vendredi 26 mai 2017

Rouhani : la victoire, et après?



célébration de la victoire de Rouhani àTéhéran (photographie de l'auteur)


Hassan Rouhani vient donc d'être réélu pour un deuxième mandat présidentiel avec 61% des voix exprimées, contre 39% à son principal adversaire, Ebrahim Raïssi. C'est un score supérieur à l'attente des observateurs. Le Guide de la Révolution, Ali Khamenei, et le corps des Pasdaran n'ont pas cherché à peser sur le résultat de l'élection, malgré leur proximité avec Ebrahim Raïssi, candidat ultra-conservateur, président de la très puissante fondation Astan e Qods, en charge du mausolée de l'Imam Reza à Machhad. Après la gestion calamiteuse de l'élection présidentielle de 2009, qui avait fait descendre des millions d'Iraniens dans la rue, le cœur du régime semble avoir définitivement compris qu'il y avait des pratiques auxquelles il valait mieux renoncer s'il ne voulait pas mettre à nouveau les institutions en péril. Déjà, d'ailleurs, en 2013, lors de la première élection à la présidence d'Hassan Rouhani, la population avait été satisfaite du déroulement de l'élection. La République islamique est donc capable d'apprendre et d'évoluer.

L'importance de la participation

La participation électorale a atteint le chiffre de 73%, chiffre élevé pour l'Iran. Seul Khatami avait mieux fait en 1997, avec une participation de 80%. Ce taux est l'un des éléments clefs de l'élection. En effet, les faibles participations tendent en Iran à favoriser l'expression des fidèles du régime, les plus motivés pour se rendre en toutes circonstances dans les bureaux de vote. En revanche, les modérés, les réformateurs, les plus sceptiques à l'égard des institutions, ne se déplacent en nombre que convaincus de l'importance de l'enjeu. Cela a été le cas cette fois-ci. La personnalité de Raïssi, profondément réactionnaire, marquée par un lourd passé de procureur impitoyable aux ennemis de la Révolution, et se lançant dans un discours de plus en plus populiste, a produit chez les Iraniens les plus évolués l'effet d'un repoussoir, un peu, mutatis mutandis, à l'image de Marine le Pen en France. Le principal slogan de la campagne de Rouhani, "nous ne ferons pas machine arrière", cristallisait bien ce sentiment. Et Rouhani s'est enhardi au fil de ses prises de parole, s'en prenant aux Pasdaran, s'engageant à rechercher la levée des dernières sanctions frappant l'Iran, promettant de nouveaux progrès en matière de libertés, prenant parti pour une détente dans les relations avec le monde extérieur.

Ce discours a porté. Rouhani, initialement positionné comme centriste modéré, a réussi à rallier l'ensemble du camp réformateur. Le verdict des urnes a été sans appel, et s'est aussi traduit dans le résultat des élections municipales, qui se tenaient le même jour. De grandes villes conservatrices ont basculé du côté des soutiens de Rouhani, comme Ispahan ou Machhad. A Téhéran aussi, les conservateurs vont passer la main aux réformateurs. Plus de femmes qu'auparavant se sont portées candidates, et elles seront plus nombreuses à siéger dans les conseils municipaux. Le soir de l'annonce des résultats, des foules pacifiques ont manifesté en une atmosphère de liesse bon enfant dans tous les coins du pays. Décidément, l'Iran bouge et se place à l'avant-garde de sa région en matière de pratiques démocratiques. Même s'il y a encore du chemin à faire, le contraste est saisissant avec l'état de la vie politique dans les pays voisins de la Péninsule arabique, pourtant grands amis de l'Occident.

