ce qui rebattrait le jeu de cartes. Mais ce serait une façon de s'en remettre entièrement à la Providence. Le Guide travaille d'ailleurs en ce moment même à assurer sa succession par quelqu'un à son image. A supposer que cette succession intervienne à bref délai, rien ne garantit donc que la tâche de Rouhani s'en trouverait facilitée.

Les combats à venir

S'il ne veut pas finir rejeté par ses électeurs, s'il veut tenir les promesses déjà lancées lors de sa première élection en 2013 et qu'il vient de renouveler, Rouhani va devoir passer en force et casser quelques codes de la République islamique. Il perçoit les possibilités d'interaction entre les progrès en interne et les progrès dans la relation extérieure. Il sait qu'il doit labourer en même temps ces deux terrains. Heureusement, en dépit de redoutables obstacles, quelques avancées à forte portée symbolique, mais aussi à effets concrets, sont à sa portée.

Sur le front intérieur par exemple, la commission des lois du Parlement iranien a déjà pris position en faveur de l'abolition de la peine de mort pour trafic de drogue. L'introduction de cet amendement dans la loi pénale réduirait d'environ 90% les exécutions en Iran, ce qui ramènerait leur nombre à quelques dizaines par an au lieu de plusieurs centaines, peut-être mille, voire plus, à ce jour. Même si c'est encore trop, c'en serait fini de l'image désastreuse de l'Iran comme premier ou deuxième pays au monde pour les exécutions judiciaires rapportées au nombre d'habitants.

Sur le front extérieur, deux gestes spectaculaires permettraient à l'Iran d'étonner les plus hostiles à son égard et de se poser d'emblée en précurseur dans sa région en matière de prolifération nucléaire et balistique. Et ces gestes ne mettraient pas en péril les fondamentaux de la République islamique.

Le premier serait d'adhérer au Traité pour l'interdiction complète des essais nucléaires (TICE, ou CTBT en anglais). l'Iran, en ratifiant ce traité qu'il a déjà signé, ne contracterait aucune obligation nouvelle, puisqu'il a déjà renoncé à acquérir l'arme atomique en adhérant au Traité de non-prolifération nucléaire. Mais il donnerait l'exemple dans son voisinage, et même au-delà, puisque ni l'Arabie saoudite, ni l'Égypte, ni la Syrie, ni Israël, ni même les États-Unis ou la Chine n'ont encore adhéré à ce traité. A noter d'ailleurs que l'Iran avait déjà accepté au tournant du siècle l'installation sur son sol de dispositifs de détection d'explosions nucléaires dans le cadre du TICE. Il pourrait alors les réactiver. Ce serait un signal positif supplémentaire vers le monde extérieur.

Le second geste serait d'adhérer au Code de conduite contre la prolifération des missiles balistiques, adopté en 2002 à la Haye. Ce code oblige, pour l'essentiel, les signataires à faire connaître chaque année les lignes générales de leurs programmes de missiles balistiques et de lanceurs spatiaux, ainsi que les sites de lancement utilisés, et à notifier à l'avance les tirs prévus. A l'époque de l'observation satellitaire, ces simples mesures de transparence ne pèseraient en rien sur les choix de l'Iran en matière balistique. Les programmes en ce domaine, sont gérés, comme on le sait, par les Pasdaran. Rouhani devrait pouvoir vaincre les résistances de ces derniers. Il y était, après tout, parvenu en 2003, lorsqu'il s'occupait du dossier nucléaire et qu'il avait obtenu des Pasdaran l'arrêt de leurs activités nucléaires non déclarées. S'il réussissait, l'Iran, là encore, se placerait en pointe dans sa région puisqu'aucun pays de la Péninsule arabique n'a encore adhéré à ce code de conduite, non plus que l'Égypte, la Jordanie, Israël, le Liban, ou la Syrie.