Consolider la victoire

Mais maintenant, il va falloir transformer cet essai. Rouhani parviendra-t-il à échapper à la malédiction du deuxième mandat qui a frappé ses deux derniers prédécesseurs ? Ahmadinejad, bien qu'initialement soutenu par le cœur du régime, avait fini par se brouiller avec à peu près tout le monde et par perdre toute capacité d'agir. Avant lui, Khatami avait vu tous les projets de réforme qu'il avait fait passer au Parlement bloqués par le Conseil des gardiens de la Constitution. Ahmadinejad, qui a tenté de se présenter à la dernière élection présidentielle, a été disqualifié d'emblée, comme d'ailleurs l'avait été en 2013 Ali Akbar Rafsandjani, également ancien président de la République. Khatami, lui, est interdit de parole et d'image sur tous les médias iraniens. Décidément, Président de la République est un métier à risque en Iran. Dans l'immédiat, nul doute que le cœur du régime va tenter de neutraliser tous les efforts de réforme et d'ouverture annoncés par Hassan Rouhani, considérant qu'il a joué son rôle historique en concluant l'accord nucléaire de 2015, et qu'il serait désormais bien inspiré de consacrer à la gestion des affaires courantes.

Certes, Rouhani peut faire le pari d'une disparition prochaine du Guide de la Révolution, Ali Khamenei, âgé et malade, ce qui rebattrait le jeu de cartes. Mais ce serait une façon de s'en remettre entièrement à la Providence. Le Guide travaille d'ailleurs en ce moment même à assurer sa succession par quelqu'un à son image. A supposer que cette succession intervienne à bref délai, rien ne garantit donc que la tâche de Rouhani s'en trouverait facilitée.

Les combats à venir

S'il ne veut pas finir rejeté par ses électeurs, s'il veut tenir les promesses déjà lancées lors de sa première élection en 2013 et qu'il vient de renouveler, Rouhani va devoir passer en force et casser quelques codes de la République islamique. Il perçoit les possibilités d'interaction entre les progrès en interne et les progrès dans la relation extérieure. Il sait qu'il doit labourer en même temps ces deux terrains. Heureusement, en dépit de redoutables obstacles, quelques avancées à forte portée symbolique, mais aussi à effets concrets, sont à sa portée.

Sur le front intérieur par exemple, la commission des lois du Parlement iranien a déjà pris position en faveur de l'abolition de la peine de mort pour trafic de drogue. L'introduction de cet amendement dans la loi pénale réduirait d'environ 90% les exécutions en Iran, ce qui ramènerait leur nombre à quelques dizaines par an au lieu de plusieurs centaines, peut-être mille, voire plus, à ce jour. Même si c'est encore trop, c'en serait fini de l'image désastreuse de l'Iran comme premier ou deuxième pays au monde pour les exécutions judiciaires rapportées au nombre d'habitants.

Sur le front extérieur, deux gestes spectaculaires permettraient à l'Iran d'étonner les plus hostiles à son égard et de se poser d'emblée en précurseur dans sa région en matière de prolifération nucléaire et balistique. Et ces gestes ne mettraient pas en péril les fondamentaux de la République islamique.

Le premier serait d'adhérer au Traité pour l'interdiction complète des essais nucléaires (TICE, ou CTBT en anglais). l'Iran, en ratifiant ce traité qu'il a déjà signé, ne contracterait aucune obligation nouvelle, puisqu'il a déjà renoncé à acquérir l'arme atomique en adhérant au Traité de non-prolifération nucléaire. Mais il donnerait l'exemple dans son voisinage, et même au-delà, puisque ni l'Arabie saoudite, ni l'Égypte, ni la Syrie, ni Israël, ni même les États-Unis ou la Chine n'ont encore adhéré à ce traité. A noter d'ailleurs que l'Iran avait déjà accepté au tournant du siècle l'installation sur son sol de dispositifs de détection d'explosions nucléaires dans le cadre du TICE. Il pourrait alors les réactiver. Ce serait un signal positif supplémentaire vers le monde extérieur.

Le second geste serait d'adhérer au Code de conduite contre la prolifération des missiles balistiques, adopté en 2002 à la Haye. Ce code oblige, pour l'essentiel, les signataires à faire connaître chaque année les lignes générales de leurs programmes de missiles balistiques et de lanceurs spatiaux, ainsi que les sites de lancement utilisés, et à notifier à l'avance les tirs prévus. A l'époque de l'observation satellitaire, ces simples mesures de transparence ne pèseraient en rien sur les choix de l'Iran en matière balistique. Les programmes en ce domaine, sont gérés, comme on le sait, par les Pasdaran. Rouhani devrait pouvoir vaincre les résistances de ces derniers. Il y était, après tout, parvenu en 2003, lorsqu'il s'occupait du dossier nucléaire et qu'il avait obtenu des Pasdaran l'arrêt de leurs activités nucléaires non déclarées. S'il réussissait, l'Iran, là encore, se placerait en pointe dans sa région puisqu'aucun pays de la Péninsule arabique n'a encore adhéré à ce code de conduite, non plus que l'Égypte, la Jordanie, Israël, le Liban, ou la Syrie.

Le rôle de l'Europe

Si l'on poursuit la prospective, il faudrait alors que de tels gestes soient à la fois encouragés et suivis de retour. Il n'est guère possible dans l'immédiat d'attendre quoi que ce soit des États-Unis, sinon le maintien en vie de l'accord nucléaire de 2015, ce qui serait déjà beaucoup. Israël devrait déjà trouver dans ces signaux l'indication que l'Iran ne souhaite plus se positionner en "menace existentielle" de l'État hébreu, ce qui d'ailleurs embarrasserait plutôt M.Netanyahu. l'Europe, elle, a les moyens d'œuvrer, sur de telles bases, à une détente entre l'Iran et le monde extérieur. Voilà un chantier qui devrait pouvoir mobiliser la nouvelle administration française, si elle souhaite contribuer, comme elle l'a laissé entendre, aux progrès de la paix au Moyen-Orient.

paru le 25 mai sur le site Boulevard Extérieur

mercredi 12 avril 2017

JOURS TRANQUILLES A TEHERAN APRES LA FRAPPE AMERICAINE


Au sortir des fêtes de Norouz, la République islamique d'Iran a réagi de façon, somme toute, mesurée à la frappe décidée par Donald Trump sur la base aérienne militaire syrienne de Shayrat, menée elle-même en riposte au bombardement au gaz sarin intervenu sur Khan Cheikhoun. À la suite de la première attaque, le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères, rappelant que l'Iran avait lui-même été lourdement victime de l'arme chimique du temps de sa guerre contre Saddam Hussein, avait exprimé sa condamnation de tout usage de telles armes, "quels qu'en soient les auteurs et les victimes". Après l'intervention américaine, le Président Rouhani et le Ministre des Affaires étrangères Zarif se sont relayés pour dénoncer une violation de la loi internationale et une action faisant le jeu des "terroristes", pour réclamer aussi une commission d'enquête – "sans les Américains" –  afin de rechercher l'origine des armes chimiques utilisées à Khan Sheikhoun. Ali Khamenei, Guide suprême de la Révolution islamique, a pour sa part qualifié d'"erreur stratégique" l'intervention américaine. Il en a profité pour rappeler que "d'anciens officiels américains avaient créé ou aidé Daesh", ajoutant : "…et les officiels actuels sont en train de renforcer Daesh et ses semblables".

Des Gardiens dans le collimateur

Il est à noter que la hiérarchie de l'Organisation des gardiens de la Révolution islamique, ou Pasdaran, garde prétorienne du Régime, est restée jusqu'à présent silencieuse. Elle est pourtant prompte d'ordinaire à s'exprimer sur ce genre de sujet, sans craindre les escalades, du moins verbales. Se tait-elle sur instruction ? Il est vrai qu'elle est dans le collimateur de la nouvelle administration américaine. De façon générale, pour son rôle très concret dans le soutien iranien à Bachar el Assad, au Hezbollah libanais, aux Houthis yéménites, et à d'autres encore. Plus précisément pour sa mise en œuvre récente de plusieurs tirs balistiques, jugés contraires à l'appel formulé par le Conseil de sécurité dans la foulée de l'accord nucléaire conclu en juillet 2015. Et aussi pour des incidents répétés dans les eaux du Golfe persique, où les vedettes des Pasdaran ont pris l'habitude de venir narguer les navires américains. Durant sa campagne, Donald Trump avait exprimé son intention de "faire gicler hors d'eau" les auteurs de ces provocations.