Le rôle de l'Europe

Si l'on poursuit la prospective, il faudrait alors que de tels gestes soient à la fois encouragés et suivis de retour. Il n'est guère possible dans l'immédiat d'attendre quoi que ce soit des États-Unis, sinon le maintien en vie de l'accord nucléaire de 2015, ce qui serait déjà beaucoup. Israël devrait déjà trouver dans ces signaux l'indication que l'Iran ne souhaite plus se positionner en "menace existentielle" de l'État hébreu, ce qui d'ailleurs embarrasserait plutôt M.Netanyahu. l'Europe, elle, a les moyens d'œuvrer, sur de telles bases, à une détente entre l'Iran et le monde extérieur. Voilà un chantier qui devrait pouvoir mobiliser la nouvelle administration française, si elle souhaite contribuer, comme elle l'a laissé entendre, aux progrès de la paix au Moyen-Orient.

paru le 25 mai sur le site Boulevard Extérieur

mercredi 12 avril 2017

JOURS TRANQUILLES A TEHERAN APRES LA FRAPPE AMERICAINE


Au sortir des fêtes de Norouz, la République islamique d'Iran a réagi de façon, somme toute, mesurée à la frappe décidée par Donald Trump sur la base aérienne militaire syrienne de Shayrat, menée elle-même en riposte au bombardement au gaz sarin intervenu sur Khan Cheikhoun. À la suite de la première attaque, le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères, rappelant que l'Iran avait lui-même été lourdement victime de l'arme chimique du temps de sa guerre contre Saddam Hussein, avait exprimé sa condamnation de tout usage de telles armes, "quels qu'en soient les auteurs et les victimes". Après l'intervention américaine, le Président Rouhani et le Ministre des Affaires étrangères Zarif se sont relayés pour dénoncer une violation de la loi internationale et une action faisant le jeu des "terroristes", pour réclamer aussi une commission d'enquête – "sans les Américains" –  afin de rechercher l'origine des armes chimiques utilisées à Khan Sheikhoun. Ali Khamenei, Guide suprême de la Révolution islamique, a pour sa part qualifié d'"erreur stratégique" l'intervention américaine. Il en a profité pour rappeler que "d'anciens officiels américains avaient créé ou aidé Daesh", ajoutant : "…et les officiels actuels sont en train de renforcer Daesh et ses semblables".

Des Gardiens dans le collimateur

Il est à noter que la hiérarchie de l'Organisation des gardiens de la Révolution islamique, ou Pasdaran, garde prétorienne du Régime, est restée jusqu'à présent silencieuse. Elle est pourtant prompte d'ordinaire à s'exprimer sur ce genre de sujet, sans craindre les escalades, du moins verbales. Se tait-elle sur instruction ? Il est vrai qu'elle est dans le collimateur de la nouvelle administration américaine. De façon générale, pour son rôle très concret dans le soutien iranien à Bachar el Assad, au Hezbollah libanais, aux Houthis yéménites, et à d'autres encore. Plus précisément pour sa mise en œuvre récente de plusieurs tirs balistiques, jugés contraires à l'appel formulé par le Conseil de sécurité dans la foulée de l'accord nucléaire conclu en juillet 2015. Et aussi pour des incidents répétés dans les eaux du Golfe persique, où les vedettes des Pasdaran ont pris l'habitude de venir narguer les navires américains. Durant sa campagne, Donald Trump avait exprimé son intention de "faire gicler hors d'eau" les auteurs de ces provocations.

En outre, le Congrès américain a sur le feu deux projets de loi, l'un présenté au Sénat, l'autre à la Chambre des représentants, visant en particulier à punir l'Iran pour la poursuite de ses activités balistiques. La fusion et l'aboutissement de ces projets risquent de menacer la survie de l'accord nucléaire de 2015, l'Iran pouvant être amené à juger que les États-Unis auraient alors rompu leur engagement de veiller à lui maintenir "le plein bénéfice de la levée des sanctions" prévu par l'accord. De plus, le projet soumis au Sénat prévoit de placer les Gardiens de la Révolution islamique sous le coup des sanctions applicables aux organisations terroristes. Ce serait une première pour une entité d'État, avec des effets juridiques et pratiques malaisément contrôlables. La première victime pourrait en être la coordination jugée utile, à un moment ou à un autre, entre Iraniens et Américains dans la lutte contre Daesh. Et quid des répliques, visibles ou plus vraisemblablement masquées, aux effets d'une telle désignation, auxquelles pourraient se laisser aller les Pasdaran ?