En outre, le Congrès américain a sur le feu deux projets de loi, l'un présenté au Sénat, l'autre à la Chambre des représentants, visant en particulier à punir l'Iran pour la poursuite de ses activités balistiques. La fusion et l'aboutissement de ces projets risquent de menacer la survie de l'accord nucléaire de 2015, l'Iran pouvant être amené à juger que les États-Unis auraient alors rompu leur engagement de veiller à lui maintenir "le plein bénéfice de la levée des sanctions" prévu par l'accord. De plus, le projet soumis au Sénat prévoit de placer les Gardiens de la Révolution islamique sous le coup des sanctions applicables aux organisations terroristes. Ce serait une première pour une entité d'État, avec des effets juridiques et pratiques malaisément contrôlables. La première victime pourrait en être la coordination jugée utile, à un moment ou à un autre, entre Iraniens et Américains dans la lutte contre Daesh. Et quid des répliques, visibles ou plus vraisemblablement masquées, aux effets d'une telle désignation, auxquelles pourraient se laisser aller les Pasdaran ?

Élections à l'horizon

Dans l'immédiat toutefois, le Sénat semble avoir mis en veilleuse la procédure d'adoption de son projet de loi, pour tenir compte, selon le président de sa Commission des affaires étrangères, des possibles réactions de l'Union européenne et de la proximité des élections présidentielles iraniennes. De fait, le premier tour de cette élection arrive bientôt, le 19 mai. Nul doute que le Président Rouhani s'apprête à briguer un deuxième mandat. Même s'il se présente en position favorable, grâce notamment à l'incapacité de ses adversaires conservateurs à se mettre d'accord sur une candidature unique, il est néanmoins fragilisé par au moins deux facteurs. Le seul élément incontestable de son bilan est la conclusion de l'accord nucléaire de 2015 avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité et l'Allemagne. Mais l'attente populaire d'un retour de la prospérité à la suite de la levée des sanctions internationales s'est trouvée déçue par la lenteur avec laquelle se démantèlent les multiples obstacles mis en place par les États-Unis et les Européens durant les années d'isolement de l'Iran. Beaucoup de ces obstacles, à la fois psychologiques et juridiques, sont encore en place. En outre, les espoirs qu'Hassan Rouhani avait soulevés en matière d'ouverture de la société, d'avancées dans le domaine des libertés publiques et des droits de l'Homme, sont restés lettre morte, en raison du blocage systématique de toutes initiatives en ce sens par le cœur conservateur du régime.

La lente progression du principe de réalité

Ceci pour dire qu'en effet, toute nouvelle mesure punitive prise à Washington qui viendrait ajouter aux difficultés d'Hassan Rouhani, partisan discret d'un apaisement des tensions avec Washington, aurait un effet contre-productif en renforçant ses adversaires. Même les parlementaires américains les plus hostiles à ce pays semblent l'avoir compris. Et l'administration de Donald Trump aussi, puisque l'entourage de ce dernier a fait tout récemment passer le message que la dénonciation de l'accord nucléaire conclu par Obama, pourtant "le pire jamais conclu par les États-Unis", n'était pas à l'ordre du jour.

Nul doute, donc, que l'on parie du côté iranien sur la progression du principe de réalité dans l'esprit de Donald Trump, au fil de la période d'apprentissage dans laquelle celui-ci se trouve engagé. L'on doit se dire ainsi à Téhéran, et peut-être ailleurs, que le bombardement de la base de Shayrat va vite montrer ses limites, y compris aux yeux de son instigateur. Le geste ne pouvait être que symbolique, à partir du moment où les Russes avaient été prévenus et la base, pour l'essentiel, évacuée. D'ailleurs, des avions syriens en ont décollé un jour à peine suivant l'intervention américaine. La répétition d'une telle frappe ne pourrait produire, au mieux, que d'autres coups d'épée dans l'eau. Et l'action de la coalition internationale menée par les Etats-Unis pour lutter contre Daesh va se trouver compliquée, tant que les Russes maintiendront coupée la ligne d'échange d'informations sur les activités, notamment aériennes, des uns et des autres, qui permettait d'éviter les risques d'affrontement par accident. Téhéran, qui a ses habitudes dans le temps long, doit se dire que le soulagement libérateur du passage à l'acte finira par se dissiper chez ses auteurs. Il pourra alors observer sans déplaisir la difficulté pour les Américains à naviguer entre le risque de glissade vers l'insignifiance et les risques encore plus lourds de l'escalade de la violence.

publié le 11 avril 2017 dans Boulevard Extérieur