Élections à l'horizon

Dans l'immédiat toutefois, le Sénat semble avoir mis en veilleuse la procédure d'adoption de son projet de loi, pour tenir compte, selon le président de sa Commission des affaires étrangères, des possibles réactions de l'Union européenne et de la proximité des élections présidentielles iraniennes. De fait, le premier tour de cette élection arrive bientôt, le 19 mai. Nul doute que le Président Rouhani s'apprête à briguer un deuxième mandat. Même s'il se présente en position favorable, grâce notamment à l'incapacité de ses adversaires conservateurs à se mettre d'accord sur une candidature unique, il est néanmoins fragilisé par au moins deux facteurs. Le seul élément incontestable de son bilan est la conclusion de l'accord nucléaire de 2015 avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l'Allemagne. Mais l'attente populaire d'un retour de la prospérité à la suite de la levée des sanctions internationales s'est trouvée déçue par la lenteur avec laquelle se démantèlent les multiples obstacles mis en place par les États-Unis et les Européens durant les années d'isolement de l'Iran. Beaucoup de ces obstacles, à la fois psychologiques et juridiques, sont encore en place. En outre, les espoirs qu'Hassan Rouhani avait soulevés en matière d'ouverture de la société, d'avancées dans le domaine des libertés publiques et des droits de l'Homme, sont restés lettre morte, en raison du blocage systématique de toutes initiatives en ce sens par le cœur conservateur du régime.

La lente progression du principe de réalité

Ceci pour dire qu'en effet, toute nouvelle mesure punitive prise à Washington qui viendrait ajouter aux difficultés d'Hassan Rouhani, partisan discret d'un apaisement des tensions avec Washington, aurait un effet contre-productif en renforçant ses adversaires. Même les parlementaires américains les plus hostiles à ce pays semblent l'avoir compris. Et l'administration de Donald Trump aussi, puisque l'entourage de ce dernier a fait tout récemment passer le message que la dénonciation de l'accord nucléaire conclu par Obama, pourtant "le pire jamais conclu par les États-Unis", n'était pas à l'ordre du jour.

Nul doute, donc, que l'on parie du côté iranien sur la progression du principe de réalité dans l'esprit de Donald Trump, au fil de la période d'apprentissage dans laquelle celui-ci se trouve engagé. L'on doit se dire ainsi à Téhéran, et peut-être ailleurs, que le bombardement de la base de Shayrat va vite montrer ses limites, y compris aux yeux de son instigateur. Le geste ne pouvait être que symbolique, à partir du moment où les Russes avaient été prévenus et la base, pour l'essentiel, évacuée. D'ailleurs, des avions syriens en ont décollé un jour à peine suivant l'intervention américaine. La répétition d'une telle frappe ne pourrait produire, au mieux, que d'autres coups d'épée dans l'eau. Et l'action de la coalition internationale menée par les Etats-Unis pour lutter contre Daesh va se trouver compliquée, tant que les Russes maintiendront coupée la ligne d'échange d'informations sur les activités, notamment aériennes, des uns et des autres, qui permettait d'éviter les risques d'affrontement par accident. Téhéran, qui a ses habitudes dans le temps long, doit se dire que le soulagement libérateur du passage à l'acte finira par se dissiper chez ses auteurs. Il pourra alors observer sans déplaisir la difficulté pour les Américains à naviguer entre le risque de glissade vers l'insignifiance et les risques encore plus lourds de l'escalade de la violence.

publié le 11 avril 2017 dans Boulevard Extérieur